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XIII. Les cérémonies d'inauguration

Au moment où la circulation est ouverte sur toute la ligne, quelle est la situation en France? Pour nous en tenir aux lignes de plus de 50 kilomètres rappelons que Saint- Etienne et Lyon sont reliés depuis avril 1833 (57 km.), Saint- Etienne et Roanne depuis février 1834 (80 km.), Alais et Beaucaire (68 km.) depuis août 1840, Bordeaux et La Teste depuis juillet 1841 (53- km.). La ligne de Kænigshoffen à Saint-Louis, avec ses 136 kilomètres de développement, est donc la plus longue ligne alors exploitée dans notre pays, aussi convient-il de l’inaugurer officiellement avec quelque éclat.

Des cérémonies sont prévues à Mulhouse et à Strasbourg, mais on hésite pour Colmar — nous avons signalé en leur temps l'attitude de la Cour royale en matière de jury d’expropriation et comment certains desiderata de la municipalité ont été écartés par le Conseil général des Ponts et Chaussées et le Ministère, Le 28 août, Nicolas Kæchlin écrit au Préfet du Haut-Rhin: le chemin de fer sera inauguré peut-être par le due d'Orléans, mais certainement par le Ministre et l’on pourrait présenter au passage le Conseil municipal et les autorités si Colmar veut participer à l’inauguration, prière d’en aviser. officieusement le Maire. Ce dernier, piqué par un procédé qu'il juge incorrect, écrit au Préfet pour faire part de ses observations et demander qu’on les répercute à l'entrepreneur. Celui-ci, dans une nouvelle lettre au Préfet, propose de réserver une demi-journée à Colmar si Strasboug n’organise rien ou, dans le cas contraire, de prévoir quelque chose pour le 21 septembre si le Ministre consent à revenir visiter les établissements indus-

(100bis) «L’Industriel Alsacien», 25 juillet 1841, p. 245.

triels de Mulhouse et de Thann (101). Ces suggestions ne sont pas retenues.

Le Ministre des Travaux publics, Teste, à l'issue d'une tournée en Suisse pour examiner la possibilité de rendre le Rhône navigable entre Lyon et Genève, arrive à Bâle le 15 septembre. Le lendemain, un convoi le prend à Saint- Louis, l’emmène à Mulhouse, où il s'arrête quelques heures, puis à Colmar; le Ministre manifeste alors le désir d'avoir son courrier qui lui a été adressé à Strasbourg: Bazaine conduit à Kænigshoffen le secrétaire du Ministre et quelques personnes, revient rapidement à Colmar et rentre à Mulhouse vers minuit effectuant ainsi le premier voyage de nuit. Le 17 septembre le Ministre se rend à Strasbourg où il passe la journée du 18 aplanissant, nous l’avons dit, les ultimes difficultés avec la municipalité (102).

a) A Mulhouse:

Le Maire prend le 10 septembre un Arrêté qui prévoit l'appel sous les armes de la Garde nationale, le pavoisement et l’ilumination des édifices publics, le tir de salves d'artillerie, des sonneries de cloches, la distribution de secours extraordinaires aux indigents, et qui désigne une Commission locale d'exécution (103).

Un convoi d'honneur quitte Strasbourg le 19 septembre, peu avant 7 h. du matin, emmène le Ministre, le Préfet du Bas-Rhin, les autorités, recueille sur son parcours les invités et arrive à 11 h. 1/2, salué d'une salve de 21 coups de canon et par des sonneries de cloches, à Mulhouse où Nicolas Kœæchlin retient le Ministre à déjeuner. A 12 h. 1/2, un train part, salué sur son parcours par les cris, les pétards, les coups de fusil, pour Saint-Louis où l’attendent une foule de curieux venus de Suisse et du Grand-duché de Bade, la

ps «Le Glaneur du Haut-Rhin», 26 septembre 1840, B.N.: © (102) Voir (89) p. 59.

(103) <L’Industriel Alsacien», 12 septembre 1840, p. 305.

musique du 41° régiment de dragons, la musique militaire de Bâle; les autorités et les invités de Bâle, les autorités de Saint-Louis, les officiers supérieurs de la garnison d'Huningue sont reçus officiellement et passent en revue une formation du 41° dragons, puis le train revient à Mulhouse avec les invités et les deux musiques. Pendant ce temps, un train spécial conduit le Ministre à Thann et, à son retour, ramène la musique de la Garde nationale de cette ville. A Z h. 1/€ commence une cérémonie religieuse présidée par Mgr Raess, coadjuteur de l'Evêque de Strasbourg, qui vante en particulier «cet homme modeste et persévérant qui a conçu ce grand «ouvrage et dont la fermeté, en dépit de l'esprit de spécula- «tion, a triomphé dans les mauvais jours de toutes les résis- «tances et de tous les obstacles, sachant bien qu’il faisait «un ouvrage utile au pays» et le prélat bénit ensuite les onze locomotives qui défilent devant lui: Strasbourg, Le Rhin, Bâle, Le Progrès, L'Eclair, Le Commerce, La Foudre, Atalante, Colmar, L'Helvétie, Mulhouse, après quoi il procède à la bénédiction générale du chemin de fer. Puis, un cortège se forme pour aller visiter l'Exposition des produits de l'industrie organisée dans les locaux de la Société Industrielle de Mulhouse.

Dans un vieux magasin à coton, heureusement fransformé et décoré, est organisé un banquet; sur l’une des parois . de la salle une grande peinture allégorique représente les : variations du transport entre Bâle et Strasbourg: en 1550 8 jours (coches), en 1600 6 jours (diligences), en 1700 4 jours (diligences), en 1800 2 jours 1/2 (célérifères), en 1841 2 heures, en 1900 1 minute et demie (ballon). Parmi les toasts prononcé relevons en particulier ceux de:

Nicolas Kæchlin, qui répond à celui de Schutzenberger, maire de Strasbourg: «Le sentiment de faire une chose utile «à mon pays et à la cause du chemin de fer en France avait «besoin d'être soutenu comme il l’a été par le concours de «nos associés, de messieurs n0S ingénieurs et de tous les hom- «mes de coeur et d'action avec lesquels j'ai travaillé en «commun à notre œuvre alsacienne».

Bœrsch, conseiller municipal de Strasbourg, qui glorifie le chemin de fer «parce qu’en reliant les villes assises «sur ses rails il multiplie leurs forces, associe leurs sympa- «thies, accroît leur confiance réciproque et leur puissance au «moment du danger, et offre ainsi une garantie nouvelle à «la sécurité du pays».

Michel Chevalier, Conseiller d'Etat, professeur au Collège de France qui appelle de ses vœux un réseau européen: «les chemins de fer cimenteront la paix du monde. Ils instal- «leront à poste fixe la paix. Les chemins de fer européens «élargiront pour chaque individu comme pour chaque peuple «la sphère des affections, en même temps qu'ils étendront «indéfiniment le cercle du bien-être. Les chemins de fer «seront donc les agents d’un progrès politique et moral. Ils «réaliseront un vœu qui depuis longtemps fait battre le «coeur des amants passionnés de la liberté, celui de la sainte «alliance des peuples... L'entreprise des grandes lignes euro- «péennes aura un caractère entièrement religieux; tout ce «qui sur la terre efface des antipathies et des haines parti- «culières ou nationales, tout ce qui apprend aux peuples et «aux individus à s’estimer et à s'aimer, tout cela est du «domaine direct de la religion...»

Burckhardt, bourgmestre de Bâle, qui répond en écho «les chemins de fer ne pourraient-il pas être un des moyens «que la Providence nous a donnés pour que nous nous en «servions à affermir la paix générale ? Ces nombreux essaims «de voyageurs qui vont visiter les Pays voisins ou même «plus lointains, ne reviendraient-ils pas avec de la bienveil- «lance et de la sympathie pour ceux-ci? Ne se seraient-ils “Pas aperçus que chaque nation a quelques qualités estima- «bles; chacune des institutions et des mœurs qui ont quelque «valeur, chacune sa route dans laquelle elle peut tendre vers «le perfectionnement, chacune encore une part de bonhomie «et d'amitié pour les autres, que toutes enfin sont les enfants «d’un père commun ?»

À l'issue du banquet, chaque convive reçoit une médaille commémorative de 41 millimètres. La journée est clôturée par un feu d'artifice tiré d'un bateau aux bords illuminés

stationné au milieu du bassin du canal, et par un bal offert aux concessionnaires au Cercle social.

b) A Strasbourg:

Un Arrêté du Maire, le 44 septembre, prévoit des dispositions pour le pavoisement, les illuminations, les sonneries de cloches et les salves d'artillerie.

Le 20 septembre, un train part de Mulhouse formé de 25 voitures pavoisées et ornées de guirlandes de verdure remorquées par trois locomotives, et emmène le Ministre, l'Evêque et les six-cents invités; le convoi s'arrête brusquement entre Eguisheim et Colmar, cette dernière gare ayant lâché trop tôt, sur la voie unique, un train qui rebrousse aussitôt. Après cet incident, le train marque l'arrêt à Colmar, où les dames garnissent une estrade tandis que l’infanterie et les Lanciers font la haie, puis à Sélestat où l'on retrouve des dames sur une estrade au milieu des fleurs, des jets d’eau et des flots d'harmonie de la musique des Lanciers, enfin à Erstein, où se fait entendre la musique de la Garde nationale, et à Kænigshoffen où l'on arrive à midi.

Précédé par un escadron d'artillerie à cheval se forme un cortège comprenant un char orné aux angles des drapeaux des villes de Bâle, Mulhouse, Colmar et Sélestat entourant la grande bannière de Strasbourg émergeant des arbustes et des fleurs, puis da musique à cheval du 2° régiment d'artillerie, les invités et enfin un escadron d'artillerie pour fermer la marche. Le cortège gagne la Porte Nationale où son arrivée est saluée par des salves d'artillerie et des sonneries de cloches, emprunte le faubourg National, le grand pont paré de deux grandes colonnes tandis que des salves d'artillerie sont tirées de la chaloupe Bérésina par les Pontonniers, gagne le Vieux Marché-aux-Vins, la rue des Petites Boucheries, la place Kléber, la rue des Arcades, la place Gutenberg, la rue Mercière, la place de la Cathédrale et atteint le Château. Là, les autorités et les invités sont reçus par la Société des Amis des Arts et visitent l'exposition organisée par l'Association rhénane des Beaux-Arts. Le cortège 5e

TA

reforme pour se rendre à l'Hôtel-de-Ville où le Maire et le Conseil municipal reçoivent les hôtes de Strasbourg avant de leur offrir un banquet à la Halle aux Blés. Les murs de la salle sont décorés d’écussons aux armes de Bâle et des principales villes d'Alsace et en l'honneur de Bazaine, Chaperon et Nicolas Kæchlin — la paix est revenue dans les esprits; comme pièces montées une superbe locomotive, la cathédrale de Strasbourg, et le monument de Sempach près de Bâle. Parmi les toasts citons ceux:

du Ministre des Travaux Publics à la gloire des chemins de fer «les ailes de l’industrie»,

de Carlos Forel, associé de Nicolas Kæchlin, qui vante la liberté du commerce, la probité commerciale et fait une brève incursion dans le domaine politique: «C’est l’absence «de probité politique qui perpétue nos dissensions, qui fait «qu’en France on s’agite beaucoup sans avancer»;

du Conseiller d'Etat de Bâle, Minder, qui loue en allemand l'Alsace etla France;

du Maire Schutzenberger qui rappelle les antiques liens de sympathie unissant la Suisse et l'Alsace et, en particulier, le dévouement des bateliers zurichois du XVIe siècle apportant en toute hâte aux Strasbourgeois affamés une bouillie de millet.

Dans la soirée la flèche de la cathédrale est éclairée par des feux de Bengale et, devant le théâtre où a lieu un bal brillant, un arc de triomphe avec rampe de gaz entoure une inscription scintillant en lettres de feu «La Ville de Strasbourg à N. Kæchlin». Le lendemain un train spécial ramène les invités à Mulhouse (104).

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