‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 57 sur 314 · L'ENFER VIII · texte numérisé non relu

L'ENFER VIII

Nous pénétrâmes dans les fossés profonds qui entourent cette ville désolée, dont les murailles me parurent être en fer.

Après un grand détour, le nocher nous cria d’une voix forte : « Dé- « barquez, c'est ici l'entrée! »

Au-dessus des portes, plus de mille de ces démons, de ceux qui tombèrent du Ciel comme une pluie 5, criaient avec colère : « Quel est « ce vivant qui parcourt le royaume des morts ? »

Mais mon sage Maître leur ayant fait signe qu'il voulait leur parler en secret, leur fureur s’apaisa un peu, et ils dirent :

« Toi, entre seul. Quant à lui, assez téméraire pour entrer dans ce « royaume, qu'il reprenne seul son voyage insensé,

« et qu'il essaye de s’en retourner, car toi qui l'as escorté dans la « sombre vallée, tu resteras ici! »

Pense, lecteur, si je fus épouvanté par ces paroles maudites qui me menaçaient de ne jamais revoir le ciel !

« OQ mon cher Guide, — m'écrié-je — toi qui plus de sept fois m'as assuré et protégé contre le terrible danger dressé devant moi”,

< ne m'abandonne pas dans cette détresse, el s’il nous est refusé de « passer outre, hâtons-nous de retrouver ensemble la trace de nos « pas ! »

Mais le Maître qui m'avait conduit jusque-là me répondit : « Ne crains rien : nul ne peut nous fermer le passage qu'un suprême pou- « voir nous a ouvert.

« Attends-moi ici : réconforte ton esprit abattu; nourris-le d'une « bonne espérance en te disant que je ne t'abandonnerai certes pas « dans ces profondeurs. »

À ces mots, mon doux père s'éloigna, me laissant partagé entre la confiance et l'inquiétude.

Ce qu'il leur dit, je ne pus l'entendre; mais, au bout d'à peine un instant d'entretien, tous nos adversaires rentrèrent à l’intérieur à pas précipités,

et fermèrent la porte devant mon Seigneur ; celui-ci revint vers moi à pas lents.

Il avait les yeux baissés, l'air découragé, et murmurait en soupirant : « Qui m'a refusé l'entrée des demeures douloureuses ? »

Puis, s'adressant à moi : « Toi — dit-il — ne sois pas effrayé en voyant mon mécontentement. Là-dedans, ils auront beau faire, ils « auront beau chercher à se défendre : dans cette lutte je resterai vainqueur |

« Leur arrogance n'est pas nouvelle, comme le prouve encore une porte moins secrète, restée depuis sans serrure,

8. Nocles aîtque dies palel atri janua Dilis. Enëide, V1, 127. Ces démons sont les Anges rebelles précipités du Ciel dans l'Enfer après leur défaite.

9. Ces sept dangers peuvent être un nombre indéterminé, car on lil dans les Proverbes : le juste tombera sept fois et il sera relevé (XXIV, 16). Mais ils peuvent aussi rappeler : 4° les trois bêtes: % Caron ; 3° Minos; 4° Cerbère ; 5° Plutus; 6° Phlégyas ; 7° Philippe Argenti; quant au terrible danger dressé devant Dante, c'est PÉRReRIeNnr dans la forèt sauvage d'où Virgile l'a tiré.

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< et au-dessus de laquelle tu as lu la funèbre inscription *. Il l’a « déjà franchie, pour descendre, seul et sans escorte, à travers tous « les Cercles,

« Celui qui va nous ouvrir la cité ‘1.

NOTES COMPLÉMENTAIRES

(A) Phlégyas était fils de Mars, père d'Ixion, roi des Lapithes. Son supplice, dans l'Enfer mythologique, consistait à voir sans cesse au-dessus de sa tête un rocher prêt à l'écraser :

(8) . accipit alveo Ingentem Æneam : gemuit sub pondere cymba Sutilis, et multam accepit rimosa paludem.

Enéid., VI, 412-414.

(c) Hodie omnia inferorum loca circuit Dominus noster; hodie portas cereas confregit, hodie vectes ferreos contrivit.

Office du Samedi Saint, IV- leçon.

10. Lorsque N.-S. descendit aux Enfers pour en retirer les justes, les démons refusèrent d'ouvrir la porte et J.-C. la brisa (c). C'est au-dessus de cette porte que Dante a In la funèbre inscription qui ouvre le chant III.

11. C'est l'Ange, qui va venir ouvrir la porte de la cité de Dité (chant suivant).

1 eme

CHANT IX

L'Ange de Dieu.

se

ARGUMENT. — Effroi de Dante et inquiétude de Virgile. — Les trois Furies et Méduse. — Un Ange vient ouvrir la cité de Dité, où sont les Hérétiques.

La cité de Dité, aux portes de laquelle arrivent les deux poèles, forme le sirième Cercle de l'Enfer, lequel occupe le méme niveau que le cinquième (Voy. Ch. IX, 31-32), dans le gouffre infernal, puisqu'il est enclavé dans le marais du cinquième Cercle, où croupissent les Colères. Ce sixième Cercle, d'un accès redoutable, sépare l’Enfer en partie haute (Cercles I à V) et partie basse (Cercles VII à IX. Voy. VIII, 75, et XII, 36), et forme une ligne de démarcation qui classe les péchés en deux degrés, les moindres en deçà et au-dessus de Dité, les plus grands au delà ef au-dessous.

Dès que mon Guide s'aperçut de la pâleur répandue sur mon visage par l’effroi éprouvé en le voyant revenir sur ses pas, il dissimula son émotion inattendue,

et s'arrêta prétant une oreille attentive, car l'obscurité d'un air chargé d’épais brouillard bornait la portée de sa vue ;

puis je l’entendis murmurer : « Il faut vaincre dans cette lutte, « sinon! Pourtant le secours promis est d'un fel pouvoir! Oh! « combien il me tarde que l'Autre soit enfin ici! »

Je vis bien qu'il revenait sur ce qu'il avait dit d’abord, car ses dernières paroles différaient des premières.

Mais cela ne me rassura pas, car, peut-être à tort, j'interprétais au pire ses réticences. Alors je lui adressai cette question :

. « Parmi ceux dont la seule peine est la privation de l'espoir, en est- « il un seul qui ait quitté le premier degré pour descendre jusqu'à « cette profondeur du triste gouffre ?? »

1. Voici l'explication des réticences de Virgile. Il ne songe d'abord qu'à ses propres forces et à celles que lui donne son mandat, pour vaincre la résistance des démons; mais, voyant Dante pâlir d'effroi, il s'arrête craignant de l'effrayer davantage par des conjectures au sujet de cette lutte où vient de se révéler une résistance inattendue ; puis il parle de l'aide si puissante qu'il attend, c'est-à-dire de l'Ange qui va venir, et qu'il lui tarde de voir enfin paraître. Les mots soulignés lel et l'Autre faisaient partie d'un langage secret, alors en usage parmi ies initiés, et servant à désigner certains personnages politiques (4). — Les passages à réticence, comme celui-ci, sont rares dans la Divine Comédie : on n'en compte que trois. Les deux autres se trouvent dans les chants XXIIL de l'Enfer (109) et XXVII du Purgatoire (22).

2. Dante, encore effrayé, demande si ce voyage, qu'ils tentent tous deux, fut jamais précédemment accompli par une âme habitant les Limbes.

« Rarement — me répondit-il — l’un de nous parcourt ce chemin.

« Cependant, une fois déjà, forcé par les conjurations de la cruelle Erichto — qui savait ramener les âmes dans les corps — je suis vent ici.

« C'était peu de temps après que ma chair fut séparée de moi : elle me fit franchir ces murs pour ramener un esprit du Cercle de Judas 3,

« c'est-à-dire le plus bas de tous, le plus obscur et le plus éloigné du Ciel qui englobe et meut tout l'univers.f Tu peux donc te rassurer : tu vois que je connais le chemin.

« Ce marais infect, que nous venons de traverser, entoure cette cité des douleurs que tu vois devant toi, et où nous ne pourrons pénétrer que par la force... »

11 continua de me parler, mais mon attention fut distraite par trois Furies infernales qui se dressèrent tout à coup au sommet flamboyant de la haute tour.

Elles étaient teintes de sang et avaient des formes et des gestes de femme ;

pour ceintures, des hydres vertes, pour cheveux, des serpents et des cérastes 5 tordus autour de leur tête farouche.

Et mon Guide, qui reconnut bien les servantes de la reine des plaintes éternelles, me dit : « Regarde les féroces Erinnyes‘!

« Mégère est à gauche, Alecto gémit à droite, et Tisiphone est au « milieu. »

Elles se déchiraient la poitrine avec leurs ongles, se frappaient des mains, et vociféraient si fort que, de frayeur, je me serrai contre le poète, qui se taisait :

« Viens, Méduse ?, viens le changer en pierre — s'écrièrent-elles « toutes en plongeant leurs regards vers le bas des murailles — « sachons mieux punir celte nouvelle audace que l'attentat de Thé- « sée®! »

« Retourne-toi vite — me dit le Maître — et ferme les yeux, car si la « Gorgone se montre, et si tu la vois, jamais tu ne pourras remonter « d'où nous venons! »

3. On ne sait quel peut bien ètre cet esprit que Virgile dit avoir remplacé un instant dans le cercle de Judas (9° Cercle, 4° enceinte, traitres envers leur dieu et leur prince, chant XXXIV), pendant la conjuration d'Erichto. Virgile reviendra sur ce premier voyage, dans les chants XII, 34-36, et XXI, 63. L'auteur de l'Enéide a puisé les éléments de cette allégation dans le 6° livre de la Pharsale, où Lucain parle d'Erichto, fameuse sorcière de Thessalie, évocatrice des morts (n).

4. Ce ciel qui englobe el meuf fout l'univers, c'est le Premier Mobile ou neuvième Ciel. Voy. Préambule du Paradis et chants XXVII et XXIX du Paradis.

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