‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 84 sur 314 · Malacoda, mauvaise queue · texte numérisé non relu

Malacoda, mauvaise queue

9. 1 s'agit du siège de Caprona, soutenu par les Pisans contre les Lucquois et les Florentins (1290), et auquel Dante prit part comme cavalier (c).

10. Scarmiglione, autre sobriquet de diable. Ce mot signifie ébouriffé, arrache-cheveux.

11. Ce malin et méchant diable profite de la fameuse rupture du vieux pont (voy. note suivante) pour donner un faux renseignement aux deux poètes, ainsi qu'on le verra dans le chant XXIII.

Il a déjà été question de ce vieux pont, rompu par le tremblement de terre causé

par la mort de N.-S. (Voy. XII, 43-45 et XVII, 59.) Ici la date précise est indiquée (D).

13. C'est-à-dire pour veiller à ce qu'aucun damné ne sorte de la poix pour se reposer sur la rive.

L'Enrer XXI 178

« Partez aussi, Libicocco, Draguignazzo, Ciriatto, aux grosses dents, « Graffiacane, Farfarello et Rubicante le fou !{.

« Parcourez le tour de cette glue bouillante, et veillez à ce que ceux- « ci atteignent sains et saufs l’autre rocher, qui passe tout entier au- « dessus des tanières !. »

« Hélas, Maître, — suppliai-je — qu'est-ce que je vois ? Puisque tu « sais le chemin, partons tous deux sans cette escorte : quant à moi, « je m'en passerais bien !

« Si tu es aussi avisé qu'à l’ordinaire, ne vois-tu pas grincer leurs « dents et menacer leurs yeux ? »

« N’aie donc pas peur — me répondit-il — et laisse-les grincer tant « qu'ils voudront : c’est à l'adresse des malheureux damnés. »

Ils tournèrent par le rempart de gauche. Mais d’abord tous avaient serré la langue entre les dents et attendaient un signal en regardant

leur chef...

Il le donna, ce signal, en donnant un coup de trompette avec son

cul!

NOTES COMPLÉMENTAIRES

(A) Sainte Zita a fourni le sujet d’une complainte populaire. C'était une petite servante que son maitre avait voulu séduire et qui résista, par pure vertu, à toutes les tentations. On montre encore son tombeau dans la vieille et curieuse basilique de San Frediano, à Lucques.

(8) Les Saintes Images, authentiques, d'après le Christ, ne manquent pas dans les églises italiennes. Dans le Paradis, Dante aura occasion de parler de Ia Véronique de Rome (XXXI, 103-108), la plus célèbre. Ici c'est au fameux Crucifix, conservé dans une chapelle fermée de la cathédrale de Lucques, que Dante fait allusion. Voici la légende de cette précieuse sculpture. Après la mort et l'Ascension du Sauveur, Nicodème voulut sculpter d mémoire la figure de Jésus crucifié. Déjà il avait taillé en bois la croix et le buste, et, tandis qu’il s'efforçait de se rappeler les traits du divin modèle, il s'endormit. Mais à son réveil, il trouva la sainte lête sculptée et son œuvre achevée par une main céleste. Cette légende se rattache aux histoires apocryphes, dans lesquelles figurent Joseph d'Arimathie et Nicodème ; elle pourrait bien remonter à la date du crucifix lui-même, et ètre née pendant les persécutions des images. Ce crucifix bysantin est fait de bois noir, et doit avoir été sculpté au huitième siècle, époque où l'on dit que Lucques l'a reçu.

(c) Caprona était un fort, situé sur l'Arno et appartenant aux Pisans. Les Lucquois, alliés avec les Florentins et autres Guelfes toscans en guerre avec

44. Malacoda nomme en eflet dix démons (y compris Scarmiglione, ci-dessus, 105) pour marcher sous la conduite de Barbariccia(barbe crépue); Alichino (qui fait plier ou ailes basses) ; Calcabrina (qui foule la gelée blanche, c'est-à-dire la grâce divine); Cagnazzo (méchant chien, cagneux); Libicocco (luxurieux brülant ou brillant Lybien, parce que la Lybie passait pour être peuplée de démons); Draguinazzo (méchant dragon) ; Ciriatto (porc, de yo : on verra plus loin (Ch. suiv., 55-56) la description des défenses de Ciriatto) ; Graffiacane igrifle de chien); Farfarello (charlatan ou farfadet) ; Rubicante (rougeaad).

15. Ici encore Malacoda ment comme ci-dessus (106-114) puisque ce n'est pas un seul

pont qui est brisé, mais tous.

les Gibelins, dont Pise était la ville principale, assaillirent Caprona ; mais les défenseurs, manquant d'eau, durent se rendre et obtinrent la vie sauve. Le comte Guido de Montefeltro les fit attacher tous ensemble pour empêcher les villains de les écharper. C’est ainsi qu'ils traversèrent les troupes ennemies pour n'être délivrés qu'à la frontière lucquoise, et tandis qu'ils passaient au milieu des soldats et du peuple, ils entendaienl autour d'eux : « Au gibet ! Qu'on les pende ! », aussi tremblaient-ils que la convention fût violée.

(bp) A la fin du chant précédent l'heure indiquée était une heure après le lever du soleil, soit 7 heures du matin le Samedi Saint 26 mars 1300. Cinq heures plus tard que cette heure, encore présente, donne midi, heure de la mort de N.-S. Or,commeilétait dans sa trente-quatrième année, il faut donc défalquer 34 de 1300, — puisque l'ère chrétienne date de {a Conceplion — pour arriver au nombre d'années écoulées depuis la mort du Christ, c'està-dire 1266.

CHANT XXII

Huitième Cercle. — Les Frauduleux, V.

se

ARGUMENT. — Cinquième fosse, II : scène curieuse entre les démons et un rusé damné, Giampolo, qui nomme plusieurs compagnons de peine.

J'ai déjà vu des cavaliers lever le camp; j'en ai vu engager un combat, faire des exercices et, parfois, battre en retraite à la hâte ;

sur vos terres, Ô Arétins, j'ai vu des escadrons volants ; j'ai vu courir des maraudeurs ; j'ai vu des tournois, des carrousels, des joutes, des régates,

au son de trompettes, de cloches ou de tambours ; j'ai entendu des signaux partis des châteaux forts ou donnés par cent instruments divers, employés chez nous ou à l'étranger ;

mais jamais, non jamais, je n’avais vu cavalier, fantassin ni navire, averti par un mouvement venu de terre ou marqué par les astres, s'élancer au son d’un si étrange chalumeau !

Nous marchions avec ces dix démons... Ah! l’affreusc compagnie ! Mais : à l'église avec les dévots ; au cabaret avec les ivrognes !

Toute mon attention se concentra sur la poix bouillante, car j'étais curieux de connaitre la nature de cette bolge et de ceux qui y brûlaient. |

Les uns — semblables aux dauphins lorsqu'ils arquent leur dos audessus de la mer pour signaler un danger aux matelots —

allégeaient leur peine en soulevant leur échine hors de la poix; mais, à l'approche des démons, ils disparurent rapides comme l'éclair.

Les autres — semblables à des grenouilles, dont le nez seul apparaît au bord de l’eau d’un fossé, et qui plongent subitement dans la vase —

lâchèrent, aussi vite, dès qu'ils aperçurent Barbariccia, la rive où ils s’accrochaient de tous côtés, et se renfoncèrent sous la poix brûlante.

Cependant, l'un d'eux s'attardant un instant, Graffiacane, qui était le plus rapproché de lui (mon cœur en frissonne encore !)

1. Prov. ilal.: tel milieu, telles gens. Dis-moi qui tu hantes et je te dirai quitues.

l'accroche par ses cheveux empoissés, le tire et l’enlève au bout de sa fourche, où il avait l’air d'une loutre.

Je connaissais déjà tous ces diables par leurs noms, pour les avoir remarqués et retenus, d’abord à l’appel que fit Malacoda?, ensuite lorsqu'ils s'interpellaient entre eux.

« Hé, Rubicante, — crièrent tous ces maudits — essaie donc de lui « enfoncer tes grosses griffes dans le dos et puis tu l’écorcheras ! »

« O mon Maître, — demandé-je — tâche de savoir, si tu le peux, « quel est ce malheureux qui vient de tomber aux mains de ses « ennemis. »

Le Guide s'approcha et lui demanda d'où il était : « Je suis né — « répondit-il — dans le royaume de Navarre.

« Ma mère, qui m'avait eu d’un ribaud, destructeur de lui-même et « de ses propres biens, me plaça chez un seigneur.

« Entré ensuite au service du bon roi Thibauld, j'y commis les « escroqueries dont je rends compte dans cette poix bouillante ?. »

A ce moment, Ciriatto * lui fit sentir comment déchirait une des deux défenses qui lui sortaient de la gueule comme celle d’un porc.

Il était comme une souris tombée entre les griffes de chats cruels; mais Barbariccia l’enserra dans ses bras en criant : « Restez à l'écart, « vous autres, pendant que je le tiens ainsi enfourché. »

Puis, lui tournant la face vers mon maître : « Interroge-le — dit-il — « si tu veux en savoir plus long, car il va être dépecé par mes cama- « rades !-»

Alors mon Guide : « Parle donc maintenant des autres coupables. « En connais-tu, sous cette poix, qui soient latins 5 ? »

« Je viens d'en quitter un — répondit-il — qui est de par là. « Que ne suis-je encore à couvert avec lui! Je ne craindrais griffes ni « crocs ! »

« Assez tardé ! — dit Libicocco, en lui arrachant un lambeau de « chair avec son harpon.

Draguignazzo voulait aussi se jeter sur ses jambes, mais leur décurion s'étant tourné vers eux avec colère, ils se calmèrent un peu.

Mon Guide en profita aussitôt pour demander au malheureux, qui regardait encore sa blessure :

« De qui veux-tu parler en disant que tu as eu tort de le quitter « pour venir sur le bord ? »

« De frère Gomita, de Gallura, vase de toute fraude, qui, ayant « entre ses mains les ennemis de son maître, les traita si bien qu'ils « n’eurent tous qu'à se louer de lui.

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