‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 51 sur 314 · Ù LA DIVINE COMÉDIE · texte numérisé non relu

Ù LA DIVINE COMÉDIE

Je vis ensuite Hélène, cause de toute une ère de calamités; le grand Achille, dont l’amour causa le dernier combat ?.

Je vis Pâris {, Tristan et plus de mille autres ombres, que Virgile me désigna, et que l'amour a enlevées de notre vie. |

Tous ces noms de tant de femmes et héros de l'antiquité, que me montrait mon Maître, me causèrent une telle pitié que je me sentis comme éperdu.

« Poète — lui dis-je — je voudrais bien parler à ces deux âmes « ensemble emportées, et si légères au souffle du vent. »

« Attends qu'elles soient plus près de nous; puis appelle-les au « nom de leur amour : elles viendront. »

Dès que le vent les eut penchées vers nous, j'élevai la voix : « Ames « affligées, oh! venez nous parler, si cela vous est permis. » .

Comme deux colombes, attirées vers leur doux nid par un commun désir, étendent leurs ailes fixes sur l’air qui les porte,

de même, si pressant avait élé mon appel affectueux, elles sortirent de la foule où est Didon, et franchirent l'air malfaisant pour venir jusqu'à nous.

« Être gracieux et bienveillant, qui viens nous visiter dans cette « sombre nuit, nous qui avons teint le monde de notre sang,

« si nous étions aimés du Roi de l'univers, nous le prierions pour « ton repos, car tu as eu pitié de notre affreux supplice ! « Demande-nous ce qu'il te plaira, et tant que le vent se taira, comme il fait en ce moment, nous répondrons à toutes tes questions. « La ville où je suis née est au bord de la mer, là où le P6 descend se reposer avec ses serviteurs {?.

« L’amour!3, qui s'empare si vite d’un cœur généreux, éprit celui-ci du beau corps qui me fut ravi... et j'en éprouve encore la douleur et la honte!

« L'amour, qui ne permet à aucun être aimé de n'aimer pas, m'attacha si tendrement à celui-ci que, rien encore — tu le vois — n'a pu nous séparer !

LS

9. Impossible de savoir au juste à quelle version de la mort d'Achille Dante fait ici allusion. Est-ce à celle qui le fait périr assassiné par Pâris et ses compagnons dans le temple d'Apollon Thymbrée (Troade ; Cf. Purg., XII, 31), où Hécube l'avait trattreusement attiré pour y épouser en secret Polyxène, fille de Priam ? Est-ce à celle par laquelle, oubliant un instant sa colère de n'avoir plus Briséis, il reprit les armes pour MEL la mort de Patrocle ? La première de ces deux interprétations est la plus plausible.

10. Le Päris cité ici n'est point le fils de Priam, mais le chevalier de la Table Ronde, comme Tristan.

41. Comparez cet appel attendri et bienveillant à celui adressé à Ulysse et à Diomède, Enf., XXVI, 49-52.

42. Les deux ombres auxquelles Dante s'adresse sont celles de Paul Malatesta et de Françoise de Rimini. C'est celle-ci qui lui répond: elle était née à Ravenne, ville qui, à cette époque, était beaucoup plus près qu'aujourd'hui de la mer Adriatique, car actuellement elle en est distante d'environ une lieue, par suite du retrait des eaux. Le Po se jette dans cette mer avec ses serviteurs, c'est-à-dire ses affluents, à environ dix milles de Ravenne (c).

43. Voy. la canzone In lode di Amore, de Guido Guinicelli, qui a visiblement inspiré ces vers (Purg., XXVI, nate 4).

L'Enrer V 91

«e L'amour nous a conduits tous deux ensemble à la même mort... « La Caïna t'attend, traître qui nous frappas'{! »

La réponse de ces âmes blessées me fit baisser la tête; et comme je restais ainsi, le Poète finit par me dire : « Où vont tes pensées! ? »

Après un nouveau silence : « Hélas! m'écrié-je, que de douces pen- « sées, quels ardents désirs les ont conduits à ce pas douloureux!»

Puis, me retournant vers eux : « Francesca — lui dis-je — tes sout- « frances me font verser des larmes de pitié !

« Mais dis-moi, au temps des doux soupirs, par quoi et comment « l'amour s’éveilla-t-il dans vos désirs tremblants”? »

Elle reprit : « Il n’est pas de plus grande douleur que se rappeler « le temps heureux... .. dans l'infortunel!... ton Maître le sait ! « Cependant, puisque tu désires tant connaître la première racine de notre amour, écoute-moi donc : je te répondrai à travers mes larmes?!

« Un jour, nous nous amusions à lire, dans l'histoire de Lancelot, le chapitre où l'amour s'empare de son cœur'$. Seuls tous deux et sans aucune défiance, « plusieurs fois nos yeux se levèrent de la page, et nous pâlissions… mais quand vint le passage où l'amant éperdu pose ses lèvres sur le sourire qui les attire ; < alors celui-ci, qui ne sera plus jamais séparé de moi, en tremblant « me baisa les lèvres.

« Celivre et celui qui l’a écrit ont été notre Galléhaut‘ ! Ce jour-là, « nous ne lûmes pas plus avant. »

Pendant ce récit, l'autre pleurait si amèrement que je me sentis défaillir comme si j'allais mourir,

et tombai évanoui.

NOTES COMPLÉMENTAIRES

(A) C'est encore Virgile que Dante suit ici en faisant de Minos, roi de Crète, fils de Jupiter et d'Europe, le juge de l’Enfer :

Nec vero hæc sine sorte datæ, sine judice sedes.

15. La Caïna, nom donné au cercle de Caïn, où sont les Fratricides (1° enceinte du 9% Cercle, chant XXXII).

15. Où vont les pensées, dit Virgile à Dante, en le voyant faire un relour sur ses propres péchés du même genre ; et ces mêmes paroles lui seront adressées de nouveau per Béatrice dans une circonstance encore plus pathétique (Purg., XX XI, 10).

16. Cette traduction de la phrase célèbre de Dante est de George Sand (Adriani, p. 18). — Ton Maître le sait. — Par ces mots, Francesca invoque la sagesse de Virgile pour confirmer la justesse de la pensée qu'elle vient d'exprimer. Comparez cet admirable début à celui, non moins admirable, du récit d'Ugolin (Enf., XXXIII, 4-9) (o).

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