XIV. Le retentissement des fêtes d'inauguration
Il n’est guère de fête de famille, même réussie, qui ne se termine sans distribution de soufflets aux enfants turbulents et, de même, une série de fêtes officielles ne saurait
(104) «<L’Industriel Alsacien», 26 septembre 1841. p. 321-330.
se passer sans incidents. La veille de la cérémonie de Mulhouse, Nicolas Kæchlin est accusé par la presse d’avoir écarté la Cour royale de Colmar et le Tribunal: à quoi le concessionnaire rétorque le 22 que le Maire de Coltar aurait dû profiter de la Fête agricole du département, organisée à Mulhouse, pour se rapprocher de lui et mettre les choses au point et que, d’ailleurs, des invitations ont été adressées au Premier Président, aux trois Présidents de Chambre, au Procureur général et aux deux Avocats généraux de la Cour royale, aux trois Conseillers rapporteurs pour les affaires des jurys d’expropriation, au Président du Tribunal de première instance, au Procureur du Roi, aux Juges ayant siégé comme magistrats directeurs dans les jurys d’expropriation, ét au Président du Tribunal de commerce; or, on ne l'entend pas ainsi à Colmar, le Maire ne pouvait préparer une fête en se basant sur des éventualités, la suggestion concernant la fête agricole «caractérise bien les prétentions insolemment aristocratiques de certains industriels», certaines invitations ont été lancées après coup et, si le Maire en a reçu une, le Conseil municipal a été ignoré, enfin, à Mulhouse, aucun toast n’a été confié aux représentants de Colmar (105). Mais cette polémique tardive ne peut plus rien changer...
À part ce mécontentement, il semble bien que les difficultés passées sont partout oubliées, que la population a fait la paix avec le chemin de fer, qu'elle accueille maintenant avec enthousiasme; de ce résultat il faut attribuer une part au clergé qui a, en quelque sorte, exorcisé le monstre, le démon, et l’a rendu inoffensif aux yeux de certains esprits campagnards. C’est là une victoire locale et régionale au retentissement, d’ailleurs, limité.
Les fêtes d’inauguration ont été une occasion de rapprochement pour les populations frontalières: des Badois et des Suisses participaient aux cérémonies de Saint-Louis, le gouvernement de Bâle était représenté officiellement aux fêtes de Mulhouse et de Strasbourg où a été célébrée l'amitié
(105) «Le Glaneur du Haut-Rhin», 26 septembre 1840.
franco-suisse. Le chemin de fer est déjà un lien de rapprochement entre les peuples: rappelons les toasts prononcés à Mulhouse par le bourgmestre Burckhardt et par Michel Chevalier. La présence de ce dernier donne au reste, tout leur sens aux solennités qui constituent une première apothéose du Saint-Simonisme. En bref, la doctrine peut se résumer comme suit dans ses grandes lignes:
La loi du progrès nous permet et nous ordonne d'atten dre une Société meilleure qui sera une association d'amour et d'équité où l’on supprimera la propriété héréditaire, l’'éducation préparera les esprits à cette nouvelle ère et les élèvera jusqu'à cette religion qui en exprimera la conscience et la pensée; une hiérarchie d’industriels, de savants, de prêtres dirigera cette Société future où l'on donnera «à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres»; les maux de l'intérêt personnel et du hasard sont dûs à l'individualisme et à la concurrence, aussi le premier stade de la science sociale est-il l'association universelle et c'est pourquoi il sied d'accorder à l'association des travailleurs qui forme l'Etat un droit d’héritage et de propriété, premier acte de la révolution sociale; la réorganisation économique de la Société comportera une répartition des instruments de travail au prorata des besoins de chaque localité, de chaque branche d'industrie, et en raison des capacités individuelles, elle s'accompagnera d'un contrôle de la production, pour la tenir à l'écart de la surabondance et de la disette et d'une réforme générale des bânques.
Si l'on observe que la Révolution de juillet est, avant tout, une réaction contre les atteintes apportées à certaines libertés démocratiques, on ne s’étonnera guère de l'accueil plutôt frais réservé aux théories d'économie dirigée dont nous venons de faire un rapide exposé, et ces doctrines paraissent même si dangereuses et quasi subversives que des poursuites sont engagées en 1832 et entraînent des condamnations. Ces hostilités n'empêchent pas Michel Chevalier de publier cette même année dans «Le Globe» sous le titre «Politique industrielle et Système de la Méditerranée» un vaste plan de construction de chemins de fer, de canaux,
de transports et lançant même l'idée du canal de Suez. La notion du développement rationnel et systématique des chemins de fer est donc d'origine saint-simonienne et l’on retrouve un écho de la doctrine dans le toast de Michel Chevalier à Mulhouse.
Les lettres de Michel Chevalier
Aussi bien, de Mulhouse et de Strasbourg, ce dernier adresse-t-il au Journal des Débats deux lettres retentissantes.
C'est, d’abord, un compte rendu de la fête de Mulhouse «grandiose et touchante, avec cette douce cordialité, «cette effusion calme et cet harmonieux accord qui sont «des attributs du caractère alsacien. La fête était admirable «parce qu'elle était dans tous les coeurs et sur tous les visa- «ges»; mais il regrette qu'on ait tenu Colmar à l'écart: «Dans «les plus mauvais jours qu'a eu à traverser le chemin de fer, «et il a subi de rudes épreuves, il a supporté le choc de bien «des inimitiés; dans ses plus mauvais jours, la sympathie «de Colmar et l’impartialité de son jury lui étaient restés . «fidèles». Cette manifestation a réuni les Préfets de la Haute- Saône et du Doubs et les ingénieurs qui préconisent les tracés par Vesoul ou par Besançon pour rejoindre à Dijon la grande ligne vers la Méditerranée, et aussi l'ingénieur en chef Collignon, de Nancy, gêné par des compressions budgétaires pour les travaux du canal de la Marne au Rhin: certaines difficultés ont alors pu être élucidées grâce à la présence du Ministre, les fêtes ont eu aussi un caractère de réunion de service. L'économiste rend hommage aux réalisations de l’industrie mulhousienne : les ateliers André Kæchlin et Cie qui fabriquent des locomotives, des machines à papier continu, des métiers à filer, les fabriques d'impression Kœæchlin-Ziegler qui ont décoré avec tant de bonheur la salle du banquet. La cérémonie religieuse sert de prétexte à une intéressante mise au point: «cette main tendue à l’in- «dustrie, ce mariage de la croix et de la machine à vapeur, «de la part d'un prélat catholique, c'était pris pour une
«avance faite au siècle, pour un pas fait dans la voie qu'il «aime, et c'était tel en effet» car l'Eglise «est au moment de «se réconcilier avec les tendances novatrices de l’époque» et les fidèles ont besoin d’être guidés ou encouragés car «Jus- «qu’à ce jour le protestantisme a eu sur l'Eglise catholique «un avantage marqué dans le domaine de l’industrie manu- «facturière et commerciale. Les peuples protestants éclipsent «les peuples catholiques dans les arts manufacturiers et dans «la pratique du négoce. Au sein du même pays, dans la même «ville, là où sont mêlés les protestants et les catholiques, le «plus grand nombre des sommités industrielles est du culte «réformé». Enfin, «Dans tous les discours ont éclaté le dé- «vouement à l’ordre comme à la liberté, le vœu d’une union «sincère et cordiale entre les gouvernements et entre les peu- «ples de l’Europe, l’amour de la paix, la nécessité d'ouvrir «aux nations, à deux battants, la carrière de l’industrie, et le «désir de voir le gouvernement français prendre enfin un «parti à l'égard des grandes lignes de chemin de fer. Sous «tous ces rapports, les orateurs du banquet de Mulhouse ont «été les organes de la France et de l'Europe entière» (106).
Dans sa lettre de Strasbourg, Michel Chevalier célèbre la rapidité qui a présidé à l'exécution des travaux: «Au mois «de mai 1840, sur les deux tiers de la ligne, pas un coup de «pioche n'avait été donné, et l’autre tiers était peu avancé. «Cinq mois après, 70 kilomètres, formant la moitié de la «digne étaient livrés à la circulation. Du mois de juin au «mois d'août 1840, la seconde moitié put être commencée; «c'était la plus difficile des deux. Elle se composait princi- «palement de l'intervalle de Colmar à Mulhouse et à Saint- «Louis, où la masse de terre à déplacer représentait 4.600.000 «mètres cubes et où l’on compte plus de 120 ouvrages d'art, «ponts où ponceaux, dix stations ordinaires, et les deux sta- «tions principales de Saint-Louis et de Mulhouse. La der- «nière est assez belle pour exciter l’admiration de ceux «mêmes qui sont familiers avec la gare immense du chemin
(106) «Journal des Débats», 25 septembre 1841. BN: Quot. Le2 151.
«de fer de Saint-Germain, la plus spacieuse et la plus belle «du monde. Treize mois après, tout était achevé et le public «voyageait d'une extrémité à l'autre de la ligne». Suit un éloge de Nicolas Kæchlin, sur lequel nous reviendrons. Mais le grand intérêt de cette lettre réside dans un large exposé de la doctrine saint-simonienne: «La liberté véritable, celle «qui promet à tous les hommes le développement et l'emploi «légitime de leurs facultés, a pour compagne nécessaire la «paix, la grande et puissante paix. Elle exclut le système «guerrier, excepté dans la limite où il le faut pour l'indé- «pendance nationale, A la guerre, elle substitue, comme but «de l’activité matérielle des populations, les labeurs produc- «tifs de l’industrie. Le régime de la liberté doit donc honorer «d'industrie, lui donner rang parmi les grands pouvoirs de «la terre. Sous le règne de la liberté, les grands actes indus- «triels doivent être récompensés par une large part de con- «sidération publique. Quand ils ont été inspirés par une pen- «sée patriotique et accomplis au travers de grands risques, «ils deviennent des hauts faits, ni plus ni moins. Cette con- «clusion est mathématique, elle est impérieuse. A ceux à qui «elle déplairait, la réponse est facile: c'est qu'apparemment «les prémisses, c'est-à-dire la liberté véritable au profit du «plus grand nombre, et la loi d'égalité organique ne leur «plaisent guère. Des actes industriels de cette portée, et dans «ces conditions, sont comparables à ce qu'est, chez un peuple «voué -à la guerre, le gain d’une bataille» et l’économiste poursuit: «il faut s'attendre à ce que, dans un temps donné «les chemins de fer abaïisseront les lignes de douanes. Par «les chemins de fer, la sphère des relations s'agrandit. «L’échelle des empires ou des confédérations augmente dans «un prodigieux rapport; car avec un transport cinq fois plus «rapide (c’est à peu près la proportion comparativement aux «diligences), les hommes passeront d’une extrémité à l’autre «d’un empire vingt-cinq fois grand comme la France «dans le même délai nécessaire aujourd’hui pour traverser «notre patrie du centre à la circonférence. Par les chemins «de fer, une immense fusion des intérêts, des idées et des «nœurs se prépare. Ce qui les rend chers au penseur comme
«au dernier citoyen perdu dans la foule, ce qui concilie à «ces voies de communication rapide le suffrage enthousiaste «des belles âmes, en même temps que les instincts divina- «teurs du vulgaire, ce n’est pas seulement qu’elles fournis- «sent un véhicule inimitable, des procédés perfectionnés «d'échange et de transaction; la profonde sympathie des mas- «ses populaires, tout comme celle des natures d'élite, ne se «donnent pas pour si peu; ce n’est pas seulement affaire de «métier et de marchandise. C’est que les chemins de fer «offrent à la civilisation un instrument supérieur de concert «et d'unité; c’est qu'ils viennent à propos pour aider le genre «humain à accomplir ses plus sublimes destinées. Par eux, «le brassement des nations et des races qui ne s’opérait jus- «qu'à présent que dans les dévorantes fournaises de la guerre, «s'effectuera dans de douces étreintes. La sainte alliance des «peuples se constituera, et l'humanité s'acheminera vers le «sanctuaire de la fraternité universelle, rêve des philoso- «phes, promesse des révélateurs. Le genre humain appelle «maintenant de ses vœux la paix, non une paix paresseuse «et babillarde, négative et égoïste, digne de peuples tombés «dans une quinteuse décrépitude ; mais une paix majestueuse «qui présente aux nations civilisées, unies en un faisceau, «un but commun d'efforts digne de leur générosité et de leur «puissance, à l'énergie des hommes d'action, une perspective «lointaine, entremêlée d'obstacles et de périls, à tous les «membres de la famille humaine une carrière où leurs faeul- «tés puissent se développer et se féconder; car c’est dans ce «développement et cette fécondation que consiste, répétons- «le, la seule liberté dont le genre humain soit épris. Nos «nations européennes, dont la vigueur et le savoir débordent, «demandent à grands cris, de cette voix du peuple qui est «la voix de Dieu, la noble et forte paix qui se donne pour «tâche de répandre la civilisation sur la terre et d’embellir «le globe, demeure des enfants des hommes, à leur profit à «tous. Les chemins de fer apparaissent comme un agent «prédestiné pour faciliter cette œuvre glorieuse. Voilà pour- «quoi les hommes se passionnent pour eux, et voilà pourquoi «notre patrie manquerait à sa mission d'initiative et serait
«déchue de son rang, si elle ne s’'empressait de donner le. «signal de l’entreprise du réseau européen» (107).
Dans ces lettres, nous saisissons sur le vif que si la révolution de 1830 a mis un terme définitif à l’ancien régime, le monde nouveau est sorti laborieusement de ses limbes suivant une évolution lente et mesurée qui atteint aux alentours de 1840 un stade intéressant. Sur le plan religieux, on commence alors à se détourner de préventions arbitrairement nourries à l’encontre de la science et de ses développements pratiques. C’est seulement, en effet, sous la Monarchie de Juillet que la France commence à organiser rationnellement sa production industrielle naissante, et ses incidences sur le plan social et culturel comportent une part d’inconnu qui les rend redoutables. Cette vie nouvelle exige, pour s'épanouir, une atmosphère de calme, un climat de paix: de là l’opportunité de la doctrine saint-simonienne, l'écho qu’ell: rencontre en préconisant la réduction au strict minimum des préoccupations militaires et la fraternisation des peuples. Qu'il y ait là une part de rêve, de nébuleux, d'utopiz même, nul ne s’en étonnera de la part de doctrinaires passionnés à l'idéologie sincère. Mais — et nous voulons voir en c2la i'influence d'Adam Smith — le saint-simonisme pase le problème de la production et de la circulation des richesses et des transports: le chemin de fer est le mode de locomotion jeune, pétulant, rapide, l’auxiliaire de l’avenir, mais il faut le développer partout afin que, dans le réseau européen, la France joue aussi le rôle de distributeur de trafic, de transitaire, que lui confère sa position géographique exceptionnelle ouverte sur les océans — la proue du continent conwme le dira Michelet. Ceci suppose aussi, bien entendu, la création d’un système ferroviaire à l’intérieur du pays où l’on a procédé jusqu'ici sans plan d'ensemble, se bornant à seconder les initiatives privées; l'opinion publique, le Parlement, s'en inquiètent déjà, certes, des enquêtes ont été faites et quelques principes posés; mais les lettres de Michel Cheva-
(107) «Journal des Débats», 28 septembre 1841.
lier font ressortir l'urgence et l’impérieuse nécessité d'une solution, elles ont aidé à faire aboutir la loi organique du 41 juin 1842 — la charte de base de nos chemins de fer — et, puisqu'elles ont été provoquées par la construction de la ligne de Strasbourg à Bâle, c’est à cette dernière qu'il faut attribuer une part du mérite de cette loi. Ainsi la ligne de Strasbourg à Bâle présente un caractère régional, national et international: il n’est pas superflu de le souligner.
La ligne de Strasbourg à Bâle, inaugurée officiellement en septembre 1841, ne conduit ni à Strasbourg, ni à Bâle et le député strasbourgeois de Schauenbourg nous en avait prévenu dès juin 4840 au cours du débat à la Chambre sur l’aide financière à apporter à la Compagnie. Il reste donc à achever l’entreprise, à atteindre Bâle, à pénétrer dans Strasbourg; en cette fin de septembre 1841, au moment où s’éteignent les lampions de Mulhouse et de Strasbourg, où les résonnances des élans oratoires, des congratulations réciproques et protocolaires rejoignent l’écho mourant des fanfares, la poursuite des travaux n’est rien moins que certaine.