SES RÉSULTATS PÉDAGOGIQUES ET SOCIAUX
Voulons-nous savoir quels sont les résultats de ces principes, de ces programmes, de ces méthodes > Ce n'est pas à une vaine spéculation qu'il faut les demander, c'est dans la réalité qu'il faut aller lesobseryêr : rien n'eSt plus éloquent et plus indiscutable que les faits.
Voyons, d'abord, l'enfant dans son milieu naturel, lorsque aucune influence artificielle ne s'est encore exercée sur lui. L'expérience peut être faite dans n'importe quel village, de préférence toutefois dans les pays où l'idiome local est le mieux affirmé, surtout dans les fanîilles de paysans. ,
Entrons à l'école, à l'heure de la récréation ; interrogeons, dans la langue de sa mère, ce petit écolier qui n'a peut-être pas encore revêtu le costume viril. Nous aurons vite vu qu'il n'ignore aucun des termes usuels désignant les objets«de la vie pratique, qui sera la sienne*. Il sait le nom provençal des choses du foyer, des instruments de
I. Mistrar nous le dit très poétiquement dans la chronique de VArmana de 1876 : Loupichoi pastrihoun....
€ Eu, poussedis àfouns uno lengo coumplèlo, que respond à si besoun, que counvén à sa naturo, e que ié sièr à rendre iôuti si sentimen e tôuti si pensado. Counàîs lou noum di planto que chaupino, di bestiàriqut rescontro, dis aucèu de la garrigro, di peissoun dôu valat, dôu tèms que fai, di vent que boufon, dis astre que clavelon lacapo de souncèu, di mountagno que Tenvirounon, di terme de soun mestié. Saup, coi^me educacioun, tôuti li conte de vihado, li legôndo, li prouvèrbi, U cansoun de soun pais. En un mot, es prouvesi, es arma, es dreissapc-r viéureounte es nascu... Eh ! bon, que mau i'aurié d'apren© is escoulan tout ço que se i'apren vuei, e de ié leissa la sciënci e Teducacioun propro que la lengo dôu brès coumporto em'elo? »
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travail, des arbres, des fruits, des oiseaux, des insectes qui vivent sur la même terre ou respirent le même air que lui. Il ne sera pas embarrassé pour donner le renseignement que nous lui demanderons, dans une langue très claire et très imagée.
A travers la netteté et la vivacité de son langage, il sera facile d'apercevoir les qualités de sa petite intelligence. Sa mémoire et son imagination sont déjà pleines de souvenirs, qu'il exprime dans la langue la plus riche et la plus colorée.
Voyez-vous, à Tombre de la traditionnelle treille, cet orateur en herbe qui vient de se recruter tout un auditoire remarquablement attentif? Ecoutez avec quel charme, quelle naïve aisance, il redit à ses petits camarades les contes et les « sornettes » que son 'aïeul lui a narrés, la veille, au coin du feu. Et ce futur conducteur d'hommes, avec quelle initiative superbe il organise son armée, avec quelle éloquence il lance sa proclamation, avec quelle énergie il donne ses ordres !
N'interrompez pas la superbe dispute qui s'allume, làbas, au milieu de ce cercle : les arguments se pressent ; les injures s'entrecHoquent ; les invectives jaillissent, spontanées ; pas un mot ne manque "au vocabulaire de ces petits pygmées pour se dire très exactement ce qu'ils ont à se dire, aussi vigoureusement et aussi poétiquement que le faisaient, jadis, les héros homériques.
Mais, chut ! la cloche a sonné l'heure de l'étude. Entrons en classe pour continuer notre enquête. On en est à la leçon de botanique. Il s'agit d'expliquer, en français, ce que c'est que Tavoine, le sainfoin, le céleri, le persil, l'oignon, le chiendent. Le fils de paysans connaît ça, direzvous, il ne sera pas embarrassé. Hélas ! le voilà qui hésite, cherche ses mots, embrouille ses phrases, se lance dans des constructions dont il ne peut sortir *. Richesse de vocabulaire, propriété des termes, clarté
I . Ah ! si on lui demandait d'expliquer dans son idiome ce que c'est que la civado, Vesparstt, Vàpi, lou Juvert, la cebo, lou grame l
l'enseignement OIj^ICIEL 23
de l'expression, pureté de la syntaxe, qu'êtes-vous devenues !
L'élève n'a pas peur de vous, vous ne Tintimidez pas : il ne répond jamais mieux, à moins qu'il ne récite, comme un perroquet, des formules qu'il ne comprend que rarement, qu'il n'exhibe de sa mémoire des mots dont il ne pénètre pas le sens, symboles creux, signes muets *.
Vous nous croyez exagéré ? Passons à l'explication française. Nous ne proposerons pas de faire discuter des logogriphes, comme ce vers de Chénier, par exemple :
« Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux. »
Demandons seulement d'indiquer le sens précis des mots les plus usuels, de déterminer la différence exacte des synonymes. Vous allez voir l'embarras des petits orateurs de tout à l'heure, qui, dans leur langue maternelle, savaient parfaitement distinguer les plus fines nuances de chacun des termes analogues.
Il est facile de remarquer chez la plupart une mimique très significative : à peine la question a-t-elle été posée, le visage de l'enfant s'illumine, il voit intérieurement la réponse à faire, il saisit mentalement la différence qu'on lui demande d'indiquer. Au moment de s'exprimer, un obstacle invincible s'oppose à la manifestation extérieure de sa pensée. L'élève qui pense en provençal, aperçoit mentalement l'expression provençale ; obligé de traduire sa réponse, il est arrêté, parce qu'il n'a jamais été exercé à trouver en français l'équivalent exact de ce qu'il pense en provençal.
Vous direz peut-être : L'habitude de s'exprimer verbalement manque à l'enfant. Faisons-le écrire. De la compo-
I. Nous pourrions citer le nom d'un élève fort intelligent qui posait un jour à sa mère cette question, qui ne manqua pas d'intriguer la sollicitude maternelle : t Maman, comment est-on quand on est t cangelu » ???... Tu sais bien la laitière qui dit : « Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable > !
Habitué à. confier à sa mémoire des mots dont il ne comprend pas le sens, l'enfant avait ajouté celui-ci à la liste qui, souvent, hélas ! n'est que trop riche en trésors de cette sorte.
sition française, voici ce que dit Savinien, que ses fonctions d'inspecteur ont mis à même de renouveler souvent Texpérience :
« Demandez à ceux qui ont achevé le cours de leurs études primaires une petite description, un court récit, une lettre; qu'ils soient, dans un examen, obligés de fournir des preuves de leur instruction en français : rien n'égale l'obscurité, le vague, l'incohérence, les absurdités du fond et les incorrections de la forme de leurs compositions. Voici une rédaction faite par un de ces élèves ; on nous pardonnera de la. mettre sous les yeux de nos lecteurs : il est bon de prendre sur le fait l'incapacité des écoliers que l'on isole de leur langage naturel.
« Il s'agissait de traiter ce sujet : Avignon au point de de vue physique, commercial et historique.
« Il y a sur le rocher un lac d'eau au nagent des cygnes « et des canards ; il y a la Banque où l'on donne et où l'on « tire d'argent, la statue de Grillon qu'Henri IV lui écrivit « lorsqu'il, combattait à Arques ; il y a la Commune où « l'on va se faire inscrire quand on est né, quand on se « marie et quand on est mort ; la grand carrière qui « mène de la place du Reloge à la gare. Dans Avignon, la « fabrique de velours de la rue Velouterie il va plus. La « garance il va plus, et la vigne il donne plus des raisins.»
(A. Bouvier, âgé de i3 ans.)*
« La rédaction n'est pas d'un élève dépourvu de moyens, bien au contraire. L'écriture régulière et l'orthographe excellente prouvent que le sujet a reçu une culture soignée, mais d'après une méthode probablement défectueuse, puisqu'elle ne lui a permis d'acquérir que l'orthographe matérielle et point la propriété des termes, ni le sens juste des expressions, encore moins la richesse des idées.
« Pour le fond, en effet, pauvreté d'idées, absence d'imagination, sécheresse de description; pour la forme, igno-