‹ La gastronomie (volume 2)Chapitre 20 sur 28 · A MADAME D · texte numérisé non relu

A MADAME D

Qui me reprochait de n’avoir point fait de vers pour elle.

N E me reprochez plus, madame,

De ne savoir pas bien aimer;

Pardonnez à ma sotte flamme,

Qui se déclare sans rimer.

Ah ! je vous aime trop, sans doute,

Pour suivre l’ennuyeuse route D’un amoureux à madrigal.

Ma foi , Pégase est l’animal Que je sais monter le plus mal ;

Et si cela vous est égal ,

Je vais continuer, pour cause.

ïgS POÉSIES

D'être un amant fort trivial ,

Et de vous adorer en prose.

Je plains un insipide amant Qui s’en va toujours rimaillant.

Tant en absence que présence;

Qui ne soupire qu’en cadence ;

Qui divise en huit ou dix pieds Et son amour et sa tendresse ;

Qui meurt et succombe sans cesse.

Quoique bien ferme sur ses pieds.

Il est clair, tandis qu’on s’escrime A ranger quelques mots oiseux, Que les choses n’en vont pas mieux On n’aime point tandis qu’on rime.

Je ne connais rien de plus sot Qu’un amoureux qui se lamente , Et cependant vous dit je chante; Qui se tue à chercher un mot ,

FUGITIVES

Aw fieu de chercher son amante.’

On sait bien que dans ce moment Il n’écrit jamais je vous aime ,

Que pour le faire incessamment

Rimer avec ardeur extrême

Quand j’étais encor tout poudreux , Tout boursoufflé de rhétorique ; Quand je brûlais des premiers feux Pour certaine beauté rustique ;

Alors , au moins tous les matins ,

Il s’échappait de ma cervelle Trois ou quatre légers quatrains Contre les attraits de ma belle.

Le soir je rôdais autour d’elle,

Lt je lui glissais dans la main Ma misérable kirielle ;

Je revenais le lendemain

Avec mie dose nouvelle.

POÉSIES

V ous sentez bien que les appas , Que les rigueurs , que V infortune, Que le soleil, même la lune ,

Au besoin ne me manquaient pas.

La rime ne me coûtait guère.

Parfois ma novice beauté ,

Dont l’esprit n’était pas vulgaire > M’assurait l’immortalité Si je poursuivais la carrière ,

Et , dans l’excès de sa bonté ,

Ne me comparait qu’à Voltaire.

C’était de quoi mettre à l’envers Une tête encore bien légère :

Aussi je redoublais de vers ;

Aussi ma belle dulcinée,

De poésie assassinée ,

Se vit réduite à conjurer Mon Apollon impitoyable

FUGITIVES

De s’arranger à l’amiable ,

Et de la laisser respirer.

Il faut qu’une beauté respire.

Alors je suspendis ma lyre , Honteux de mon acharnement

Mais dites un mot cependant.

Je puis facilement encore Dire en vers que je vous adore, Et vous envoyer des paquets De mes madrigaux circulaires : Car ils vont bien à tous sujets.

En voulez-vous dix exemplaires î Assurément ils sont tout prêts.

Vous vous expliquerez, madame.

Ce qu’ils renferment de plus beau.

Je ferai relier en veau Ce témoignage de ma flamme

POÉSIES

Mais je vous vois frémir un peu De mes offres trop généreuses.

Rassurez-vous; ce n’est qu’un jeu , Et je vais condamner au feu Toutes mes rimes amoureuses.

Vous méritez, sans contredit, Qu’on vous respecte davantage ;

Et mon cœur est le seul ouvrage Dont je puisse vous faire hommage Sans compromettre mon esprit.

FUGITIVES

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