LETTRE A L’AUTEUR
vous connais , il n’y a rien que vous ne puissiea mettre en vers , jusqu’à l’art de planter des choux.
Vous saurez , mon cher ami , que dans mon en» thousiasme j’ai songé à mettre toutes vos leçons en pratique; mais je me suis d’abord aperçu que ma petite fortune ne me le permettait pas , ce qui , je vous assure , m’a causé beaucoup de chagrin. J’aurais bien désiré avoir un bon château dans V Auvergne ou la Bresse , ou les environs de Lyon , comme vous le conseillez très-bien , pour y làire bonne chère et y vivre à gogo ; je sens combien cela eût été agréable pour moi. Hélas ! il faut que je me borne à ma petite maison, et que je me passe d’un bon cuisinier, qui est une chose pourtant bien essentielle, comme vous le donnez à entendre. Il l'aiulra que je me dispense aussi , ne vous eu déplaise , de manger du poisson des deux mers , et de boire <lu Chambertin à mon ordinaire. Croyez qu’il m’en coûte beaucoup, mon cher ami , d’être <lans l’impuissance de profiter de vos bons conseils, et que c’est une grande mortification pour moi
LETTRE A L’AUTF:1]R.
d’être réduit à faire , daus mon petit ménage , une chère très-médiocre , à côté d’un poëme comme le vôtre, qui fait, comme on dit, venir l’eau à la bouche. Voilà comme vous êtes presque tous , messieurs les poètes : vous dites des choses admirables, mais il n’y a pas moyen de faire comme vous dites. Cela n’empêche pas que je n’aie une très-grande estime pour tous ceux qui ont le talent de nous chatouiller agréablement l’oreille , et que je ne vous remercie bien sincèrement , en mon particulier, de l’excellent diner poétique que vous venez de donner au public, lequel diner vous vaudra infailliblement dans la postérité le titre de Restaurateur du Parnasse français.
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PRIÈRE DU SOIR
D’UN POETE*
Mon Dieu! je suis si faible, si mince et si mise'rable , que j’ose à peine vous adresser ma prière et converser avec vous, quoique cela me soit ordonne’ par ma religion. Je me persuade difficilement que du haut de votre voûte e'ternelle , vous veuillicz ecouter mon petit filet de voix, et faire attention, tous
* J’ai cru que cette prière, que j’ai adressée u|i jour au bon Dieu, ne serait pas rléplacée à la tète d’un poëme.
PRIÈRE DU SOIR
les jours, au milieu des mondes qui vous entourent, à un être qui n’a pas plus d’un mètre six cent cinquante-deux millimètres de haut , c’est-à-dire environ cinq pieds et un pouce. Cependant je me suis quelquefois flatte’ , dans mon orgueil , que vous avez pu me remarquer, sur-tout depuis que je me suis mis dans les rangs des hommes qui parlent le langage des dieux : c’est ainsi qu’on est convenu d’appeler la poe'sie , qui est , à la ve’ritè , un langage sublime, parce que nous y employons des mots très - sonores , et des tournures de phrases extraordinaires j mais je pense que vous n’avez jamais tenu un pareil langage. D’un autre côlè, quand je considère que vous n’arez peut-être jamais pris garde, dans la foule des hommes qui ont passe sur la terre , à mes confrères Hésiode ,
D’UN POETE
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Homère , Virgile , le Tasse , Milton , Boileau , Corneille et Racine , qui ont parlé cent fois mieux que moi le langage en question , je rentre dans la confusion et l’humilité. Mais enfin, si, dans votre grandeur infinie , vous daignez vous intéresser h mon injiniment petit, je vous prie de ne jamais me priver à un certain point du sens commun , quoiqu’on dise qu’il n’est pas bien nécessaire pour le métier que je fais. Accordez-moi assez de facilité pour que je ne sois pas obligé de chercher le jour et la nuit des rimes et des hémistiches , sans pouvoir en trouver quelquefois de bons , ce qui fait que je suis souvent plus malheureux que si je travaillais aux mines, aux carrières ou aux cannes à sucre. Je vous supplie de m’inspirer de temps en temps quelques sujets neufs,
PRIÈRE DU SOIR
afin que je ne me traîne pas ennuieusement sur les pas des autres , et que je ne repète pas jusqu’à satie'te' ce qu’on a dit mille fois avant moi. Donnez-moi la force de supporter patiemment les bonnes ou mauvaises critiques , les chutes et autres accidens auxquels sont sujets les gens de ma profession j faites aussi que je ne sois pas gonfle d’orgueil , et que je ne crève pas dans ma peau au moindre triomphe.
Je vais me coucher, mon Dieu , et je vous demande pardon de n’avoir compose' autre chose dans ma journe'e qu’une vingtaine de vers alexandrins ou he'roïques, dont j’ai fait lecture à tous ceux que j’ai rencontres j ce qui les a un peu ennuye's , autant que j’ai pu m’en apercevoir. Je voudrais bien avoir une occupation plus utile } mais je sens que je ne
D’UN POETE
pourrai jamais renoncer à mon petit talent , qui est une espèce de maladie incurable. Ne me damnez pas pour cela , je vous prie , non plus que mes cbers frères du côte' d’Apollon , lesquels font, en vérité', leur purgatoire dans ce bas monde , par les peines et les inquiétudes qu’ils se donnent sur le pavé de Paris, pour aller de là à l’immortalité. Accordezleur , en attendant , ainsi qu’à moi , de quoi vivre tout doucement sur la terre , où nous sommes presque toujours obérés, souflreteux , mal logés , mal peignés , errans et vagabonds comme notre chef, le divin Homère , qui était aveugle par-dessus le marché. Faites-moi miséricorde, quoique je fasse cent sottises par jour, tout en parlant emphatiquement yer/w, de sagesse, d’iiumamie , de bienjdisance , ■ de grandeur
PRIÈRE DU SOIR
d’âme , et autres choses très-magnifiques , dont malheureusement ie ne me sers euère
que pour la rime. Éloignez de moi tout sentiment de jalousie, et faites que je ne sois pas tente’, pour ainsi dire, de sauter aux cheveux de ceux d’entre mes confrères qui font les vers mieux que moi, et qui tiennent le haut bout du Parnasse. Otez-moi toute tentation de faire jamais des satires ou autres mauvais écrits de ce genre, qui me mettraient dans le cas de marcher toujours le sabre à la main dans la rc'publique des lettres. Accordez-moi , s’il vous plaît, un sommeil tranquille, et empêchez-moi de rêver continuellement, comme je fais , au neuf Pucelles , aux trois Grâces, à Ve’nus , Cupidon , Minerve, Saturne, Jupiter, Junon, Ile'be, Ganimède, Diane, Pan, aux Driades , aux .\madriadcs,
D’UN POETE
aux Faunes , auxSjIvains, aux Zepliirs, à l’Aurore , au siège de Troie , au Scamandrc, aux Grecs et aux Romains... toutes choses dont je suis toujours oblige de parler de temps en temps dans mes poe’sies. De'tournez-moi enfin des faux dieux qui me détournent souvent de vous. Je ne crois qu’à vous seul , ô mon Dieu! quand je ne rêve pas , et je compte fortement sur l’immortalité, non pas en ma qualité de poète , mais en ma qualité de chrétien.
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POEME
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