‹ La pédagogie régionalisteChapitre 14 sur 77 · I. Mistral écrivait à Savinien · texte numérisé non relu

I. Mistral écrivait à Savinien

« Le grand vice du système qui ne tient pas compte des dialectes populaires, c'est de faire le vide dans le cerveau des enfants du peuple, en remplaçant les assimilations naturelles et spontanées de l'intelligence enfantine par un .bagage factice et essentiellement fugitif de notions disparates qui, en dehors des quatre règles, sont en général inutiles à recoller. Les élèves des écoles primaires sont destinés, pour la plupart, à devenir laboureurs, ouvriers et le reste, c'est-à-dire à vivre dans des milieux où la langue populaire leur sera indispensable, soit pour la technologie traditionnelle, soit pour les rapports sociaux, et l'on s'évertue à chasser de ces jeunes cervelles les éléments de comiyéhension et de sociabilité qui s'y étaient naturellement amassés I C'est de la folie. C'est comme si l'on s'amusait à vider un œuf pour remplacer par des matières chimiques le contenu fécond que la nature y a déposé. Eh ! Messieurs, couvez l'œuf, voilà tout ce qu'on vous demande, et qu'il en sorte un aiglon, un pinson ou un oison, ce n'est pas votre affaire, c'est celle du bon Dieu. L'essentiel, c'est qu'il en sorte un oiseau vigoureux et qui ait des ailes. »

nues, dans une langue en réalité étrangère pour lui, son cœur se glace et se ferme : il se sent dans un milieu qui n'est pas le sien ; il est embarrassé, déconcerté; il a honte de lui-même et de son infériorité. Entre le maître et lui, un abîme se creuse, inconscient, mais fatal, parce qu'on leur a interdit à tous deux de se servir de l'instrument magique qui eût fait l'unisson, de la langue qu'une mère

de même' race leur apprit à bégayer sur ses genoux.

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Avant même qu'il ait achevé ses classes, dans quelle situation se trouve, au sein de sa famille, l'enfant qui a bien obéi aux directions du programme?

Sans aller jusqu'aux limites, atteinte^, en réalité, plus souvent qu'on ne pense, surtout dans c^taines provinces, d'un fils devenu incapable de conversef avec sa mère, à cause de la disparité dés idiomes, on peut dire que l'exclusivisme linguistique de l'école rend impossibles ces communications intimes, qui font la douceur et la puissance du foyer.

Admettons que la mère, qui connaît seulement son dialecte, comprenne un peu le français et arrive tant bien que mal à s'exprimer en cette langue : quand elle s'adressera à son enfant, qui parle le français comme un monsieur, elle éprouvera toujours une gêne qui paralysera ses moyens *. •

I. On dira : Cet inconvénient, si sensible aujourd'hui, n'est que transitoire et s'effacera de plus en plus, à mesure que le français deviendra la langrue de tous.

Il faudra longtemps pour que le français devienne la langue du cœur, la langue des nuances et des délicatesses, que Ton ne peut bien saisir et exprimer, si on ne possède dès longtemps, par naissance, le génie même de la langue.

Nous eûmes l'occasion de voir récemment un ami de France, professeur dans un collège d'Amérique. Possédant parfaitement l'anglais, il fait supérieurement la classe dans cette langue.

U nous avouait pourtant que, lorsqu'il s'agissait de donner aux enfants quelque réprimande délicate ou quelque conseil intime, il sentait très vivement que quelque chose lui manquait : ce n'étaient pas les termes mêmes, mais ce je ne sais quoi qui donne à une expression, à une tournure, cette délicatesse exquise, cette correspondance parfaite avec les sentiments que l'on veut exprimer.

Mistral nous disait aussi qu'on attendrait longtemps avant que les gars

3o PÉDAGOCIE RÉGtONALISTE

Aux parents, comme aux enfants, on est parvenu à persuader que c'est une infériorité, une honte, de conserver ridiome de leurs pères, en même temps qu'une supériorité et un honneur de parler la langue de la science et de la civilisation *. Très sensible aux nuances, l'enfant qui parle français, sans malice, inconsciemment, ne tarde pas à se croire d'une autre classe que ses parents '. Pendant que le bon paysan proclame hautement devant son fils que c'est pour lui une gloire d'avoir un mioche qui balbutie le français, il ne s'aperçoit pas que, de son côté, son fils se demande sournoisement si ce n'est pas un déshonneur d'avoir un père qui parle provençal» !

Une éducation faite en dehors de la langue et des traditions du foyer, relâche les liens naturels qui unissent les enfants à leui's parents et ruine la vie de famille, en détruisant ce trésor commun d'idées et de sentiments, qui en faisait la principale force.

C'est dans le monde et dans la société qu'il faut voir les fleurs et les fruits que portent les semences jetées, à l'école, dans l'âme de l'enfant.

de Provence fassent la cour à leur Mirèio dans la langue de Paris, qui ne fait pas encore écho aux voix intimes qu'ils entendent chanter dans leur âme.

1. Cette convictiop a été si profondément inoculée dans Tesprit du peuple, qu'il a des termes différents pour désigner celui qui parle français et celui qui parle provençal. Selon qu'on s'est adressé à eux en français ou en provençal, le valet de chambre ou la servante annoncent à leur maître : un homme, une femme, une JiUe, ou bien un monsieur, une dame, une demoiselle.

2. Il n'est pas jusqu'à l'abandon des costumes traditionnels qui ne contribue à entretenir cette déplorable illusion. Qui n'a vu, les jours de congé, dans les rues de nos villes, à la remorque de leurs filles, en toilette de Paris, d'excellentes mamans provençales, timides et presque honteuses, ressemblant à des bonnes suivant, à trois pas, leur c demoiselle > qui fait sa promenade.

3. Mistral, au Congrès de Montpellier, ayant loué un des livres de M. Bréâl, où il est dit que c'est un crime d'empêcher un enfant de parler la langue de sa mère, M. Bréal répondit :

« J'ai écrit, en effet, ce que vous dites là, et je n'ai pas changé d'avis. Je n'ai pas cessé de penser que, quand on enlève à un enfant sa langue maternelle, on lui enlève sa vie morale ; en lui défendant d'aimer cette langue, on lui conseille presque le mépris de ses parents. »

L^ENSEIGhJiEMÈNT OFFICIEL 3l

Bien que Ton puisse trouver pas mal à dire sur les difficultés que leur crée leur première instruction, nous ne parlerons pas des rares intelligences d'élite qui, s'élevant légitimement au-dessus de leur origine, vont demander à l'enseignement secondaire et supérieur de combler les lacunes de leur éducation primaire.

Nous aurions tort également de prendre comme exemple « ces fruits bâtards d'une éducation fausse, aussi vaniteux de leurs certificats primaires qu'ignorants de toutes les choses qui les entourent. Ayant mal digéré le français du maître d'école, ils confondent les termes et disent pompeusement et pédamment le contraire de ce qu'ils veulent dire *. »

Nous considérerons loyalement le type le plus répandu, le type normal, l'homme du peuple, le paysan, l'ouvrier qui a reçu l'éducation primaire ordinaire, dans les conditions moyennes, et nous verrons quelles armes son instruction lui a fournies pour la lutte de la vie.

L'instrument le plus indispensalSle pour prendre une part dans le commerce des hommes, c'est le langage.

Quelle science lui en a donnée l'école ?

Il est très malaisé d'apprendre une langue à des esprits qui n'y sont pas prédisposés et d'imposer un accent spécial à des organes qui ne sont pas adaptés à une telle phonation »•

r. P. Devoluy, Les noms de la carte dans le Midi.

Ces orgueilleux ignorants, qui ont trop contribué à attirer la déconsidération sur ce qu'on a appelé le c type primaire », méritent seulement qu'on les adresse au bon Pantagruel pour recevoir le • remède congruent appliqué à. Tescholier limosin qui contrefaisoit le langaige françois » :

c J'entends bien, dist Pantagruel, tu es limosin pour tout potaige, et lu veulx icy contrefaire le parisian. Or, viens ça, que je te donne un tour de pigne. »

< Lors le print à la gorge, luy disant : t Tu escorches le latin ; par Sayict- Jean, je te feray escorcherle regnard, car je t'escorcheray tout vif. »

€ Lors commença le paoui^ limosin à dire ; • Vè, dicou, gentilastre, ho, Sant Marsaut, adiouda my ! hau I hau 1 leissas aquo, au noum de Dious I et noun me touquas grou. »

c A quoi dist Pantagruel : c A cette heure parles-tu naturellement. » Et ainsi le layssa. » Pantagruel, liv. H, ch. vi.

a. Nous dirons plus loin que Tatavisme prédispose les organes à une certaine phonation qui varie avec les races.

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Aussi avons-nous vu, par le témoignage de M. Bréal, que le petit paysan, qui n'a guère appris qu'une langue artificielle, composée de mots et de phrases recueillis, comme il a pu, sur les pages des livres ou sur les lèvres du maître, les emploie ensuite sans bien les comprendre et sans savoir les prononcer correctement, s'exposant ainsi aux plus risibles et aux plus déplorables quiproquos.

Que se passe-t-il le plus souvent lorsque Télève quitte récole ?

.Si ses parents sont sages et attachés aux traditions ancestrales, ils le gardent au foyer, pour le rendre à la terre ou au métier paternel.

* Il est à remarquer que tout ce qu'il va être appelé à toucher, à cultiver, à utiliser, au foyer, à l'atelier, aux champs, a son nom traditionnel dans l'idiome local, le seul employé, le seul compris. De tous ces objets, indispensables à la vie', le maître n'a jamais songé à lui indiquer le nom français.

Son premier soiuf logique et fatal, sera donc d'oublier le langage étranger et froid de l'école, pour revenir à l'idiome vivant et coloré, qui, seul, nomme avec exactitude toutes les choses qui l'entourent.

S'il était permis au génie naturel, à l'instinct héréditaire, de reprendre possession complète de son intelligence cultivée, de ses organes assouplis, ce serait une bonne fortune pour sa langue maternelle, qli'il parlerait désormais avec plus de correction et de souplesse.

Mais, on a si bien proscrit de l'école l'idiome local, que le petit paysan en a déjà oublié une part.

On lui a tant vanté la supériorité du langage officiel, qu'il croit affiner le sien en empruntant au français des mots et des tournures qui ne font au contraire que l'affadir. Il élimine sottement de son parler savoureux les expressions terriennes, les locutions archaïques qui faisaient sa plus grande originalité : la ménagère ne dit plus « lou calèu » , « l'oulo » , « l'ort » , mais « la lampo » , « la marmito », « lou jardin» ; le jeune berger de Crau

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n'appelle plus « menoun ;» le bélier conducteur du troupeau *. r

Depuis trente ans, il y a eu plus de francisation dans les idiomes locaux que pendant les trois siècles précédents •.

Si, poussé par l'impatience de conquérir cette situation prétendue libérale et indépendante, dont on a fait Tidéal de ses rêves, le jeune lauréat de primaire se précipite vers la ville, il ne s'y trouvera pas plus chez lui qu'un étranger naturalisé. Son adaptation incomplète le rendra tout aussi ridicule, davantage même, que s'il était resté tel que la nature l'avait fait ; car, à une science notoirement insuffisante, il aura ajouté le pédantisme.

Son accent le trahira bien vite, tout comme les impropriétés de son vocabulaire et les incorrections de sa syntaxe. Honteux de la langue de ses ancêtres, qu'on lui a représentée comme un signe d'infériorité et un symbole de déchéance, il se gardera bien de s'en servir devant « le monde ». Il s'obstinera à parler et à écrire un idiome qui va contre son génie et ses dispositions héréditaires, et qui, insuffisamment appris, sera toujours pour lui une gêné et un danger *.

Anomalie curieuse et déplorable à la fois, l'école primaire apprend au petit paysan à lire et à écrire ou plus exactement à graphier passablement le français, mais n'arrive pas à lui en donner ime connaissance suffisante pour qu'il puisse s'en servir honorablement.

La seule langue que le paysan, que l'ouvrier parle naturellement, facilement et correctement, c'est son dia-

I, Cf. Mistral, Trésor: au mot Menoun.

a. Il est particulièrement regrettable de voir disparaître certaines prononciations originales des voyelles simples, des diphthongues, des consonnes chantantes, mouillées, interdentales; etc., si précieuses pour l'étude de Torigine et de la transformation du langage.

3. Après la loi sur les bouilleurs de cru, un paysan, qui voulait montrer son instrucllon, disait... en français ! c Moi, les mars, pour qu'y se dégaïe pas, z'en fais d'arcol ; pour gobéger l'arcol, z'en fats de chas-

treuse ; et puis, nous se f de la rézie I »

lecte natal. Or, l'école lîe lui enseigne ni à le lire, ni à l'écrire. ,

Le voilà donc, après plusieurs années d'étude, dans l'impossibilité, d'une part, de lire et écrire la langue qu'il sait parler, tandis qu'il est incapable, d'autre part, de s'ex-

primer correctement dans la langue qu'il saurait graphrer.

Si la proscription des dialectes contribuait au perfectionnement de la langue nationale, la joie de» voir la grande patrie profiter de ses dépouilles compenserait les deuils infligés à la petite.

L'exclusivisme linguistique n'a, au contraire, pour résultat, que d'abâtardir les deux langues à la fois et de dépouiller l'homme de la terre de tous ses moyens d'expression .

Qu'une discussion s'élève dans un village, sur la place publique, au conseil municipal, au cours d'une réunion quelconque. Si le brave paysan se croit obligé, par la présence de quelque monsieur en habit noir, à parler la langue du progrès et de la civilisation, rien n'égale l'incorrection de son langage, la banalité de sa parole, la'faiblesse de sa' dialectique. •

Si c'est vous, le monsieur à redingote, dont la présence entraîne l'homme de la terre ^ se servir d'un instrument qu'il ne sait pas maniei', essayez d'un ' subterfuge qui réussit presque toujo'urs. Evitant le langage trop recherché, dont la fascination entraîne cet homme dans un monde artificiel, laissez-vous glisser nonchalamment, • comme si vous rentriiez vous-même dans votre élément familier, en pleine langue populaire *, et appuyez un de vos arguments sur quelque coutume, quelque tradition, quelque légende du pays : le coup de théâtre est merveilleux. Soudainement rendu à la lumière et à la liberté, le

r. Pour bien conduire cette petite manœuvre, il faut un certain doigté ; car le paysan est très susceptible aujourd'hui sur cette question de la langue et supporte avec peine qu'on ait l'air de lui faire une concession ou de vouloir s'abaisser jusqujâ lui. en employant son idiome.

brave homme se rapproche de vous, vous reg^irde avec de bons yeux pleins de sympathie, et voyant que vous parlez et que vous pensez comme lui, il retrouve son génie subitement réveiljé. Il n'est plus embarrassé pour trouver ses termes ; il les emploie avec une précision, une , délicatesse qui vous •émerveille; Quelle heureuse idée vt)us avez eue de le lancer sur le terrain des coutumes

et des légendes de son pays ! Il les sait toutes. C*est un héritage précieux qu'on se passe à la veillée, sous le tiède manteau de la cheminée de familte. L'histoire de son village, de sa province, les usages de son pays, les grandes actions de ses ancêtres, les vieux lui en ont redit tous les détails dans les longues soirées d'hiver, au temps où la banalité des cafés n'avait point encore tu4 la poésie intime et vivifiante des veillées de famille. En l'écoutant, vous ne subissez pas Todieuse réédition de clichés ramassés la veille dans les colonnes du journal à un sou, aussi insig^nifiants que les vieilles pièceâ qui, à force de servir, ont perdu leur effigie.

On sent que ce langage simple et naturel est en parfait rapport avec la pensée. Au milieu d'une abondance luxuriante de mots colorés et de tours harmonieux, vous y voyez briller les expressions les plus originales, les proverbes les plus pittoresques qui dénotent une imagination personnelle de la vie *.

Savez-vous quelqu'un de ces mots bien caractéristiques qu'on accuse les félibres d'avoir inventés ? Lâncezle donc dans lé discours. Le pay^n l'entendra sans

»i. Un vieux baile, renommé pour le pittoresque de ses expressions, passait un jour auprès d*un jeune étourdi qui taillait des amandiers : « Se plouvié de grapaud, lui cria-t-il, n*en restarié de bèu de penja I > Il voulait dire que les brancliettes. coupées trop loin de leur ppint d'attache, formaient autant de crocs capables de retenir tout ce qui tomberait du ciel. '

Une autre fois, le voyant labourer de travers, il lui criait : • Vè, vè, H serp que te seguisson I »

Un charretier à qui on demandait : c Quelle distance d'ici à Aix > » — I Bèn miejo-pipo ! » Le temps de fumer une demi-pipe !

A un petit vieux qui se rend guilleret à la messe de minuit : c SIes reviscoula cou me un estello que danso 1 1

36 PÉDAGOGIE RÉGIONALÎSTË

étonnement ; s'il représente heureusement une idée qu'il veut exprfmer, il le reprendra pour son compte avec la plus parfaite aisance ; il aurait même pu l'inventer, s'il en avait eu besoin, car il a conservé, avec le génie de sa langue, la faculté de créer, d'instinct, les termes qui peuvent lui manquer. Toute cette habileté, toute cette puissance, quel dommage qu'une méthode d'enseignement incomplète ou impropre les ait enchaînées et, jusqu'à un certain point, détruites I

A cet homme qui savait naturellement rendre sa pensée avec tant de facilité, de clarté et d'agrément, avec beaucoup de peine et de travail on a appris à s'exprimer de la façon la plus incorrecte et la plus embarrassée. Au lieu de le perfectionner, on l'a amoindri.

On a restreint son cercle d'action. Tandis qu'on s'efforçait peut-être de lui apprendre l'anglais ou l'allemand pour lui créer de nouveaux liens avec l'étranger, on le rendait lui-même étranger dans sa propre patrie.

Le temps est passé, il est vrai, où l'emploi du français attirait à l'imprudent orateur l'application du proverbe : « Parlo francés, es esta en galèro * !» On ne peut nier cependant que les paysans acceptent difficilement, pour faire leurs travaux, les ouvriers de passage qui ne parlent pas provençal. Ils les reçoivent avec une certaine défiance : le secret instinct de la race les avertit qu'un travailleur qui parle franchimand n'est pas complètement de la famille, que ce doit être un « moussillot », qui ne s'entend guère aux ^travaux de la terre ou aux cultures du pays.

Et l'instinct en ce cas n'est pas mauvais juge ni mauvais conseiller.

I. Ce dicton est d'origine marseillaise : c'était surtout avec des forçats du Nord qu'on équipait les galères de la Méditerranée, sur lesquelles, par conséquent, le français était la langue officielle. Au temps, encore peu éloigné, où, dans les campagnes, on ne parlait que Tidiome local, en Provence, il n'y avait guère à savoir parler français, parmi les paysans ou les ouvriers, que ceux qui avaient fait quelque congé sur les galères royales !

l'enseignement officiel 37

N'a-t-on pas constaté que Tenfant du peuple qui quitte Técole, grisé par Tinstruction factice et* superficielle qu'il y a reçue, enferme dans un même dédain et le parler de la province, et les travaux de la campagne, et les hommes de la terre * ?

D'ailleurs,quelle préparation a-t-il trouvée, sur les bancs de Fécole, pour la vie qui devrait normalement être la sienne ?

De toutes les connaissances théoriques et si peu appropriées à sa situation, dont on a embarrassé son esprit, le jeune homme, entré dans la vie réelle, né peut faire aucune application pratique.

Le voilà, non seulement mal armé, mais encore sans goût, sans amour pour ce qu'il va entreprendre.

La terre est trop basse et l'établi trop vil pour un homme qui sait le français, et l'histoire, et la littérature, et la physique, et « la chilTre » I

La Chalotais avait dit : « Le bien de la société demande que les connaissances du peuple ne s'étendent pas plus loin que ses occupations •. » Il avait peut-être raison. C'est un bien grand danger pour une société d'arracher tout un peuple aux métiers manuels pour l'aspirer vers te fonctionnarisme ou vers des professions plus ou moins justement appelées libérales.

Or, depuis qu'on l'a ôbloui par le mirage de l'instruc*

I. Il y a une étroite relation entre les mots et les choses qu'ils représentent. Le dédain et le mépris de la langue des champs entraîne le même sentiment vis-â-vis des travaux et des hommes de la terre.

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