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Falsificalteurs, Chanis XXIX et XXXI

Ces dix bolges sont disposées en cercle aulour du puits béant qui contient le 9° et dernier Cercle infernal, et sont eniourées elles-mêmes par la masse de roches grises qui forme la paroi cylindrique el conique de l'Enfer enlier. Le 8e Cercle — où entrent ici les deux poètes — conslitue la 3° région infernale, la FRAUDE, l'° section de la BESTIALITÉ, séparée de sa 2° seclion, la TRAHISON, par la 4° et dernière classe intermédiaire, où sont les Géants. Enfin ceite 4° et dernière région est celle du 9° et dernier Cercle, où sont les Tratires, divisés en quaire groupes : iraltres envers leur famille, leur patrie, leur hôte, leur Dieu.

En résumé, voici la disposition, pour ainsi dire géologique, de \'Inferno :

1e. Classe intermédiaire, l'INDIFFÉRENCE (Chant 111).

2e Classe intermédiaire, les Limbes, Cercle I (Chant IV).

1e" Région : l'INCONTINENCE, divisée en quatre classes, luxurieux, gourmands, avares el prodigues, et colères, Cercles II à V (Ch. V à VIII).

8° Classe intermédiaire. Dité : l'HÉRÉSIE, Cercle VI(Chants X et XD).

2e Région : la Mauice, divisée en trois classes de violents : contre le prochain, contre eux-mêmes, contre Dieu, Cercle VII (Chants XII à XVIT).

8° Région, ou l'e section de la BESTIALITÉ, FRAUDE, divisée en dix groupes ci-dessus détaillés, Cercle VIII (Chants XVIII à XXXD.

4° Classe intermédiaire : les Géants (Chant XXX1).

4° Et dernière région, où 2e el dernière section de la BESTIALITÉ, la TRAHISON, divisée en quatre groupes : iratltres envers leur famille, leur patrie, leur hôle, leur Dieu, Cercle IX (Chants XXXII à XXXIV).

Il est dans l'Enfer un lieu appelé MaLeBocr, tout en roc gris de fer, ainsi que la paroi du Cercle qui l'entoure.

Juste au centre de ce triste repaire, s'ouvre un puits béant, large et profond, que je décrirai en son temps.

L'espace restant entre ce puits et les hauts et durs rochers — ct qui, par conséquent, est cylindrique — est divisé en dix vallées,

ressemblant à ces nombreux fossés dont on entoure les châteaux pour en défendre les murs ;

et, de même encore qu'aux portes de ces forteresses, de petits ponts franchissent les fosses pour conduire en campagne,

de même ici, des passages rocheux divisent remparts et fossés pour relier le pied de l'enceinte extérieure au puits du milieu !.

Tel est le lieu où nous nous trouvâmes en quittant le dos de Géryon : le poète prit à gauche, et je le suivis *.

A main droite, de nouvelles misères, de nouveaux tourments et de nouveaux bourreaux emplissaient la première bolge.

Au fond, étaient des pécheurs nus, les uns venant à grands pas vers nous, les autres marchant dans le même sens que nous, mais à plus grands pas $.

C'est ainsi que l’année du Jubilé — qui amena une si grande affluence à Rome — on établit sur le pont deux passages distincts,

l'un pour ceux qui se dirigeaient vers le château et allaient à Saint- Pierre, l’autre pour ceux qui retournaient vers la montagne #.

De »à de là, sur les rochers sombres, des démons cornus frappaient cruellement les damnés par derrière avec de grands fouets.

1. Cette description est confirmée et complétée, XIX, 35 ; XXIV, 37-40 ; XXIX, 1-9, XXX, 86-87.

2. Les deux poètes prennent toujours à gauche, le long de la paroi rocheuse de l'Enfer. et, par conséquent, voient d'abord les damnés à leur droite.

8. Les deux poëtes, de l'endroit qu'ils occupent sur la grande circonférence de l'Enfer, plongent dans la 1r° bolge où ils voient deux files de damnèés; la première vient à eux, la deuxième, qu'ils examinecront ensuile, leur tournent le dos. Ceux-ci marchent plus vite à cause des coups de fouet (38- 39).

£#. Ce souvenir, évidemment de visu, est fort exact par lui-même, et l'on peut s'en rendre compte à chaque nouveau Jubilé, qui a lieu. non plus tous les cent ans, mais tous les vingt-cinq, avec le même ordre rétabli : les pèlerins qui vont au Château Saint- Ange prennent à droite de la cloison qui divise le pont en deux voies parallèles distinctes dans toute sa longueur, et ceux qui reviennent de Saint-Pierre prenant encore leur droite, suivent l'autre voie qui se dirige vers une montagne, « aujourd'hui presque entièrement disparue sous les édifices modernes par suite de cet exhaussement du sal

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Ah! comme ils leur faisaient lever les jambes dès les premiers coups, sans attendre les deuxièmes, et encore moins les troisièmes!

Tout en marchant, je crus reconnaître l’un d'eux et je dis aussitôt : « Ce n’est pas la première fois que je vois celui-ci. »

Alors je fixai les yeux sur lui, et le doux Guide, s’arrêtant avec moi, me permit de retourner un peu sur mes pas.

Ce fouetté crut se cacher en inclinant le visage; mais cela ne lui servit guère, car je lui dis : « Toi qui baisses les yeux vers la terre,

« sites traits ne me trompent pas, tu es Venedico Caccianimico *. « Mais qu'est-ce qui t'a conduit à un si cuisant supplice € ? »

« Un tel aveu m'est pénible — me répondit-il — mais la précision de « ta question, faite en un si clair langage, m'y contraint en me rappe- « lant le monde d'autrefois.

« Oui c'est moi — quoi qu'on en dise — qui ai induit la belle Ghisola « à se livrer au Marquis... et je suis loin d'être le seul Bolonais pleu- « rant ainsi,

« car ce triste lieu en est tellement rempli, que nous y sommes « devenus plus nombreux qu'entre la Savène et le Reno, les langues « habituées à dire sipa7. |

« Rappelle-toi la rapacité de notre caractère : je le prends à témoin « pour te confirmer mon dire. »

Comme il achevait ces mots, un démon lui allongea un coup de fouet en disant: « Marche, ruffian. Ici nous n'avons pas de femmes à vendre! »

Je me rapprochai de mon Guide, et, en quelques pas, nous avions atteint un rocher, saillant hors de la paroi,

et que nous n’eûmes aucune peine à gravir. Parvenus à son sommet, nous tournâmes à droite et trouvâmes le Cercle éternel.

Quand nous fûmes à l'endroit où un vide laisse passer les fustigés sous le rocher, le Guide m'arrêta : « Place-toi — me dit-il —

« de façon à ce que ces autres mal nés — dont tu n’as pas encore « vu le visage, puisqu'ils marchent dans le même sens que nous — se tournent vers toi. »

dont Rome offre tant d'exemples ». Ampère : Voyage dantesque. Cette montagne était probablement une élévation peu considérable appelée le mont Giordano, peut être l'ancien Janicule. Mais ce souvenir constitue une des très rares inadvertances commises par Dante. En effet il parle de l'année du Jubilé comme d'une année antérieure et oublie que c'est précisément l'an 1300, c'est-à-dire l'année où il place le voyage surnaturel décrit dans son poème.

5. Venedico Caccianimico, de Bologne, livra pour de l'argent sa sœur au marquis Obizzo 11 d'Este, seigneur de Ferrare, en faisant accroire « à la belle Ghisola » que c'était pour l'épouser. Ce n'est pas le même Obizzo d'Este que celui dont il est question dans le chant XII, 11. Il y a encore à Bologne, près de la porte Casliglione, une rue appelée rue Ghisola.

6. Dante emploie ici pour supplice le mot salse, nom d'un lieu de supplice situé à trois milles de Bologne, près de la montagne, où l'on jetait, pour les y laisser mourir, les criminels qui se refusaient à faire une bonne fin.

7. C'est-à-dire qu'il ya maintenant plus de Bolonais dans ce seul endroit de l'Enfer qu'à Bologne mème, dont le terriloire est indiqué par la Savène, petit fleuve qui coulo à droite (S.-E.) de cette ville et se jette dans l'Adriatique. et par le Reno, petit affluent du Pôü, qui coule à gauche (N.-0.). Dans le dialecte bolonais on dit sipa et sipo (prononcez se) au lieu de si, comme nous disons : oui vraiment, oui-dà.

8. Les deux poètes longent encorc le Cercle extérieur contre la paroi de l'Enfer, et

Du haut du vieux pont ?, nous regardions, venant vers nous de l’autre bord, cette nouvelle file de damnés, que le fouet frappait aussi.

Mon Maître me dit, de lui-mème : « Regarde cette grande ombre à « qui la douleur n'arrache pas une larme.

« Comme il conserve son aspect royal! C'est Jason, dont le courage, autant que la ruse, enleva la Toison aux Colchidiens.

« Passant par l'ile de Lemnos, où les femmes, hardies et impitoyables, venaient d'exterminer les hommes,

« il trompa avec des gages et de belles paroles, et abandonna « enceinte la jeune Hypsipyle, qui la première avait trompé toutes ses « compagnes.

« Tel est le crime qui le condamne à ce supplice ; et ainsi s'accomplit en même temps la vengeance de Médée ‘°.

« Avec lui marchent les trompeurs comme lui. Tu en sais assez sur « cette première vallée et sur ceux qui y sont suppliciés. »

Nous étions déjà au sommet du pont voûté que forme l'étroit sentier, du premier rempart à l'arche suivante,

d'où nous pouvions voir dans la deuxième bolge. Là étaient des malheureux qui étouffaient, soufflaient du nez et se frappaient des mains. |

Une croûte épaisse et moisie, produite par la vapeur qui s'élevait du fond, s'attachait aux rives et les couvrait... la vue et l’odorat en étaient blessés.

La fosse élait si profonde qu'on n'en pouvait voir le fond que du milieu de l’arche.

De ce point du rocher, le plus surplombant, je vis des gens plongés dans des immondices qui semblaient tirées des privés.

Et tandis que mon regard fouille cette merde, une tète, qui en était si couverte qu'on ne pouvait dire si c'était celle d’un clerc ou d'un laïque,

se soulève et me crie avec colère : « Pourquoi mets-tu tant d'avidité « à me regarder, moi plutôt qu'un autre sali ? »

« Parce que — répondis-je — je t'ai vu naguère, si je ne me trompe, « alors que tes cheveux étaient secs : tu es Alessio Interminei, de « Lucques #. Voilà pourquoi je t'examine plus que les autres. »

Alors il se frappa le crâne et dit : « Ce sont les flatteries, dont ma « langue ne fut jamais lasse, qui m'ont conduit ici. »

c'est de là qu'ils voient, à leur droite, la première bolge. Mais pour voir les autres, ils quittent ce Cercle élernel, montent sur un des chemins rocheux, qui vont du Cercle vers le centre, formant des ponts au-dessus des lieux de supplice, et, pour voir de face l’autre file de damnés ils se trouvent forcés de se retourner puisqu'ils marchent en sens inverse, par conséquent dans le mème sens que nos poètes. (Voy. ci-dessus, 25-27.)

9. Ce vieux pont de rochers est celui dont il est déjà parlé dans le ch. XII (53-45) et qui se rompit par suite du tremblement de terre causé par la mort de N.-8S. Il en sera encore question, ch. XXI, 112-114.

10. Hypsipyle seule s'était soustraite à la convention sanguinaire des femmes de Lemnos en cachant son père Thoas (4). Nous trouverons la seconde partie de son histoire dans le ch. XXII du Purg., 112. Cf. Purg., XXVI, 94-96.

11. Alessio Interminei ou Interminelli était un gentilhomme lucquois flatteur exagéré. Castracani, vainqueur d'Uguccivone della Faggiola, qui était l'ami et le protecteur de

L'EnFrer XVIII 157

Après celà, le Guide me dit : « Avance ton visage, afin de bien voir, « de tes yeux, la figure

« de cette fille immonde et libertine, qui là-bas, tantôt accroupie et « tantôt debout, se déchire de ses ongles merdeux :

« c’est Thaïs, la putain, qui, lorsque son amant lui demandait : ne « me dois-tu pas de grandes obligations ? lui répondit : énormes, en « vérité !#!

« Et maintenant, nous avons suffisamment visité cette bolge. »

NOTES COMPLÉMENTAIRES

(A) Voilà encore de ces vers concis et limpides où Dante sait si bien résumer en quelques mots toute une longue histoire en faisant habilement ressortir les traits de caractère qui motivent son arrêt.

Jason — fils d'Eson, roi d'Iolcos, en Thessalie, et d'Alcimède — chef des Argonautes, trompa aussi la magicienne Médée, fille d'Aétes, roi de Colchide, qui l’aida par son art à ravir la Toison d'or. (Voy. XXVI, 94-96; Par. IT, 16-18, et XXXIIT, 94-96.)

(8) Voici le texte de Térence, que traduit Dante en changeant les interlocuteurs :

THRASO

Magnas vero agere gratias Thaïs mihi ?

GNATHO

Ingentes !

Il y a dans ces mots un double sens qui se perd dans la traduction. La situation est celle-ci : Thrason, amant ridicule de Thaïs, lui a envoyé, par son valet Gnathon, un présent d'esclaves parmi lesquels se trouve déguisé un amant de Thaïs. Thrason demande à Gnathon compte de sa commission.

Dante, appartenait à la femille Interminei ; aussi dans ce choix d'un Interminei comme type des flatteurs, y eut-il, peut-être, comme l'observe Ampère, quelque motif d'inimitié personnelle ou politique. -

12. Thaïs, type de courtisane empruntée à l'Eunuque, comédie de Térence et non pas le fameuse courtisane Thaïs, de Corinthe, dont parle Aulu-Gelle dans ses Nuits attiques.

Il faut le reconnaître franchement : toute cette dernière partie du chant XVIII est complètement mauvaise ; et comme un homme de génie, quand il se trompe, se trompe plus qu'un autre, ici Dante échoue de toutes façons. D'abord son style n'est pas seulement libre, il devient inutilement sale, avec récidive! Ensuite, lui qui sait donner au récit de son voyage un caractère de vraisemblance si satisfaisant qu'on croit en le lisant qu'il l'a réellement accompli, le voilà qui nous présente tout à coup, au milieu d'êtres réels et pour ainsi dire, criants de vitalilé, un personnage fictif de comédie! Ce n'est pas tout : il veut terminer par un trait brillant de causticité graveleuse, et emprunte le mot de la fin à Térence, mais ii le fausse, le défigure si bien qu'il aboutit à un amphigouri incompréhensible et hors de propos, qui déroute et glace le lecteur! Hâtonsnous de tourner ce feuillet et d'oublier ces taches fâcheuses, pour ne nous rappeler que les ER beautés antérieures: d'autres, de plus en plus nombreuses, nous attendent encore (8).

CHANT XIX

Huitième Cercle. — Les Frauduleux, 11.

ARGUMENT. — Troisième fosse : les Simoniaques. — Nicolas III attend Boniface VIII et Clément V. — Reproches aux papes avides.

O Simon le Magicien !, et vous tous, ses misérables et rapaces imitateurs, qui prostituez les choses de Dieu et rendez adultères les épouses ? destinées aux vertueux,

c'est pour vous maintenant que va sonner la trompe de mes vers, car vous êtes dans la troisième bolge !

Nous étions déjà montés sur l'arche suivante, à l'endroit du rocher qui domine juste le milieu de cette fosse sépulcrale 3.

O Suprême Sagesse, quel art admirable tu montres dans le Ciel, sur la Terre et dans le monde mauvais, et comme ta Puissance est grande dans la Justice qui répartit de si équitables arrêts!

Le fond et les côtés de la pierre livide étaient percés de trous ronds, tous d'égale dimension,

qui ne me parurent ni moins ni plus grands que ceux qu'on a creusés pour le baptistère de mon beau Saint-Jean *.

Il y a quelques années, un enfant s’allait noyer dans un de ces trous :

1. Simon le Magicien, du bourg de Gitton (Samarie), se fit longtemps passer aux yeux des Samaritains pour le Messie, et entra en lutte avec les Apôtres. On le considère comme le premier des hérétiques. Il avait voulu acheter à saint Pierre et à saint Jean ce qu'il croyait être le secret des Apôtres pour conférer la grâce du Saint Esprit. Maudit par saint Pierre, son nom est l'origine du mot simonie, commerce des choses sacrées, crime puni dans cette troisième bolge.

2. Dans le langage ecclésiastique, les églises sont les épouses des prêtres qui y sont préposés, comme l'église est l'épouse du pape (Cf. Par. IX, 143), et comme l'âme humaine est l'épouse de Dieu (Cf. Purg. 81).

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