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Mistr^il en a fait la prophétie dans Le Poèrm du Rhône

Un temps viendra, qui s'approche peut-être, •

où les gens auront tout à portée de la main,

où les gens auront tout, sauront tout à l'épreuve;

et, regrettant les vieux mirages,

qui vous a dit que de vivre ne les lassera point.

Le Poème du Rhône, chaqt Vlir, pp. 20»-2Ô3.

Ce fils de la terre, dépaysé au milieu d'un monde qui a des goûts, des besoins, des manières si différentes des siepnes, des exigences surtout auxquelles il n'a pas l'habitude de se plier, sera-t-il plus heureux en demeurant assis dix à douze heures par jour devant un bureau, que s'il était* resté là-bas, dans le mas paternel ?

Le bon sens populaire avait par avance répondu lorsque, au début de la campagne officielle, alors que son instinct n'avait pas encore été faussé, le paysan repoussait avec tant d'entêtement une instruction qu'il sentait trop peu en rapport avec la des'tinée de ses enfants, a Nos enfants, disait-il aux inspecteurs chargés de le convertir, seront ce qu'ont été nos pères. Le soleil se lève également pour l'ignorant et le savant. Nous avons mangé du pain sans savoir lire ni écrire, nos enfants feront de même. Voyez un tel qui sait lire, il est pourtant moins riche que nous qui ne savons pas Quand tous les enfants du village sauront lire et écrire, où trouverons-nous des bras ? Ils iront dans quelque administration et déserteront nos campagnes. Ils 'se dégoûteront des travaux manuels auxquels les destinaient leurs pères, et ils augmenteront le nombre des fainéants et des avocats de village qui déjà pullulent dans nos hameaux *. »

La logique populaire mei quelquefois en défaut les trop chimériques spéculations des intellectuels !

Malheureuses pour l'individu, les conséquences ne sont pas moins déplorables pour la société entière.

Lémigration vers les villes et l'abandon des campagnes ont pour premier effet la diminution des productions agricoles qui constituent la plus vraie et la%plus solide richesse d'une nation, et pour conséquence la dépopula-

I. Celte réponse fut faite à. M. Lorain, inspecteur primaire, dans la tournée qu'il fit en i833. C'est lui-même qui la cite dans : Tableau de Hnstruction primaire en France» Paris, 1837, pp. i5 et seq. M. Bréal la rappelle quand il dit • qu'au début, lorsque l'esprit traditionnel n'avait j>as été faussé et que Ton n'exerçait pas encore de pression, on voyait le paysan résister fortement. »

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tion, dont on s'est si justement alarmé*. Où sont les familles nombreuses, sinon parmi les paysans ? où les jeunesses les plus saines, sinon dans les campagnes ?

Mistral, qu'il faut toujours nommer quand on traite les questions touchant à Tessence de la race, dit dans son discours de Ste-Estelle de 1888 :

« Etonnez-vous alors, si nos jardins ne plaisent plus à nos jardinières, que tant de beaux fruits se dessècfient sur plante, que tant de jeunes filles ne se marient pas, que, par une loi invincible et fatale, viennent les Piémontais, les Gônois, les Italiens, remplacer dans Provence les enfants de la terre qui ne veulent plus la cultiver, les fils des pêcheurs qui ne veulent plus prendre la mer, les cadets d'ouvriers qui veulent tous devenir monsieur, »

N'est-ce pas un fait, malheureusement trop vrai, que les étrangers prennent peu à peu la place des fils de la terre ?

Pour autoriser rét;ablissem^nt d'une éducation unitaire et exclusivement française, on a dit que l'existence des patois était un péril pour l'unité de la patrie ". C'est peutêtre la méthode actuelle, fondée sur l'exclusion de la langue et des traditions régionales, qui tue le patriotisme en lui enlevant son fondement véritable, qui est l'amour de la petite patrie.

La vraie patrie, celle à laquelle on tient autant et plus

I. Les statistiques sur ce point sont vraiment effrayantes. Elles répondent à une logique qui n'est que trop fatale. Dans la grande ville, où se presse une société artificielle, l'affluence crée la concurrence et l'abaissement des salaires, ou, plus exactement, des bénéfices : l'ouvrier ne gagne plus assez pour élever une famille de plus de deux ou trois enfants.

Le remède ? Un charbonnier nous disait : « J'étais à la ville ; je vendais du charbon autant que je pouvais ; mon métier était en réalité prospère ; mais j'avais trois enfants, et les économies partaient. Je suis venu à la campagne ; j'ai un petit carré de terre qui fournit toujours quelque chose ; j'ai cinq enfants ; au lieu de les épuiser, ils augmentent les économies ! »

3. «Je croirai cela, dit M. Bréal, quand on m'aura fait voir que, dans nos malheurs, les provinces qui ne parlaient pas français se sont montrées, devant l'ennemi, moins françaises que les autres. »

M. Bréal, Discours aux instituteurs en Sor bonne, 1878.

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qu'à sa propre existence, c'est le sol qui nous a vu naitre et qui garde la cendre de nos morts ; la patrie, c'est cette terre dont les traditions remplissent notre vie et pénètrent nos plus intimes croyances, dont l'histoire est notre propre histoire ; c'est cet air dont l'influence s'est fait sentir sur le développement de nos facultés corporelles et spirituelles ; la patrie, c'est ce soleil dont quelques rayons ont coulé dans nos veines. Nous l'aimons parce^que nous avons quelque chose d'elle et qu'elle a quelque chose de nous.

Mais, hélas I à l'école, on ne nous a rien dit de son histoire, de ses légendes, de ses gloires, de ses deuils, ou, si on nous en a parlé, c'est pour nous enseigner à mépriser sa langue et abandonner sqs usages* !

1. Dans une lettre-préface que Savinien a mise en tête de ses Lectures ou Versions provençales françaises. Mistral, avec sa verve si incisive et si imagée, nous dit : «

€ Je crois que le plus grand danger qui menace notre nation vient de l'oblitération de notre conception du sentiment patriotique... Vous connaissez ce dicton : c A chaque oiseau son nid est beau • ; il a suffi, pendant des siècles et des milliers d'années, à retenir et à ramener dans les pays les plus ingrats les populations autoclitones. Or, qu*a-t*on fait, depuis cent ans, pour la conservation des mœurs et des coutumes qui entretenaient l'amour du foyer, l'attachement au sol natUl ? moins que rien, car Tindigène de chaque pays de France est éduqué à rebrousse-poil. On s'efforce, par l'école (et par toutes les écoles), de lui arracher ses traditions, et, ^vant tout, l'usage de ces parlers antiques par lesquels se transmettent et se perpétuent le génie, l'indépendance et le naturel de la race. Tout cela est broyé par l'éducation moderne.

f De rhistoire locale, provinciale môme, il n'en est plus question. L'accent, les habitudes, les choses spéciales au pays et à son peuple sont tournés en dérision. Tout ce qui vient des aïeux est ridicule et doit être remplacé par les mixtures des programmes. Et avec ça on produit des incolores et des ineptes, des chemineaux de tous les genres...

« Les Grecs et les Romains, aussi bien que nos ancêtres, étaient autrement soucieux de la sauvegarde des mœurs, et les nations rivales qui montent à notre horizon sont autrement jalouses de conserver leur héritage patriotique et sacré I...

• On ne saurait trop le répéter: oui, l'enseignement direct du français, tel qu'il est donné dans les écoles, en vertu des programmes officiels, est absolument néfaste. Car, outre qu'il ne produit chez la masse des élèves que de misérables résultats, il tend criminellement A inculquer dans les jeunes cervelles le mépris du parler local, le mépris du clocher, des us originaux de la Province. Et c'est ainsi qu'on voit éclore ces lauréats d'académies franchimandes, qui, grisés par une médaille en similor^ couvrent de crachats leur vraie langue-mère. 1

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Si on npus détache de cette petite patrie, qui seule nous touche vraiment, et si on nous apprend à la mépriser, comment, après, pourra-t-on nous persuader qu'il faut aimer la patrie plus éloignée, celle dont on ne conçoit pas toujours bien l'étendue naturelle et les justes frontières?» Si on coupe violemment tous les liens qui nous attachent au sol paternel, au foyer si doux et si attirant, ^u clocher dont le seul souvenir donne la nostalgie, ne risque-t-on pas de faire de nous, dans toute la rigueur du terme, des déracinés, des sans-patrie ?

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Section II.

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