‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 66 sur 314 · Le jour du Jugement · texte numérisé non relu

Le jour du Jugement

16. Lano, jeune gentilhomme sieunois, trèsriche, qui dissipatoutson bien et se joignit

Puis l’haleine lui manquant sans doute, il se jeta dans un buisson et ne forma plus qu’un seul groupe, de l'arbuste et de lui-même.

Mais ils étaient poursuivis par une meute de chiennes noires remplissant la forêt et courant affamées comme des lévriers déchaîfnés.

Elles se ruërent sur celui qui s'était blotti dans le buisson, enfoncèrent leurs crocs dans sa chair, la déchirèrent lambeau par lambeau, et emportèrent ses membres pantelants.

Mon Guide me prit par la main et me conduisit près du buisson, que ses blessures sanglantes faisait pleurer en vain :

< Hélas, Jacopo de Sant’Andrea, — disait l’arbuste — que t'a servi « de chercher un abri dans mes branches ? En quoi suis-je coupable « des fautes de ta vie # ? »

Puis mon Maître, arrivé près de lui, lui dit en s’arrètant : « Qui étais-tu, toi qui souffles par tant de blessures de douloureuses paroles en même temps que du sang ? »

Il nous répondit : « Ames compatissantes, qui venez contempler le cruel massacre qui m'a dépouillé de mes feuilles, « recueillez les au pied du triste buisson. Je fus de la cité qui prit Baptiste pour nouveau patron, et ne voulut plus du premier {*. Mais celui-ci, pour se venger, « toujours la persécutera. Encore est-il heureux qu'un souvenir de lui subsiste encore sur le pont de l'Arno, « sans quoi, les citoyens qui la fondèrent de nouveau sur les cendres laissées par Attila, auraient vainement tenté de rebâtir leur ville 17. « Je me suis fait un gibet de ma propre maison f$, »

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à ceux de ses compatriotes qui allèrent combattre pour les Florentins contre les Arétins. Au retour, étant tombé dans un piège près de Pieve del Toppo (dans le Valdichiana, Toscane) il en profita pour se jeter au milieu des ennemis et se faire tuer, alors qu'il aurait pu facilement s'en tirer (1288). Mais la perspective de la pauvreté le découragea de la vie (Voy. Villani, VII, 120). Celui qui court après lui se moque doublement et cruellement de lui par jalousie de ne pouvoir fuir aussi vite la meute qui les poursuit tous deux. « Tu avais les jambes moins alertes à Toppo, lui crie-t-il, lorsque, tandis que les Siennois, mis en déroute, couraient à l'envie comme à des joutes, toi tu cherchais la mort ». Celui qui parle ainsi va être nommé un peu plus loin.

45. Ge Jacopo, qui tout à l'heure courait après Lano, en l'interpellant, appartenait à la famille della Cappella di Sant’Andresa, de Padoue. Très riche, il dissipa toute sa fortune en quelques mois, et l'on cite, parmi ces excentriques prodigalilés, qu'ayant eu envie de voir un bel incendie, il fit mettre le feu à son château qui fut entièrement réduit en cendres sous ses yeux. Ruiné, il se tua de désespoir.

16. Cette cité est Florence qui, d'abord consacrée à Mars, prit ensuite Saint-Jean-Baptiste pour patron en se faisant chrétienne. C'est le dépit du dieu païlen de la guerre qui lui fait accubler la ville, qui l'avait ainsi congédié, de mille malheurs causé: par la guerre. Cf., Par., XVI, 47. |

17. Au temps de Dante il y avait à l'entrée du Ponte Vecchio, à Florence, une statue romaine de Mars, dont on voit encore aujourd'hui le piédestal (Cf. Par., XVI, 47). Florence n'a pas élé détruite par Attila, puisque Attila n'a jamais franchi l'Apennin, mais elle fut prise (et non détruite) par Totils, roi des Ostrogoths, pendant les guerres contre les armées de Justinien. Dante suit ici une version légendaire généralement acceptée à l'époque où il vivait. C'est pourquoi il cite la statue de Mars du Ponte Vecchio considérée comme le palladium de la ville. Cette statue mutilée a fini par tomber dans l'Arno lorsque le pont s'écroula le 4 novembre 1333. Dante ajoute que lorsque les Fiorentins, à la venue de Charlemagne, voulurent reconstruire, ou plutôt agrandir et embellir leur ville, s'ils n'avaient pas eu soin de respecter ce tronçon de statue, leurs efforts seraient restés infructueux

18. La fin de ce chant, tout en étant mise dans la bouche d'un personnage rencontré

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NOTES COMPLÉMENTAIRES

(a) Les Harpyes personnifient les vents violents et mauvais. Filles de Thaumas et d'Electre (ou de Neptune et de la Terre), elles avaient un visage de vieille fille, un corps de vautour, des griftes tranchantes :

Virginei volucrum vullus fædissima venlris Proluvies, uncæque manus, el pallida semper

Ora fame..….. ; (Enéid., 111, 216-218.)

Après avoir été d'abord en Thrace, elles se retirèrent dans les Strophades, aujourd'hui les îles Strivali, sur la côte de Messénie. Elles avaient déjà tourmenté les Argonautes, et tourmentèrent de même les Troyens, d'après le récit de Virgile. Elles étaient trois, Aello, Ocypété et Céléno, comme les Furies et les Gorgones, souvent prises les unes pour les autres, mais que Dante distingue toujours avec précision. Nous avons vu les Furies et une des Gorgones, Méduse, dans le chant IX. Voici la prédiction de Céléno à Enée à laquelle il est fait alusion ici :

Sed non ante datam cingetis mænibus urbem, Quam vos dira fames nostraque injuria cædis Ambesas subigat malis absumere mensas.

(8) C'est le fameux passage où l'âme de Polydore parle à Enée du fond de son tombeau et lui reproche de lacérer les rameaux où il se survit : Quid miserum, Ænea, laceras ?.…

(c) L'histoire de Pierre des Vignes offre plusieurs versions différentes. Né en 1190, il mourut suicidé en 1249. Sa grande influence sur Frédéric I] suscita des jalousies qui l’'accusèrent de complot contre l'empereur et d'intrigues avéc l'ennemi. Frédéric lui ayant fait crever les yeux, ilne put survivre à sa honte et à ce traitement barbare et injuste et se tua dans la prison de Pise, ou, d'après d'autres récits, en se brisant le crâne contre le mur d’une église. D'autres prétendent qu'il fut mis à mort.

(D) Ouvrent un passage à sa douleur, Fanno dolore, ed al dolor FINESTRA, dit énergiquement le poète, ouvreni des FENÈTRES à sa douleur. Shakespeare emploie une expression similaire dans le célèbre et admirable discours d’Antoine après l'assasinat de César :

Look ! In this place ran Cassius’ dagger through, See, what a rent the envious Casca made :

Through this, the well beloved Brutus stabb'd; And, as he pluck'd his cursed steel away, Mark how the blood of Cœsar follow'ä it, A8 rushing out of doors, to be resolv'd If Brutus s0 unkindiy knock'd, or no! »

Jul. Cæœs., A. III, sc. II.

Comparez une expression du même genre dans le chant XV du Purg.

par Dante, revêt un caractère général, légendaire, non dépourvu de malice qui autorise à penser que Dante n'avait aucun individu spécialement en vue lorsqu'il écrivit ces jolis vers, mais visait le caractère florentin, souvent joueur et dissipateur, excessif, enclin au désespoir, disposé au suicide, défauts qui augmentèrent considérablement à certaines époques et en particulier à la fin du X11I°- siècle.

CHANT XIV

Septième Cercle. — Les Violents, 11].

ARGUMENT. — Troisième enceinte, les Violents contre Dieu, I. — Premier groupe, les Violents contre la personne de Dieu. — Orgueil du géant Capanée. — Blasphémateurs et rebelles. — La statue allégorique du mont Ida. — La source des fleuves infernaux.

Après avoir visité les deux premières enceintes du 7° Cercle, lesquelles contiennent les Violenis contre le prochain et contre eux-mêmes (chants XII et XIII), voici les deux poèles arrivés à la 3° et dernière enceinte, où sont les Violents contre Dieu. Cette 3° enceinte est subdivisée elle-même en trois groupes de Violents contre Dieu ; 1° contre la personne de Dieu (ch. XIV); 2° contre la Nature (ch. XV et XVI); 3° contre l'Art, ou Travail (ch. XVII). Ce Chant XIV est donc consacré à visiler le groupe des blasphémalïeurs et rebelles, représentés par Capanée.

Ému de compatriotisme, je rassemblai les feuilles éparses, et les rendis à mon concitoyen, dont la voix venait de s'éteindre ;

puis nous gagnâmes la limite qui sépare la deuxième de la troisième enceinte, où le châtiment est terriblement raffiné !

Pour bien s’en rendre compte, il faut se figurer une plaine complètement dépourvue de plantes, enclavée dans la forêt douloureuse,

que la triste fosse circonscrit elle-même, à son tour, ainsi qu'une guirlande {. C'est tout au bord de cette plaine que nous nous arrétâmes.

Elle formait un désert de sable aride et épais, semblable à celui que foulèrent jadis les pieds de Caton *.

O vengeance de Dieu! combien tu devras être redoutée par tous ceux qui liront la description du spectacle offert alors à mes yeux!

De nombreuses troupes d'âmes, nues, pleuraient misérablement sous la souffrance de divers supplices,

1. Cette plaine désolée constitue la 3° enceinte, où vicnnent d'arriver les deux poètes. Elle est entièrement entourée par la forét douloureuse, qui forme la 9° enceinte, décrite dans le Chant précédent, laquelle est cernée à son tour par la triste fosse de sang bouillant, constituant la 1r° enccinte, visitée dans le Chant XII.

2. Ce sable est celui de la Lybie, traverste par Caton d'Ulique conduisant les débris de l'armée de Pompée, après la défaite de Pharsale, pour opérer sa jonction avec Juba, roi de Numidie. Voy. Lucain, Pharsale, liv. IX. Caton : Cf., Enf. IV, 128; Purg., I, 78-

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car celles-ci gisaient sur le dos, et celles-là étaient accroupies, et d'autres marchaient sans cesse.

Les plus nombreuses suivaient la circonférence, mais celles qui étaient couchées sous le châtiment se plaignaient davantoge $.

Sur toute cette vaste étendue de sable, de larges flocons de feu pleuvaient lentement, comme sur les montagnes, une lourde neige qu'aucun vent n'agite.

Telles, dans les régions brûülantes de l'Inde, ces flammes qu'Alexandre vit tomber sur son armée, et qui, même sur le sol, ne se consumaient pas ;

ce qui lui fit ordonner à ses troupes de piétiner sans cesse afin de les isoler et de les éteindre plus vite #.

Tel ce feu éternel descendait sur le sable, l’embrasait et redoublait le supplice de ces malheureux,

qui, sans relâche, agitaient leurs pauvres mains de-ci, de-là, secouant sans cesse leurs brûlures toujours renouvelées.

« Maître, toi dont la science triomphe de tout, excepté des féroces < démons sortis contre nous par la porte de Dité 5,

« Quelle est cette grande ombre étendue là ? Comme insouciante du «< feu, elle semble dédaigner des brûlures impuissantes à la dompter ? »

Mais l'ombre, s’étant aperçue que j'interrogeais mon Guide à son sujet, s'écria : € Tel je fus, vivant, tel je suis, mort.

« En vain, Jupiter irrité fatiguerait-il son forgeron, qui lui fournit « la foudre dont il m'écrasa ;

« en vain, épuiserait-il, l’un après l'autre, tous les Cyclopes qui tra- « vaillent dans la forge du Mont-Gibelf; en vain s’écrierait-il de nou- « veau comme au combat de Phlégra : bon Vulcain, à l’aide, à l’aide ?

< en vain ferait-il appel à toute sa force pour me foudroyer.… il ne < parviendra pas à Jouir de sa vengeance ! »

Alors mon Guide, d'une voix plus forte que je ne lui en avais jamais entendue, lui cria : « O Capanée 5, ton orgueil infléchi redouble ton « châtiment,

« car aucun supplice n'égalerait pour toi cette rage dont ta folie est « la cause ! » Puis, se tournant vers moi, il prit un air plus doux pour me dire : « C’est un des sept rois qui ont assiégé Thèbes.

3. Ces divers supplices marquent les trois groupes de violents contre Dieu : ceux qui gisent, sont les violents contre la personne de Dieu ; ceux qui sont accroupis, sont les violents contre le Travail, et ceux qui marchent et qui sont en plus grand nombre sont les violents contre la Nature. Les plus sévèrement châtiés sont les violents contre Dieu.

4. Le fait auquel Dante fait ici allusion est assez incertain, mais ne peut guère avoir d'autre origine que la lettre apocryphe d'Alexandre à Aristote (4).

5. Dante n'a nullement l'intention de dire une malice à Virgile en lui rappelant son insuccès auprès des démons de la cité de Dité; il veut dire allégoriquement que la science humaine — que Virgile représente — ne parvient pas à vaincre l'obstination brutale des incrédules. Voy. chants VIII et IX et dans ce dernier chant la note p, 61-63.

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