‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 58 sur 314 · Cérasles, petites vipères d'Egypte · texte numérisé non relu

Cérasles, petites vipères d'Egypte

6. Les trois Furies, servantes de Proserpine. Cf. Purg., XXVIIL, 49-51.

7. La tête de Méduse — l'une des trois Gorgones — changeait en pierre ceux qui la regardaient (c).

8. Tandis que Pirithoûs fut puni d'avoir voulu enlever Proserpine en étant livré à Cerbère, qui le dévora, Thésée, qui l'avait accompagné et aidé dans cette entreprise, en revint sain et sauf délivré par Hercule ; d'où le dépit manifesté ici par les Furies. Comparez cette allusion au mythe païen de Thésée et de sa descente aux Enfers, avec le mème voyage accompli par J.-C. et Enée : Par., XV, 28-30; Purg., 42-43; Enf. 1], 13-27.

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En même temps, il me fit retourner, et, par surcroît de précaution, posa ses mains sur les miennes, qui déjà cachaient mes yeux.

O vous, dont l'intelligence est saine, pénétrez les secrets, que cachent sous leur voile mes vers mystérieux ? !

Et voici que sur les ondes troubles approche un fracas formidable qui fait trembler les rives.

Tel un vent impétueux et superbe s'élance à travers les chaleurs contraires, secoue la forêt, brise les obstacles,

renverse les arbres, les emporte au loin, soulève de poussière et met en fuite troupeaux et pasteurs.

Mon Maître alors me découvrit les yeux et dit : « Maintenant dirige « tes regards vers la plus épaisse vapeur qui monte de cette antique « écume. »

J'obéis. Des milliers d'âmes fuyaient, éperdues, l'approche d'un être qui traversait le Styx à pied sec.

On eut dit des grenouilles épouvantées par une couleuvre qui les fait plonger et s'entasser au fond de l'eau.

Il portait fréquemment la main gauche en avant de son visage pour écarter l'air épais et c'est de ce seul mouvement qu'il daignait s'occuper.

Je m’aperçus bien que c'était un envoyé du ciel ; et, m’étant tourné vers le Maître, il me fit signe de garder le silence et de m'incliner.

Ah ! que de dédain, que de courroux dans sa contenance! Il approcha de la porte, la toucha d'une baguette, et l’ouvrit sans aucune résistance.

« Chassés du Ciel, troupe méprisée, — commença-t-il, de l’horrible seuil — d’où vous vient cette audace ?

« Pourquoi vous opposer à la Volonté que rien ne peut jamais « détourner de son but, et qui déjà plusieurs fois augmenta vos sup- « plices ?

« À quoi sert de se heurter contre le Destin ? Oubliez-vous que votre « Cerbère en conserve encore le menton et le cou pelés { ? »

A ces mots, et sans nous avoir adressé la parole, il reprit sa route au-dessus de la bourbe, comme pressé par un bien autre souci

que celui de la personne qui se trouve près de soi. Quant à nous,

9. Cet avertissement ne s'applique pas seulement au passage qui précède, mais aux nombreuses allégories contenues dans tout le poème. Cependant, en ce qui concerne la scène décrite ici, voici la meilleure interprétation qui en ait été donnée; elle est due au roi Jean de Saxe, président d'honneur de la Sociélé Danlesque de Leipsick. L'hérésie (Dilé) se manifeste sous la forme du doute qui fait reculer dans la bonne voie. Si l'âme, ainsi menacée et effrayée, ne se détourne aussitôt, elle ne tarde pas à s'endurcir, et meurt (c'est-à-dire se damne), tuée par le doute qui la retient prisonnière de l'hérésie. La Sagesse humaine doit donc protéger aussitôt l'âme en danger : c'est pourquoi Virgile va mettre ses mains sur les yeux de Dante et le détourner de la Méduse, symbole du doute, pour ne plus lui laisser voir que l’Ange de la Foi, triomphateur de l'hérésie (D).

10. Double allusion : à la descente d'Hercule aux Enfers — dont les Furies viennent déjà de parler — lorsqu'il chargea Cerbère de chaines ; à la descente de J.-C. lorsque Cerbère s'arrache les poils de dépit de ne pouvoir s'y opposer.

11. Un bien autre souci, c'est-à-dire le désir de retourner au Paradis, désir déjà exprimé par Béatrice, Ch. 11, 71.

rassurés par ses saintes paroles, nous nous dirigeämes vers la cité,

où nous entrâmes sans plus de résistance. Désirant connaître lés supplices contenus dans cette forteresse,

je regardai à droite et à gauche, et vis une campagne immense et désolée, remplie d'horribles tourments.

TM me sembla voir — mais combien plus terribles! — ces nombreux tombeaux qui boursouflent partout la plaine d'Arles,

où le Rhône est aussi stagnant que l'est, près de Pola, le golfe de Quarnaro, qui baigne et limite l'Italie ‘2,

Entre ces tombes, des flammes jaillissaient et les rendaient si brûlantes que jamais on ne chauffe le fer davantage pour aucun travail.

Les pierres qui les couvraient étaient toutes soulevées, et les affreuses lamentations qui s'en échappaient indiquaient bien qu'elles contenaient de malheureux supoliciés.

« Maitre — dis-je — quels sont ceux qui sont ensevelis dans ces « sépuicres, et font entendre de si douloureux gémissements ? »

Il me répondit : « Ce sont les hérésiarques de toutes sectes avec « leurs adhérents : ces tombeaux en sont remplis plus que tu ne « crois !3,

« Ici chacun est enseveli avec ses co-sectaires, et les tombes sont « plus ou moins brûlantes. » Là-dessus, il prit à droite,

et nous pénétrâmes entre les suppliciés et les hautes murailles.

NOTES COMPLÉMENTAIRES

(A) Quoiqu'on ait exagéré le mystère dont certains passages, certains mots furent intentionnellement enveloppés par Dante; quoiqu'il ne s'agisse pas, à proprement parler, d'un langage secret complet, d'un chiftre à l'usage des initiés, il est certain qu'à plus d'une reprise, on trouve. dans la Divine Comédie, des allusions, soulignées parfois au moyen d'une majuscule, comme Tal, Alfrui, etc., qui visent tantôt un personnage, tantôt un autre, que le poète ne veut pas nommer, ou mème sur lequel il cherche, à dessein, à jeter un certain vague, permettant d'y reconnaitre, selon l'occurrence, celui-ci ou celui-là. C'est ainsi que dans le chant VI, nous avons vu Ciacco prédire en termes incertains le triomphe des Gibelins. Ces termes son d'ailleurs tellement élastiques que, d'une part, Dante les emploie pour désigner, sans aucun mystère, Béatrice ou Dieu lui-même (Enf., VIII, 105), un Ange (/bid., 130), le pape Clément V (Par., XXX, 143), Charles de Valois

12. Le Rhône, qui baigne Arles sur sa rive gauche, coule beaucoup moins rapidement entre les rives basses et marécageuses d'Avignon. — Pola, ville d'Istrie, sur l'Adriatique, à l'extrémité du promontoire qui forme un des côtés du golfe de Quarnaro — aujourd'hui Quarnero — entre l'Îtalie et la Dalmatie. — Cette plaine d'Arles, boursouflée de tombeaux, désigne le fameux cimetière des Alvyscants (E).

13. Les Hérétiques, contenu dans ce sixième Cercle, sont ceux qui, par simple erreur de jugement, méconnurent la vraie Foi. et entrainèrent d'autres esprits dans leurs schismes ou dans leurs incrédulités. Il ne faut pas les confondre avec les Semeurs de discorde, agissant avec connaissance de cause. qui, sciemment, trompèrent le monde en l'entretenant de faussetés, comme les fondaleurs de prétendues religions, qui n'ignoraient pas l'inanité de leurs récits. Ceux-ci sont purmi les Frauduleux du huitième Cercle, où ils occupent la neuvième fosse (Chant XX VIF,

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(Enf., VI, 69), etc., etc. ; et, d'autre part, il s'en sert de la même façon que nous, lorsque nous disons tout bonnement un tel, ou l'autre (Purg., III, #1; Par. XIX, 108 ; Enf. II, 90, etc.). Dans le passage qui nous occupe ici, en outre de l'aide de Dieu, promise par Béatrice, et de l’Ange attendu, Dante exprime peut-être bien son espoir dans la venue d'un prince triomphant, comme Henri de Luxembourg, empereur germano-romain, encore vivant à l'époque où le poète composait ces vers, et dont nous verrons la couronne occuper le siège vacant, préparé pour lui, dans l'Empyrée (Par., XXX, 134).

(8) D'après les règles de ces évocations, il fallait, pour rappeler une âme dans son corps, envoyer une autre âme occuper sa place en son absence, c'est-à-dire pendant la durée de l'évocation. C'est ce remplacement que Vir:gile dit avoir accompli pour une âme évoquée par Erichto. S'il le révèle à Dante, c'est pour le rassurer en lui apprenant qu'il a l'expérience de ce voyage, puisqu'il l'a déjà effectué dans les deux sens. Cette Erichto avait la réputation de prédire l'avenir en évoquant, comme je viens de le dire, les morts pour les interroger. Dante ne pouvait rester tout à fait incrédule en pareille matière, lui qui pose en principe que les morts connaissent l'avenir (Enf., VI, 61 et X, 100), qui ne repousse qu'à demi les pratiques nécromanciennes et qui admet certaines influences astrologiques. C'est à Erichto que Sextus Pompée s'adresse pour connaître l'issue des guerres civiles entre son père, le grand Pompée, et Jules César. Elle devait être fort vieille à l'époque de la conjuration dont parle ici Virgile.

(c) C'est encore à la Pharsale que pense Dante en écrivant cet épisode saisissant des Furies, de Médusc et des Erynnies. Lucain raconte, dans le neuvième livre de son poème, la mort de cette Gorgone, tuée par Persée avec l’aide de Minerve : il s’approcha d'elle à reculons, un miroir à la main, et la frappa sans la voir directement. La Méduse était la seule des trois Gorgones qui ne fùt pas immortelle. Elle avoit osé comparer sa beauté à celle de Minerve, qui changea ses cheveux en serpents. Les deux autres étaient Euryale et Sthéno. Toutes trois avaient le pouvoir de pétrifier tous ceux qui les regardaient. La tête de Méduse figurait sur le bouclier de Jupiter. Quelques vers plus haut (45) Dante donne aux trois Furies le nom grec collectif des Erinnyes, dont le nombre allait jusqu'à cinquante. (Voy. les Euménides d'Eschyle), mais il les ramène à trois en les désignant chacune par son nom particulier.

(p) Toute cette lutte, tous ces obstacles, toutes ces menaces, dont Ile neuvième chant de l'Enfer est rempli, forment une allégorie qui représente Ja bataille que doit livrer à chaque instant, contre mille dangers, sans cesse renouvelés, l'âme humaine pour se maintenir sur la route du Bien. C'est le thème général du poème tout entier, mais ramassé ici en quelques scènes dramatiques, où se multiplient les plus violents efforts du malin esprit pour intimider le hardi voyageur qui veut revenir à la Vertu. Cette lutte symbolise l'impuissance de la science huinaine, représentée par Virgile, à vaincre l'obstination brutale de l'incrédulité, représentée par les démons (Voy. Ch. XIV, 13-45).

(E) Lorsque Arles était colonie romaine, la splendeur de ses monuments l'avaient fait surnommer la Rome gauloise. Un cimetière y fut fondé, qu'on appela les Champs-Elysées. Au moyen âge, ce cimetière, devenu privilégié pour les chrétiens, s'appela, par corruption, les Alyscants, et dans tout le Midi on s’imposait de grandes privations, on faisait de grands sacrifices pour venir mourir en Arles, afin d'être enterré aux Alyscants. À l'époque de Dante, la célébrité de ce lieu de repos était à son apogée : on croit que le

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grand poète l'a visité : sa description semble l'indiquer. D'après la légende, les Alyscants furent fondés par Saint Trophyme, patron d'Arles, lorsqu'il eut converti la contrée, et la terre en fut consacrée par Notre-Seigneur luimême, descendu à cet effet, car tous les évèques de la Gaule avaient refusé, par humilité, d'officier dans une si solennelle circonstance. Le prestige des Alyscants fut détruit au commencement du quatorzième siècle, parce qu'on en enleva les reliques de Saint Trophyme. Les tombes innombrables, de toutes les époques, sur une énorme superficie embrassée par les Alyscants, ont enrichi considérablement les musées de France et d'Italie.

CHANT X

Sixième Cercle. — Les Hérétiques, 1.

Es

ARGUMENT. — Tombeau des Épicuriens. — Prédictions de Farinata. — Question du père de Guido Cavalcanti. — Les damnés savent l’avenir, mais non le présent.

Ce 6° Cercle forme la 3° classe intermédiaire.

Tout en suivant mon Guide engagé dans l’étroit passage, ouvert entre les suppliciés et le mur de la cité, je lui dis :

« Sage et vertueux Maître, qui me diriges à ton gré dans ces détours « impies, parle, et contente mes désirs.

« Peut-on voir céux qui gisent dans ces sépulcres? Toutes les pierres « sont levées, et nul ne les garde. »

À cette question, mon Maître répondit : « Lorsque les damnés < reviendront de Josaphat avec les corps laissés là-haut, toutes ces « pierres seront scellées !.

« De ce côté-ci, est le tombeau d'Épicure, et de tous ceux qui pré- « tendent que l'âme périt avec le corps ?.

« Mais à ta question, ainsi qu'à celle que tu me fais, c'est de ce tombeau que va sortir la réponse. »

« Bon Guide, ce n’est que pour être bref — comme tu me l’as recom- < mandé — que je ne te communique pas toute ma pensée 3, »

« O Toscan, qui parcours vivant la cité de feu, et t'exprimes honné- « tement, qu'il te plaise t'arrêter ici { :

1. C'est la prédiction de Joël (4). Dante veut dire ici qu'au Jugement Dernier, ces tombes n'ayant plus d'autres damnés à attendre, leurs pierres seront définitivement scellees.

2. À chaque genre d'hérèsie un seul tombeau collectif est affecté, et chaque fois que meurt un de ceux qui partagtrent ladite hérésie il est enseveli par-dessus ses prédécesseurs, qu'il pousse un peu plus bas. Epicure est pris ici comme type de ceux qui nient l'immortalité de l'âme. Ce tombeau se trouve à la droite des deux poètes (8).

3. Dante fait allusion aux recommandations que lui fit Virgile d'attendre pour voir, au lieu de questionner (111, 51 et 76, 80 ; IX, 87 et enfin, dans la tersine qui précède immédiatement celle-ci). 11 renouvellera encore ces recommandations. Voy. XVI, 118- 193. Voy. aussi XIX, 39.

4. Farinala degli Uberti, Florentin comme Dante, l'un des plus nobles héros du parti

« J'entends, à ton langage, que tu es né dans cette noble patrie, que « j'ai peut-être traitée trop cruellement ®. »

Effrayé par ces paroles, sorties tout à coup d'un des sépulcres, je me rapppochai de mon Guide.

Mais il me dit : « Que fais-tu ? Tourne-toi et regarde : c'est Fari- « nata qui se dresse ; tu vas le voir depuis la tête jusqu'à la ceinture. »

A peine eut-il dressé hors du tombeau sa poitrine et son visage — comme s'il avait l'Enfer en grand mépris, — mes yeux étaient déjà fixés sur lui.

Et mon Guide, de ses mains hardies et promptes, me poussa entre les sépulcres en disant : « Va et sois bref ! »

Dès que j'eus atteint le pied du tombeau, Farinata me toisa un instant, et me demanda, d’un air dédaigneux : « Qui furent tes ancêtres ? »

Désireux de lui complaire, je les nommais tous. Alors, levant un peu les yeux, il reprit :

« Ce furent des ennemis acharnés de mon parti, de mes aïleux et de « moi-même : par deux fois je les ai chassés €... »

« et les deux fois — m'écriai-je — ils sont revenus de toutes parts : « voilà un art que les vôtres n'ont guère su apprendre‘! »

A ce moment, surgit du même tombeau une ombre qui n'atteignit qu'au menton de l'autre, ce qui me faisait croire qu'elle ne s'était levée que sur les genoux.

Elle regarda autour de moi, comme cherchant à voir si quelqu'un m'accompagnait ; puis, après avoir perdu tout doute, elle dit en pleurant :

« Si l'élévation de ton esprit te permet de parcourir cette obscure « prison... mon fils, où est-il? Pourquoi n'est-il pas avec toi?»

« Je ne viens pas de moi-même, — répondis-je — mon Maitre, qui « me guide, m'attend là... peut-être votre Guido l’a-t-il méprisé®. »

gibelin, exilé en 1250, vainqueur à la bataille de l'Arbia — où périrent dix mille Guelfes, en 1260 — mort à la seconde expulsion de son parti, en 1966. Dante célèbre le vaillant guerrier, mais, bien qu'appartenant au même parti, il le damne parce qu'il ne croyait pas à l'immortalité de l'âme.

6. Farinata regrette ici les sanguinaires résultats de la bataille de l’Arbia.

6. Les ancètres de Dante étaient guelfes. et c'est Dante qui s'est fait gibelin. Les deux expulsions de Gibelins auxquelles Farinata fait ici allusion. eurent lieu en février 1248, lorsque Frédéric 11, en conséquence des tumulles qui se renouvelaient à Florence, força les Guelfes à en sortir ; la seconile après la bataille de Montaperto, près de la rivière l'Arbia, ci-dessus mentionne, en septembre 120, Dans cette défaite meurtrière plusieurs parents ascendants de Dante furent compris au nombre des exilés guelfes. I1 est à remarquer qu'ici Dante, quoique gibelin à l'époque où il écrivait ces vers, répond en guelfe au Gibelin Farinata, parce que, plaçant son voyage surnaturel en 1300, il était guelfe à celte date, circonstance qui donne beaucoup de piquant à cet entretien.

7. Ces deux rentrées des Guelfes à Florence eurent lieu en janvier 1951, par suile de la déroute des Gibelins à Figline (20 octobre 12%0) et en 1266 lors de la défaite et de la mort du roi Manfred. Celle-ci n'eut lieu qu'après la mort de Farinata.

8. L'ombre qui vient de parler est celle de Cavalcante Cavalcanti, père de Guido Cavalcanti, poète florentin, ami de Dante. Cavalcanti s'étonne.en voyant Dante conduit par la poésie, que son fils Guido ne l'accompagne pas,puisqu'il est poële aussi, et poète excellent. Mais Guido ayant abandonné la poésie pour la philosophie, Dante observe que sans doute ila pris celle décision par mépris de la poésie césarienne de Virgile, et que, par conséquent, il ne peut pas jouir de la faveur que Dante doit à Virgile. Guido Cavalcanti est mort en 1301. Voy,. Purg., XI, 97-99.

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Le langage de cette ombre et le genre de son supplice m'ayant révélé son nom, je pus répondre complètement à sa demande.

Alors, se dressant subitement, elle s’écria : « Il a méprisé, as-tu dit ? « Serait-il mort ? Quoi, la douce lumière ne frapperait plus ses yeux ? »

Et comme il s'aperçut que je tardais un peu à répondre, il se rejeta à la renverse pour ne plus reparaître *.

Cependant, sans avoir ni changé de visage, ni tourné la tête, ni plié le corps, l'autre ombre, celle du héros magnanime qui m'avait prié de m'arrèter,

reprit en ces termes l'entretien où nous l’avions laissé : « Ils n’ont « guère appris cet art, dis-tu? Voilà bien ce qui me cause plus de « tourments que ce lit où je brûle!

« Mais avant que la face de la Dame qui règne ici ait été cinquante « fois rallumée ‘, tu auras pesé les difficultés de l'art dont tu parles !

« Mais explique moi — et pour cela, puisses-tu retourner dans le « doux monde |! — pourquoi ce peuple est si impitoyable dans toutes : « ses lois contre les miens. »

Je répondis : « Le terrible carnage qui a rougi les eaux de l’Arbia a « poussé notre assemblée à de pareilles lois ‘1, »

Il secoua la tête en soupirant, puis il dit : « Alors je n'étais pas seul « à décider, et certes je n'aurais pas sans motif agi avec les autres.

« Mais où je fus seul, c'est pour m'opposer à la destruction de Flo= « rence, que tous exigeaient, et que je repoussai énergiquement. »

« Ah! — repris-je — puisse votre postérité trouver un jour le repos, « si vous consentez à soulever le voile dont vous avez enveloppé votre « prédiction ‘?!

9. Quelle dramatique interruption forment les brèves et touchantes paroles, échangées entre Dante et le père de son ami, venant couper le superbe entretien du poète florentin avec le héros gihelin !

10. La dame qui règne ici, c'est Hécate, astre de l'Enfer. qui ne fait qu'une avec Phœbe (ou Sémélé) dans le Ciel, et Diane sur la terre, c'est-à-dire la Lune. Farinata indique ainsi un espace de temps qui s'applique à la fois à l'Enfer et à la Terre, et compte le nombre de pleines lunes (faces) qui se succéderont avant l'accomplissement de ses prédictions. Or, ces prédictions, pour ainsi dire rétroactives, ont pour objet les miscres que lui feront éprouver ces mêmes Guelfes, rentrés dans Florence, pendant quatre années (cinquante lunes) de 1300 à 1304, au cours desquelles les Blancs, unis aux Gibelins, auront fait vainement tous les efforts possibles pour rentrer dans Florence. Après quoi, Dante devenu gibelin reste réduit à errer exilé jusqu'à sa mort, Mais comme ce n'est qu'en 1300 que Dante, de famille guelfe, s'est fait gibelin, il parle ici en guelfe, adversaire de Farinata.

41. Dans ces deux tersines, Dante fait le procès des cruautés guerrières, causes et excuses des représailles. C'est, dit-il, tout le sang répandu dans la bataille de Montaperto qui a donné naissance aux lois florentines si sévères pour les bannis: ils perdaient tous leurs biens, tous leurs droits. La famille de Farinata, les Uberti, en éprouvérent la rigueur, aussi bien que Dante et les siens. C'est sur le Mont Aperto, près duquel coule ia rivière l’Arbia, que fut livrée la sanglante bataille qui emprunte son nom, tantôt à cette colline, tantôt à cette rivière, et dans laquelle les Guelfes, alors dans Florence, furent vaincus par les Gibelins, à cette époque exilés. Cette victoire ouvrit Florence aux Gibelins et en chassa les Guelfes. Plus tard, les Guclfes, rentrés à leur tour, bannissent leurs ennemis gibelins et parmi ceux Farinala. À la bataille de l'Arbia, Dante défendait Florence avec les Guelfes, et Farinata l'attaquail avec les Gibelins. Cf. XVI, 41-42.

12. Farinata s'étonne de la rigueur persistante des Florentins envers sa famille, puisqu'après l'Arbia il fut seul à s'opposer à la destruction de Florence, atlitude qui aurait dù valoir aux siens plus de reconuaissante bienveillance.

« Car, si je ne me trompe, vous connaissez les événements avant « que le temps les amène, mais non ceux qui sont contemporains 5. »

« Oui — reprit-il — nous sommes comme ceux dont la vue est mau- « vaise !# : nous apercevons les choses encore lointaines et seulement « si le souverain Maître les éclaire,

« mais dès qu'elles approchent, ou quand elles se réalisent, alors « toute notre science s'évanouit, et si nul ne vient nous en informer, « nous ignorons ce qui se passe dans votre vie humaine ‘*.

« Tu peux donc comprendre que notre science mourra tout entière « dès que la porte de l'avenir sera fermée {. »

Cette explication m'affligea, car elle me fit connaître la faute que je venais de commettre ; aussi, voulant la réparer, je dis : « Apprenez « donc à ce malheureux qui vient de retomber au fond de ce sépulcre, « que son fils est encore au nombre des vivants,

« et faites-lui savoir que si je n'ai pas répondu à sa question, c'est « que j'ignorais ce que vous venez de m'apprendre {?. »

Et comme mon Maitre me rappelait, je pressai Farinata de me dire qui encore était avec lui.

« Plus de mille âmes — ajouta-t-il — gisent ici avec moi : le second « Frédéric, le Cardinal, et d'autres que je ne nomme pas {£. »

Alors il disparut ; et moi, tout en retournant vers l’antique Poète, je pensais encore à la menace de ses paroles.

Le Sage se remit en marche et me dit, chemin faisant : « Pourquoi < es-tu si affligé ? >» Quand j'eus répondu à sa question, il reprit :

« Conserve en ta mémoire ces funestes présages, et maintenant, « écoute-moi bien. » Alors, désignant du doigt le Ciel; il ajouta :

« Lorsque tu seras devant le doux rayonnement de Celle dont les « beaux yeux voient toutes choses, par elle tu connaitras le voyage de « ta vie {. » |

Puis, tournant à main gauche, nous quittâmes le mur pour prendre un chemin qui se dirigeait vers le milieu, et aboutissait à cette vallée,

dont l'odeur dégoûtante montait Jun nous.

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