Vila nuova, parag. 26, sonnet
3. Vila nuova. — Dante prenait un soin méliculeux à voir en tout un ordre et à faire régner dans ses œuvres li plus parfaile harmonie de nombres et de dimensions. Le nombre 9 élait regardé par lui comme symbolique et mystique. 19 cercles dans l'Enfer, 9 jours pour son voyage, 9 sphères au
amour, nc laissait pas que de travailler ardemment avec Brunetto Latini, dont les vastes connaissances et l'esprit supérieur et encyclopédique faisaient un précepteur sans égal. Les seules jouissances qu'éprouvât Dante étaient de voir passer sa dame à de longs intervalles et quelquefois de la suivre respectueusement de loin. « Quand j'obtenais d'elle un salut, dit-il, je ne me connaissais plus d’ennemis. » Ce n'est que lorsqu'il eut atteint l’âge de dix-huit ans que Béatrice (qui en avait alors dix-sept) lui adressa pour la première fois la parole. L'émotion du jeune homme fut telle qu'il quitta la foule comme enivré, et se retira dans la partie la plus solitaire de son logement « pour penser à son aise à celle qui s'était montréesi courtoise envers lui ». Il s'endormit alors d'un doux sommeil et cut une vision étrange, qu'il raconte dans un sonnet. Ce sont les premiers vers, non qu'il ait écrits, mais qu'ilait fait connaître. Ce sonnet est adressé aux Fidèles d'Amour, c'est-à-dire aux poètes florentins, qui s'appelaient ainsi entre eux à cause du sujet de leurs poésies, de leurs dissertations et de leur correspondance symbolique, qui était toujours l'Amour. C'est le premier sonnet qui se trouve dans la Vie Nouvelle (paragr. 3) :
A chaque âme éprise et noble cœur à qui parviennent ces vers, afin qu'il me réponde et m'en dise son avis, salut au nom de leur seigneur, c'est-à-dire : Amour!
Déjà le tiers des heures pendant lesquelles brillent toutes les étoiles était passé, lorsqu'Amour m'apparut tout à coup. Le souvenir m'en remplit de crainte.
Amour me semblait gai. Il tenait mon cœur dans sa main et portait dans ses bras ma dame endormie et enveloppée dans une draperie.
Paradis, etc.) Dans un curieux passage de la Vie Nouvelle, il explique subtilement pourquoi le nombre 9 accompagnait toujours et nécessairement Béatrice. Voici quelques-unes de ses observations à ce sujet : Béatrice était dans sa neuvième année, quand Dante la vit d'abord; lui-même allait accomplir la sienne ; neuf ans plus tard, elle lui adresse pour la première fois la parole ; la vision que Dante raconte dans son premier sonnet (V. plus loin) lui était apparue à Ia première des neuf dernières heures de la nuit (quatre heures du matin) ; dans un autre sonnet, où il place soixante noms pour faire passer inaperçu parmi eux celui de Béatrice, la mesure du vers l'oblige à placer celui de sa Dame le neuvième: une autre vision apparaît à la neuvième heure du jour: neuf est le carré de frois, donc Béatrice est le produit direct de la Trinité ; enfin elle meurt le neuf juin 1210, chiffre dont la somme donne 9 et 3. (Vila nuova, parag. 4.) Cela, chez Dante, était moins une superstition qu'un sentiment, ou, si l'on veut, un usage religieux: certains nombres sont aussi symboliques dans l'Évangile, entre autres le nombre 40: « Le peuple passe quarante jours au désert, Moïse quarante jours au Sinaï, Élie et Jésus jeñnent quarante jours, etc. » (Renan, les Apôtres, chap. IT, p. 37, note.)
Puis il la réveilla et humblement lui fit manger ce cœur, malgré son effroi. Ensuite je le vis s'éloigner en pleurant.
Ce sonnet fut l'origine de l'amitié qui lia bientôt Dante avec les poètes contemporains. Trois d'entre eux, Guido Cavalcanti, que Dante appelle son premier ami, Cino de Pistoia et Dante de Majano, lui répondirent chacun par un sonnet qui nous est parvenu. C'est celui de Guido que Dante préféra, le trouvant le plus juste « comme, dit-il, on le vit par la suite ». D’autres poésies suivirent ce premier essai et attirèrentl'attention. Des can:one, des ballate et des sonnets excitèrent une admiration méritée; car on reconnaît dans plusieurs d'entre eux un sentiment poétique, des images heureuses, des formes gracieuses, des idées élevées, qui n'étaient pas communes dans les poésies du temps, si pleines de recherches et de fatigantes subtilités. Ces défauts se rencontrent aussi dans certaines parties de la Vie Nouvelle et dans d'autresouvrages de Dante; mais les qualités qui y brillent ne se rencontrent point dans les œuvres contemporaines, au moins avec autant d'éclat. Ses poésies firent alors partie de ces correspondances amoureuses en vogue au moyen âge, lesquelles renfermaient souvent sans doute des allusions symboliques à la politique du temps, dont la clé est perdue pour nous. Elles sont accompagnées, dans la Vie Nouvelle, d'une partie en prose, remarquable et importante dans la littérature italienne ; car, à cette époque, la langue du si, à peine formée, était encombrée de sèches et arides dissertations scientifiques et pédantes. Ce fut Dante qui, le premier, la dégagea de ces obscurités et lui imprima ce caractère de grandeur, de hardiesse et de claire élégance que ses prédécesseurs n'avaient pu lui donner: c'est un premier pas, mais déjà un grand pas, vers le style de Boccace.