‹ La pédagogie régionalisteChapitre 23 sur 77 · PRINCIPES GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

PRINCIPES GÉNÉRAUX

Aujourd'hui qu.e Tunification de la patrie et Tégalité des citoyens est suffisamment, d'aucuns disent surabondamment établie, Teffort des sociétés semble se porter vers une différenciation raisonnable, dans un groupement moyen.

Le plus normal de ces groupements, déterminé en dernière analyse par la nature même du sol, c'est la région naturelle qui correspond, à peu de chose près, à l'ancienne division des provinces.

En face du' courant d'émigration qui entraine, vers les grands centres, les populations rurafes, dégoûtées de la campagne ; en face de l'appauvrissement et'de la dépopulation qui en sont les conséquences ; en présence du besoin pressant de donner à un patriotisme trop élargi une base solide et un fondement sensible, il semble que l'idéal du moment soit de faire aimer le sol natal et d'y rattacher les populations.

Ce sera précisément le but de la méthode régionaliste.

Après les guerres meurtrières qui illustrèrent les premières heures du XIX* siècle, un grand désir de paix et d'activité intérieure s'est fait sentir.

La conception régionaliste de l'histoire, qui fait passer les guerres au secoxid plan, pour étudier de préférence les usages, les lois, les institutions qui ont fait la grandeur et la prospérité de chaque région, répond à ce désir.

Du « milieu » et du « moment » dépend aussi le choix dé la langue qu'on doit étudier.

Lorsque la France se constituait, il pouvait être nécessaire de n'enseigner dans les écoles que la seule langue officielle destinée à être le lien commun des races qui s'unissaient.

Aujourd'hui que l'usage du français est établi, aussi bien que le sentiment de la patrie, il pourrait être non seulement dangereux, mais même impolitique, de continuer à vivre des mêmes principes. A mesure, d'ailleurs, qu'une langue est rendue trop universelle, elle ^devient

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abstraite et artificielle, parce qu^elle s'éloigne des sources naturelles qui l'alimentaient.

Pour en raviver l'éclat, en rajeunir la sève, il importe donc de maintenir, de ressusciter au besoin, les vieux dialectes provinciaux qui gardent 6i fidèlement l'empreinte vivante du génie de chaque face*.

Si, dans une province, vit encore un parler local, le soin du maître doit être de l'honorer, de le conserver et de s'en servir. C'est une richesse que l'on empêche de se perdre, en même temps qu'une force auxiliaire dont on se ménage le concours particulièrement fécond.

Ils l'ont fbien compris, nos voisins de l'Est, qui, dans le congrès de Posen (21 janvier 1891), émettaient ce vœu caractéristique : « La langue maternelle, comme langue d'enseignement, est le seul moyen de développement normal de l'esprit, et les vérités ne pénètrent jamais bien au cœur de l'enfance, quand elles lui sont présentées dans un parler étranger.

« Que l'idiome local soit donc conservé et cultivé. »

On a pu remarquer que les systèmes pédagogiques, comme les systèmes politiques qui se sont succédé dans notre pays, ont eu presque toujours- pour cause une réaction, le plus souvent violente, qui mettait en eux, dès leur naissance, un germe de mort.

La pédagogie régionaliste est bien une réaction, mais une réaction modérée.

Entre l'égoïsme trop personnel de l'individu et l'uni-

I. Dès 1878, M. Michel Bréal disait aux instituteurs réunis en Sorbonne, t roccasion de TExposition : « Vous continuez l'œuvre de nos g^rands ministres, de Richelieu ; vous continuez Tceuvre de la Convention ; vous êtes les représentants de l'unité française en ce qu'elle a de meilleur ; mais cette œuvre d'assimilation est aujourd'hui assez avancée pour qu'on puisse faire grrâce à, ce qui reste de diversités provinciales.... Là où la chose est possible, j^ voudrais voir l'école s'appuyer sur les orig-inalités natives... . cela introduirait quelque différence entre les écoles des diverses régrions. Mais je ne crois pas que nous devions avoir des écoles uniformes comme les gares de chemins de fer qui, tout le long de nos voies fern^as, présentent toujours le même aspect, et dont le modèle, toujours le môme, a été expédié de Paris. »

t>RINClPËS GÉNÉRAUX

versalité trop vaste ou trop abstraite de» la nation ou de rhumanité, le régionalisme s'arrête au groupement intern^diaire que la nature elle-même détermine et qu'on appelle la région.

il ne prétend pas révolutionner la marche normale de la race ; il veut seulement en observer la'loi, pour Taider à évoluer dans la continuité.

Sa plus intime préoccupation est de faire égale la part de tous.

t A V individu, il accorde la priorité sur toute société naturelle ou artificielle, pour atteindre sa fin, suivant les droits imprescriptibles de sa nature. •

Il proclame heureusement les droits de la famille, à qui le régime anormal, et pourtant si enraciné, de Tinternat ^ avait fait presque oublier les plus sacrés de ses devoirs.

S'il fait appel à toutes les initiatives, et réclame pour tous la même liberté, il est respectueux des droits de l'État: il reconnaît la nécessité d'une langue officielle et commune et l'utilité, pour faire la force d*une nation, d'une centralisation modérée. Mais, loin de se laisser griser par le mirage des mots, il sait qu'unité ne signifie pas uniformité et que la variété est un élément de la beauté.

Ses partisans enseignent que le progrès d'un organisme, constitué dans son individualité, se fait par la différenciation de ses organes. Pour faire prospérer la grande France, ils veulent conserver aux provinces ce qui fait leur savoureuse originalité. Et cela, pour les unir, non pour les séparer.

Quand ils demandent qu'on développe l'enfant dans le sens de sa race, ils ne prétendent pas l'enfermer dans un déterminisme étroit, en cultivant, à l'exclusion de toute autre, la seule qualité maîtresse d'une race, comme on fait, par exemple, dans l'élevage des espèces animales. Le résultat est que le cheval de course^ cultivé dans le sens de la vitesse, est absolument impropre à la traction, et que le percheron, si puissamment musclé, ne peut se présenter sur une piste.

d^ ' • PÉDAGOGIE REGIONALlâtË

Ils cqnnaissont la vertu des croisements opportuns, des transfusions de sang qui rajeunissent, des alimentations variées qui s'assimilent à Torganisme, sans altérer le tempérament.

C'est la volonté surtout que, par des méthodes actives, il veulent faire grandir, en la prenant au point délicat où Tont laissée une longue hérédité et un lointain atavisme.

Si nous ne nous abusons, il nous paraît que la méthode régionaliste n'est autre chose qu'une méthode socratique, cherchant à faire sortir des esprits et des volontés la lumière et la force qu'ils renferment ; une méthode d'immanence qui tire ses principes des entrailles mêmes des âmes et des choses ; une méthode qui, selon le désir exprimé par Kant dans son Traité de Pédagogie, « serre la vie et la réalité de très près, et leur donne tout l'épanouissement et toute l'intensité que ni l'une ni l'autre n'auraient sans elle,... procurant aux esprits et aux âmes l'achèvement de leur façon d'être et de leur forme originale » ; une pédagogie qui, sous une apparence particulariste, est peut-être d'une application universelle.

On en pourrait établir toute une philosophie, qui ne manquerait pas d'intérêt et d'originalité. Il n'est point dans notre dessein de l'écrire ici. Nous avons dit fjue nous voulions faire œuvre simple d'exposition.

Section II.

Des principes que nous avons sommairement exposés, \ep régionalistes tirent, pour l'enseignement, de nombreuses applications.

La plus remarquable consiste dans l'utilisation des dialectes locaux pour faciliter l'enseignement du français.

Comme, d'une part, l'étude de la langue constitue le fond le plus important de nos programmes et que, d'autre part, l'exposé de la seule méthode linguistique nous conduit très naturellement à dire un mot de presque toutes les autres applications, nous lui consacrerons une attention plus grande et une étude plus détaillée.

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