‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 68 sur 314 · Cf. Par. XXXII · texte numérisé non relu

Cf. Par. XXXII

5. Brunetto lève le bras vers Dante tandis que Dante incline le visage vers Brunetto,

€ OÔ mon fils, — me dit-il — permets à Brunetto Latini de retourner < avec loi en arrière et de laisser un peu la file »

« De toutes mes forces je vous en supplie — lui répondis-je aussitôt « — et, si vous le désirez, je vais m'asseoir pour mieux causer, pourvu « toutefois que cela plaise à celui qui m'accompagne ! »

< Hélas, mon fils, celui de nous qui s'arrête un seul instant, gît < ensuite immobile, sous le feu qui le frappe, pendant cent années?! »

< Marche donc : je te suivrai quelque temps en touchant tes vête- « ments ; puis j'irai rejoindre ma bande, qui va gémissant sur ces « éternels tourments. »

N'osant pas descendre de la berge pour marcher à côté de lui, j'inclinai la tête dans l'attitude du respect.

Il commença : « Quelle fortune, ou quel destin t’amène ici-bas avant « ton dernier jour, et quel est celui qui te montre le chemin ? »

« Là-haut, — lui répondis-je — au milieu de la vie sereine, avant « l’accomplissement de mon âge f, je m'étais égaré dans une vallée,

« d'où je ne suis sorti qu'hier matin: j'allais tomber dans l'abime, « mais cet esprit m'apparut, et c'est par ce chemin-ci qu'il me ramène « à ma demeure ?. »

Il reprit : « Suis ton étoile et, ainsi que je l’avais bien prévu dans « la belle vie, tu ne manqueras pas le glorieux port.

« Si je n'étais mort si tôt, voyant que le ciel t’était si favorable #?, « je t’aurais aidé dans ton œuvre.

« Mais ce peuple ingrat et méchant, descendu de Fiesole, et qui « tient encore de la montagne et du rocher ‘!,

« te sera hostile en raison du bien que tu feras ; et cela s'explique, « car au milieu des âpres sorbiers, le doux figuier ne peut donner ses « fruits.

« Une vieille renommée les appelle, par le monde, aveugles 1*. C'est

parce que celui-ci marche sur le sable de la plaine, tandis que Dante est sur la margelle qui forme parapet au bord du Phlégéton.

6. Dante place Brunetto Latini parmi les violents contre Dieu, c'est-à-dire les sodomites, parce que, dans son Pataffio, sorte de recueil de dictons et jeux de mots florentins, il a mis nombre d'immoralités, et mème une espèce d'apolegie de leur vice (8).

7. C'est-à-dire que si une des âmes de ce 2° groupe, les violents contre la Nature, arrête un seul instant sa marche, elle en est punie en étant condamnée à rester couchée immobile sur le sable brûlant avec les âmes du 1 groupe, les violents contre la personne de Dieu. (Voy. ch. précéd. 22-27.)

8. Avant l'accomplissement de mon âge, c'est-à-dire avant 35 ans, âge où la nature de l'homme est le plus accomplie. (Voy. I, 1.)

9. Double allusion au Paradis que Virgile lui fera atteindre en parcourant l'Enfer et le Purgatoire (Voy. ch. I-11) et à la Patrie que lui rouvrira la composition de son œuvre poélique.

10. Brunetto Latini, esprit encyclopédique, comme le prouvent ses ouvrages, se mélait aussi d'astrologie. Il fait ici allusion aux Gémeaux, consacrés à Apollon (mois de mai) signe sous lequel naquit Dante.

11. C'est-à-dire que, par leurs origines flésolaises et romaines, les Florentins sont durs comme les rochers de Fiésole et hautains comme les montagnes de Rome (c).

12. Ce surnom d'aveugles donné aux Florentins a pour origine l'anecdote suivante, racontée par Villani et par Boccace. Lorsque les Pisans partirent pour la conquête de Majorque, ils prièrent les Florentins de garder Pise en leur absence. Revenus vainqueurs, ils offrirent aux Florentins, en témoignage de reconnaissance, le choix entre deux choses rapportées dans leur butin: deux portes de bronze ou deux colonnes de

L'Enrer ÀV 141

« une race avare, envieuse et orgueilleuse : tâche de sortir pur du « contact de leurs mœurs #.

« Ta fortune te réserve tant d'honneur que l’un et l’autre parti aura « faim de toi, mais l’herbe est loin de la bouche ‘{.

< Que les bêtes fiésolanes fassent fourrage d'elles-mêmes, sans tou- « cher à la plante — s’il en surgit encore dans leur fumier —

« où revive la sainte semence de ces Romains, qui habitaient là lors- « que fut fait le nid de tant de malice‘ ! »

« Hélas! — lui répondis-je — que mes vœux n'ont-ils été exaucés « tout entiers! Vous ne seriez pas encore rejeté de la nature humaine #6,

< car ma mémoire conserve toujours le souvenir — et je m'en attriste « aujourd'hui — de votre image si bonne, si paternelle, alors que par- « fois dans le monde,

« vous m'enseigniez comment l’homme s'’immortalise, et j'en éprouve « tant de reconnaissance, que je veux pendant ma vie que ma voix le « proclame et le prouve.

« Ce que vous dites de ma destinée, je le note pour le conserver « avec d’autres textes : une Dame me les expliquera ensemble, et elle « le pourra, si je parviens jusqu'à elle !7.

« Seulement, sachez le bien, pourvu que ma conscience ne me « reproche rien, la Fortune peut me conduire à son gré, je suis prêt.

« Un tel présage n'est pas nouveau pour mes oreilles : tourne donc « ta roue, Ô Fortune, comme le paysan sa houe {8 ! » |

En entendant ces mots, mon Maître se tourna à droite pour me regarder, et me dit : « On a bien écouté quand on se rappelle ainsi {°] »

porphyre, dont le mauvais état était dissimulé sous une brillante étoffe écarlate. Les Florentins choisirent ces colonnes placées sujourd'hui devant l'église Saint-Jean-Bapliste à Florence. Quant aux portes elles ornent la cathédrale de Pise. Depuis ce jour, on a sppelé les Florentins aveugles (orbi, dépouillés, dupés) et les Pisans trattres.

13. Voy. dans le chant VI les mêmes défauts reprochés aux Florentins. Dans sa Lettre à Can Grande, Dante se dit Florentinus natione, non moribus.

14. Les Guelfes comme les Gibelins réclameront l'honneur de te posséder parmi eux (prophétie dictée par l'espoir, démentie par l'événement !), mais l'herbe est loin de la bouche, proverbe correspondant au nôtre: entre la coupeet les lèvres... (D) L'un el l'autre parti auront faim de loi.Henri IV a employé la mème image en disant que les Parisiens étaient affamés de voir un roi. Dante veut indiquer ainsi qu'il ne veut être ni Guelfe, ni Gibelin, ni Blenc ni Noir, mais qu'il prétend se créer un parti à lui seul, interprétation confirmée dans le Paradis, ch. XVII, 69.

145. C'est-à-dire que les Florentins, venus de Fiesole, ne touchent pa; à la race romaine, sainte et vertueuse, chaque jour devenue plus rare à Florence (Cf. Par. XVI, 46-48). On sait que Dante se vantait d'appartenir à cette race par ses ancêtres les Frangipani (Voir Vie de Dante, I, et récit de Cacciguida, ch. XV du Paradis).

16. Dante déplore la mort prématurée de Brunetto, comme celui-ci déplorait ci-dessus (58-60) d'avoir trop tôt quitté la vie et Dante lui assure avoir prié pour la prolongation de ses jours.

47. Dante compte demander à Béatrice de lui expliquer les prédictions dont il est et sera l'objet, de la part de Caccio (ch. VI), de Farinata (ch. X) et de Cacciaguida (Par., ch. XV-XVI).

Page 1