Voy. XI
« Nous ferons notre réponse à Chiron, là tout près — dit mon Maître. « Quant à toi, tu as toujours eu, pour ton malheur, des désirs trop « violents ! »
Puis il ajouta, en me touchant doucement : « C'est Nessus, qui mou- « rut à cause de la belle Déjanire, mais sut se venger lui-même.
« Celui qui est au milieu, et regarde sa poitrine, c'est le grand « Chiron, qui a nourri Achille. L'autre est le bouïllant Pholas.
« Ils circulent par milliers autour de la fosse, et chaque fois qu'une « âme se soulève hors du sang plus que sa faute ne le lui permet, ils « lui lancent des flèches *. »
Comme nous approchions de ces agiles animaux, Chiron prit un trait, et avec la coche écarta sa barbe de ses mâchoires, découvrit sa grande bouche,
et dità ses compagnons : « Remarquez-vous que celui qui marche « derrière remue ce qu'il touche ? Les pieds des morts ne font pas « ainsi. »
Et mon bon Maître, déjà tout près de l'endroit de sa poitrine où se joignent les deux espèces, répondit :
« Oui, c’est bien un vivant, et il faut qu'ainsi tout seul je lui fasse « visiter la vallée sombre où l'amène la nécessité et non le plaisir.
« Telle suspendit ses chants d'alleluia pour me confier un si nouvel « office. Ce n’est pas plus un larron que je ne suis une âme mauvaise.
« Au nomde cette Vertu qui me fait accomplir cette coùrse effrayante, « donne nous donc un des tiens pour venir avec nous,
« pour nous montrer où est le gué et porter mon compagnon en « croupe, car, n'étant pas un esprit, il ne peut voyager dans les airs. »
Chiron se tourna du côté droit, et dit à Nessus : « Va, guide les ; et « si une autre troupe vous fait obstacle, écarte la. »
Alors, avec notre guide, nous longeâmes le bord de la fosse rouge et bouillante où des misérables brûlaient eu poussant de grand cris.
Les uns étaient plongés jusqu'aux yeux, ct le grand Centaure dit : « Voici, expiant leurs crimes, les tyrans impitoyables souillés de sang « et de pillage :
« Alexandre et Denys le Cruel, à qui la Sicile doit de si doulou- « reuses années î{. |
« Cette tête aux cheveux noirs est celle d'Azzolino ‘* ; ce blond est « Obizzo.d'Este, tué, quoi qu'on en dise, par son méchant fils ‘3, »
9, Dans ce sang bouillant les damnès sont plus ou moins profondément plongés selon que leurs crimes furent plus ou moins grands, ainsi qu'il sera expliqué ci-après (c).