LE DESSERT
Le mortel fortuné nourri dans les grandeurs , Que le ciel a comblé de constantes faveurs. Que jamais le besoin et la faim importune Ne sont venu chercher au sein de la fortune ; Celui-là, mes amis, inhabile à jouir,
Peut-être ne sent pas tout le prix du plaisir j
Il n’éprouve jamais, endormi dans le faste,
Ce sentiment exquis que fait naître un contraste.... Il faut , loin du palais où languit le bonlieur.
Avoir bu quelquefois le vin du voyageur;
Avoir, en fugitif surpris par la misère.
Partagé le p.iin noir pétri dans la chaumière : Alors, quand le destin vous présente au hasard Un banquet embelli des prestiges de l’art,
Ce bien inattendu double vos jouissances;
Vous savourez l’oubli des plus vives souffrances. L’orage rend plus pur l’heureux jour qui le suit : J’ai connu ce plaisir que le malheur produit.
Naguère , dans ces temps de mémoire fatale Où le crime planait sur ma terre natale ,
Effrayé , menacé par un monstre cruel ,
Forcé d’abandonner le banquet paternel ,
Je cherchai mon salut dans ces rangs militaires Formés par La terreur, et pourtant volontaires ;
CHAINT IV
Je m’armai tristement d’un fusil inhumain Qui jamais , grâce au ciel , n’a fait feu dans ma main. Je me chargeai d’un sac, humble dépbsitaire De tout ce qui devait me rester sur la terre.
Ainsi , nouveau Bias , je partis accablé Du poids de tout mon bien sur mon dos rassemblé. Adieu , joyeux dîners , soupers plus gais encore , Doux propos et bons mots que le vin lait éclore ; Adieu, friands apprêts, gibier, pâtés dorés.
Au foyer domestique avec soin préparés !
Je suivis à pas lents des routes parsemées D’innombrables soldats entraînés aux armées.
Que de tristes festins nous attendaient le soir!
Le pain du fournisseur était-il assez noir !
Son bouillon assez clair, et son vin assez rude ! Par-tout, U notre aspect, la sombre inquiétude \ cillait autour de nous; nos hôtes consternés Fermaient leur basse-cour, espoir de leurs dînes.
A l’hospitalité condamnés par un maire,
L’eau, le feu, le couvert, une faible lumière ,
Un lit où trois soldats devaient se réunir,
Etaient les seuls secours qu’ils daignaient nous fournir.
Nous gagnions lentement la terre d’Italie
Le ciel me fit trouver sur la route une amie
On n’avait point encor dévasté son manoir ;
Elle attendait son tour, elle devait l’avoir;
Elle osait aux brigands disputer son domaine,
Et mettait à profit sa fortune incertaine.
Je l’embrasse, et bientôt je me sens soulagé Du sac et du fusil dont j’étais surchargé ;
Tous le soins délicats que l’amitié prodigue S’empressent de me faire oublier ma fatigue.
Le souper se prépare et s’annonce de loin
Passagère faveur dont j’avais grand besoin ! L’abondance est unie à la délicatesse:
La truffe a parfumé la poularde de Bresse ;
CHAIST IV.
Un vin blanc qu’a donné le sol de Saint-Perret,
Pour réchauffer mon sein sort d’un caveau secret.
Je me sens ranimé de ses feux salutaires;
Je l)ois à mon amie , aux mœurs liospitalières....
Je ne suis plus soldat, je règne , je suis roi ,
Et déjà la terreur disparait devant moi.
Muse , sans vains détours , reviens à tes convives ;
Leurs teints sont plus vermeils, leurs couleurs sont plus vives, A votre cuisinier, dont vous êtes content.
Vous devez, à cette heure, un hommage éclatant.
Qu’un éloge public soit le prix de son zèle;
Vous le verrez demain , à la gloire fidèle ,
Se signaler encor. « Mon ami, dites-lui , a Ton maître est satisfait, et iloit l’être aujourd’hui.
« Du meilleur des festins regarde ce qui reste ;
« Vois ces tristes débris et ce ville funeste,
« Et CCS membres épars dépouillés jusqu’aux os ;
« Tout dépose eu faveur de tes heureux travaux.
« Poursuis , et je prétends , dans ma reconnaissance , « Dérobant les lauriers d’un jambon de Mayence ,
«• D’une couronne un jour décorer ton bonnet.
« Puisse la récompense égaler le bienfait ! »
C’est ainsi qu’un héros, célèbre à plus d’un titre,
A daigné dans Postdam adresser une épître A l’illustre Noël, digne du noble emploi De coniinander en chef les cuisines d’un roi. 3»
Le dessert est servi : quel brillant étalage !
On a senti de loin cet énorme fromage,
<^iii doit tout son mérite aux outrages thi temps... Mais s’il faut sur ce point s’adresser aux amants , Les parfums de Paphos, dont l’amour fait usage,
Ne jieuveut s’allier à ceux de Sassenage. Gardez-vous de cueillir sur les lèvres d’iris Un baiser maladroit q ii ferait fuir les ris.
Un service élégant, d’une ordonnance exacte. Doit de votre repas marquer le dernier acte.
CHANT IV
Au secours du dessert appelez tous les arts , Sur-tout celui qui brille au quartier des Lombards. Là , vous pourrez trouver, au gré de vos caprices , Des sucres arrangés en galants édifices ;
Des châteaux de bonbons , des palais de biscuits y Le Louvre, Bagatelle et Versailles confits ;
Les amours de Saplio, d’Abeilar»!, de Tibule,
Les noces de Gainache et les travaux d’Hcrcule ; Et mille objets divers, que savent imiter D’habiles confiseurs que je pourrais citer.
Ne démolissez point ces merveilles sucrées,
Pour le charme des yeux seulement préparées ;
Ou du moins accordez, pour jouir plus long-temps, Quelques jours d’existence à ces doux monuments: Assez d’autres objets dignes de votre hommage , Avec moins d’appareil vous plairont davantage.
Ah ! ])lutôt attaquez et savourez ces fru ts Qu’un art officieux en compote a réduits.
A ja j’râce , à l’éclat sacrifiez encore ;
Aux trésors de Ponione ajoutez ceux de Flore ;
Que la rose , l’œillet , le lis et le jasmin ,
Fassent de vos desserfs un aimable jardin ;
Et que l’observateur de la belle nature,
S’extasie en voyant des fleurs en confiture.
Vous avez satisfait à vos nombreux désirs;
Mais Baeclius vous attend pour combler vos plaisirs. Approche , bienfaiteur et conquérant de l’Inde ,
Tu m’inspireras mieux que les filles duPinde ; Verse-moi ton nectar, dont les dieux sont jaloux. Et mes vers vont couler plus faciles , plus iloux.
De ces vases nombreux que l’aspect m’intéresse 1 Quel luxe séducteur! quelle aimable richesse !
Vos convives déjà, dans un juste embarras ,
Vous adressent leurs vœux , et vous tendentlcs bras. Venez à leur secours; offrcz-lcur à la ronde La liqueur qui vous vient des bords de la Gironde,
CHANT IV
jLe vin de Malvoisie et celui de Pal nia ,
Le Champagne mousseux, le Cliristi-Lacrynia ,
Le Chypre , l’Albano , le Clairet , le Constance.... Choisisscz-lcs toujours au lieu de leur naissance. N’allez pas rechercher aux faubourgs de Paris Du vin de Rivesalte ou de C^inle-Perdrix ;
Et ne vous fiez pas à Part des empiriques
Qui souillent vos boissons de mélanges chimiques.
Donnez-vous, en buvant, les airsd’un connaisseur; Dites que ce Bordeaux aurait plus de saveur S’il avait visité quelques plages lointaines,
Et que ce Malaga qui coule dans vos veines ,
Usé par la vieillesse , a ]ierdu sa vertu ;
Qu’il serait sans égal s’il avait moins vécu.
Buvez, il en est temps, mais à dose légère ,
Et ne remplissez pas constamment votre verre. Mettez un intervalle égal et mesuré Entre tons vos plaisirs; arrivez par degré
So LA GASTRONOAirE ,
A l’état il’abandon , de joie et de délire ,
A l’oubli de tous maux , que le vin doit produire.
O vous! qui nous tenez de fort graves discours Sur l’art et les moyens de filer d’heureux jours, Qui donnez des conseils dictés par la sagesse,
On ne les suivra point.... je conseille l'ivresse. Celte froide raison dont vous êtes si vains , Oii’a-t-ello fait encor pour changer vos destins'?
Où sont les heureux fruits des devoirs qu’elleimpose? Eh! messieurs, perdez-la, vous perdrez peu de chose.
Avez-vous quelquefois rencontré , vers le soir, Un brave campagnard regagnant son manoir, Après avoir à table em]doyé sa journée?
Sa icte est vacillante et sa jambe avinée.
11 trébuche parfois, mais toujours sans danger;
Car un Dieu l’accompagne et le doit protéger.
Il s’avance incertain du chemin qu’il doit suivre. Guidé ]>ar la liqueur qui rcchauffe et l’enivre.
CHANT IV
La joie est dans ses yeux ; son cœur est délivré Des ennuis dont la veille il était ulcéré.
Après mille détours il retrouve son cliaume ,
Il se croit devenu souverain d’un royaume;
Ou plutôt l’univers, réclamant son appui ,
Dépend de son domaine et relève de lui.
Il lègue à ses enfans des trésors, des provinces;
Sa femme est une reine , et ses fils sont des princes; Il triomphe au milieu de cet enchantement , Demande encor à boire , et s’endort en chantant.
Triomphez comme lui. Gallien, Avicenne Nous conseillent l’ivresse une fois par semaine :
Le remède est fort bon ; il y faut recourir.
D’un dessert prolongé savourez le plaisir.
Qu’à toute sa gaîté votre esprit s’abandonne; Sachez rire de tout sans offenser personne.
N’allez pas discourir, par l’exemple emporté,
Sur les grands intérêts de la société ;
Faire au moment de boire un cours de politique ; Lier les droits du peuple à la métaphysique;
Des rois de l’univers scruter les cabinets ,
Qui ne vous ont jamais confié leurs secrets.
Abstenez-vous sur-tout de remettre en mémoire Les crimes désastreux qui souillent notre histoire : Déplorable sujet d’un fatal entretien ,
Qui rappelle le mal sans ramener le bien.
C’est assez que Clio noircissê ses chroniques Du récit douloureux des misères publiques.
De l’éclat du pouvoir ne soyez pas tenté : L’ambition détruit l’apjiélit, la santé.
Assez d’infortunés , dans le siècle où nous sommes , Ont recherché le soin de commander aux hommes. Leurs désastres récents nous peuvent témoigner Quels maux sont attachés à l’honneur de régner. Jamais d’un doux festin ils n’ont connu les charmes , Leur pain lut bien souvent humecte de leurs larmes.
CHANT IV
Et par mille remords leur vin empoisonné.
Buvez donc en repos, bien on mal gouverné.
Que si contre nos vœux , par un nouvel outrage ,
Un tyran ramenait la terreur, l’esclavage ,
Appelez k demain des malheurs d’aujourd’hui :
Buvez , et vous serez moins esclaves que lui.
De porter des toasts suivez l’usage antique ;
Mais vous tie direz pas , d’un ton démagogique :
« Puissent tous les mortels , mûrs pour la liberté ,
« Vivre dans les liens de la fraternité !
« Puissent dans tous les lieux que le soleil éclaire ,
« Les principes bientôt répandre leur lumière !.... j< On a vu trop souvent profaner les banquets Par ce triste langage et ces vœux indiscrets.
Ecoutez les toasts que j’ose vous prescrire ;
En buvant a la ronde il est plus doux de dire :
« Puissions-nous dans centans, aussi vieux que Nestor, O A ce meme couvert nous réunir encor !
« Que le ciel garantisse et préserve d’orage « Les ceps de la Champagne et ceux de l’Hermitage ! a Garde le clos Vougeot, celui de Cliambertin ,
« Des ardeurs de l’été , des fraîcheurs du matin « Puissions-nous, affranchis des fureurs politiques , « N’être plus séparés de nos dieuxdoinestiques 1... » Que si vous conservez quelques désirs vengeurs Contre vos ennemis et vos persécuteurs ,
Ne faites pas comme eux , vous seriez sans excuse. Souhaitez seulement que le ciel leur refuse Un heureux appétit; qu’un funeste dégoût Les accable sans cesse et les suive par-tout ;
Qu’ils ne soient abreuvés que des vins de Suréne, Ou de ceux que produit leur aride domaine ;
Que seuls, à leur couvert dégoûtant et hideux , Jamais un bon ami ne s’y mette avec eux ;
Ou que , toujours trompés dans leurs tristes orgies , Leur table soit livrée au souffle des harpies;
CHANT IV
Qu’un ignorant artiste, ëinule de Mignot,
Nouvel empoisonneur, assaisonne leur pot....
Qu’ils n’aient jamais de vous que ces souhaits k craindre ; Si le ciel vous exauce , ils seront trop à plaindre.
Vous pouvez cependant, libre de leurs fureurs , Parler de votre siècle et rire de ses moeurs.
« Que vous semble, messieurs, du siècle des lumières?
« Je pense en vérité que nous n’y voyons guères.
« Je préfère le temps où l’on ne voyait rien
— «Convenez cependant que nous dansons fort bien,
« Et que nos jeunes gens ne touchent pas la terre.
« Nous avons cultivé d’une étrangère manière « La science publique et la danse k la fois -,
«Jamais on n’a tant fait d’entrechats et de lois.
— « Messieurs , avez-vous lu la nouvelle brochure?
« Que de biens sont promis k la race l’uture!
« Une femme nous dit et nous prouve en effet « Qu’avant quelques mille ans l’homme sera parfait;
« Qu’il devra cet état à la mélancolie.
« Ou sait que la tristesse annonce le génie
— « Nous avons déjà fait des progrès étonnans.
« Que de tristes écrits ! que de tristes romans !
« Des plus noires horreurs nous sommes idolâtres ,
« Et la mélancolie a gagné nos théâtres.
« Mes amis , mon système est , lorsque j’ai dîné ,
« De trouver tout parfait et tout bien ordonné.
« L’état oii nous vivons n’a rien qui me chagrine :
« Un décret ne vientpoint requérir ma farine ;
« La France ne craint plus ce fléau destructeur,
« Qui menaçait son peuple aux jours de la terreur.
O Ah ! puissions-nous toujours éviter la famine !
« Que m’importe le reste , il suffit que je dîne.... » Le dieu que vous servez est l’ami des chansons : Mêlez donc la musique à vos libations ;
V ous n’avez pas besoin rl’ètre un grand coryphée ; Eacclurs ne prétend pas à la gloire d’Orphée :
CHANT IV. 87
Chantez ; nous savons bien que vous n’avez jamais Essayé d’égaler les chantres des forêts.
Vous n’imiterez point les cadences parfaites De nos jolis Carats aux voix de serinettes.
A table leur talent eut toujours peu d’attraits.
V os plaisirs , chantés faux , n’en seront pas moins vrais.
Qu’entends-je ■? quels accens dans les airs retentissent Votre voûte s’ébranle , et vos vitres frémissent....
Je reconnais les chants inspirés par le vin.
On répète à grands cris votre aimable refrain :
On y parle toujours et d’aimer et de boire;
Mais Cupidon , jaloux, renonce à la victoire;
Et tandis que Bacchus vous verse ses bienfaits,
Vos tristes Lalagés peuvent dormir en paix....
Que vois-je , mes amis , quel nuage vous trouble ■?... Ou vous n’y voyez pas, ou vous y voyez double... Quels étranges discours ! quel langage confus !
Vous parlez, mais déjà je ne vous comprends plus.
Moi-même , en vous parlant <l’ivresse et de délire , Je cherche et ne sais pas ce que je veux vous dire.
C’est assez, la raison m’ordonne de finir....
Pour la reperdre encor, il faut y revenir.
Trop heureux qui pourrait déraisonner sans cesse! Nous sommes condamnés souvent à la sagesse.
Le café vous présente une heureuse liqtieur ,
Qui d’iiir vin trop fumeux chassera la vapeur:
Vous obtiendrez par elle , en désertant la table , Un esprit plus ouvert , un sang-froid ])lus aimable; Bientôt, mieux disposé par ses jmissans effets, Vous pourrez vous asseoir à de nouveaux banquets; Elle est du dieu des vers honorée et chérie.
On dit que du poète elle sert le génie ;
Que plus d’un froid rimeur, quelquefois réchauffé » A dû de meilleurs vers au parfum du café :
Il peut du philosophe égayer les systèmes ,
Rendre aimables , badins, les géomètres mèiues:
Pnr lui l’homme d’état, dispos après dîner ,
Forme l’heureiix projet de nous mieux gouverner; Il déride le front de ce savant austère ,
Amoureux de la langue et du pays d’Homère,
Qui , fondant sur le grec sa gloire et ses succès,
Se dédommage ainsi d’être un sot en franjais :
II peut , de l’astronome éclaircissant la vue ,
L’aider à retrouver son étoile perdue :
Au nouvelliste enfin il révèle par fois Les intrigues des cours et les secrets des rois ,
L’aide à rêver la paix , l’armistice , la guerre ,
Et lui fait pour six sous bouleverser la terre.... Viens , aimable Lysbé ! que tes heureuses mains Nous versent à longs traits ce nectar des humains Dans ces vases brillants où l’argile s’étonne.
Des formes, des couleurs, de l’éclat qu’on lui donne.,. Que vois-je î leur albâtre a défié ton sein !
L’or le plus pur ajoute aux grâces du dessin ;
A mes regards surpris la coupe enchanteresse Offre les traits du dieu qu’adore ta jeunesse.,..'
En vain de la raison j’invoque le retour ,
Le breuvage se change en un philtre d’amour....
Adieu , Cornus , adieu , noble fils de Séinèle ; Pardonnez si ma muse a mal servi mon zèle. Eloigné du Parnasse, inconnu des neuf sœurs, J’ai chanté faiblement vos divines faveurs.
Que ne puis-je fermer la bouche à mes critiques ! Ils n’approuveront pas mes conseils didactiques. Messieurs, je vous entends, je' sais vous deviner: Un poëme jamais ne valut un dîner.
riN DU QUATRIÈME CHANT.
iW XW'VVV V\X'V'WVW/W\'WVWVVV\iWVWVWVV\X VWWV VVVVX'WWVVW
NOTES