CHAPITRE I
DE L'UTILISATION DES DIALECTES LOCAUX * POUR L'ENSEIGNEMENT DU FRANÇAIS
LA MÉTHODE SAVINIENNE.
Art. L — LECTURE phonique.
La première application du principe fondamental, qui invite à aller du connu à l'inconnu, du particulier au général, peut être faite à la partie la plus élémentaire de
I. Dans notre préface, nous avons indiqué les raisons pour lesquelles nous prenions surtout pour base et pour exemple le dialecte provençal, qui est celui de notre berceau. Il y a bien peu de choses À changer pour que tout ce que nous disons puisse être appliqué aux autres dialectes d*oc, et môme aux parlers locaux des différentes provinces.
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renseignement, à la lecture Ues sons, à la prononciation des voyelles et des consonnes.
Rien n'est petit aux yeux de celui .qui voit, dans les premières notions données à l'enfant, le fondement de tout un édifice. Que de science pédagogique les vrais éducateurs n'ont-ils pas enfoui dans ces humbles livres, destinés à apprendre aux plus petits à épeler leur langue!
L'écolier de la plupart des provinces, avons-nous dit, apporte avec lui tout un bagage de mots avec lesquels il est familiarisé dès le berceau *.
Nous ne parlerons pas du premier avantage, tout à fait élémentaire, qu'il y aurait â se servir de ces mots pour lui apprendre le nom et le son des lettres simples, voyelles ou consonnes, qui sont les. mêmes dans son dialecte et dans la langue qu'on veut lui enseigner.
Ce qu'il est plus intéressant de faire ressortir, c'est la possibilité de corriger, dès les premières heures de l'enseignement, les défauts de prononciation que l'on ne peut manquer de rencontrer dans un pays à dialecte.
Chaque race a une manière si spéciale de prononcer certains sons ou groupes de sons, qu'on a dû recourir, pour l'expliquer, à une conformation spéciale des organes de la phonation : le n hébreu, le ch allemand, le j espagnol en sont les plus frappants exemples.
A un enfant qui, en vertu de son instinct héréditaire, prononce une lettre d'une certaine faççn, faites apprendre une langue où elle s'articule différemment ; si vous ne l'avez pas mis en garde et exercé par une longue pratique, il transportera sa prononciation native dans le parler étranger. C'est ce qu'on appelle 1' « accent »>, qui nous fait reconnaître, à la première audition, un Français, un Anglais, un Allemand, un Italien, un Provençal.
I. Il est bien entendu que nous nous plaçons exclusivement dans l'hypothèse où rélève apporte, en arrivant sur les bancs, une langue ou un dialecte qui a une certaine valeur et qu'il possède parfaitement.
Dans le cas contraire, il serait absurde, sous prétexte de simplification, d'aller enseigner à Tenfant deu]{ langues au lieu d'une.
En France, il est incontestable que la prononciation provinciale présente plus' d'un inconvénient pour celui qui en est affligé.
Les méridionaux peuvent bien revendiquer pour eux la gloire d'avoir conservé, dans leur idiome, un accent plus rapproché de celui du latin, et, par conséquent plus traditionnel, plus vénérable, plus pur*, que celui du parisien le plus sélect. NÎ^us croyons qu'ils ont raison ; mais nous devons avouer que le français a raison aussi quand il réclame qu'on le parle avec l'accent français».
Or, dans l'état actuel des choses, malgré une instruction soignée, il est rare que chez le méridional le plus distingué, le misérable accent ne se montre pas traîtreusement à quelque détour de phrase. Pour essayer d'efl'acer cette tache originelle, persistante et indélébile, on a persuadé à l'élève, aux parqnts et surtout aux maîtres, qu'il fallait détruire le dialecte local, qui en était la seule cause.
Cette destruction est-elle possible ? est-elle opportune ?
C'est un fait que le provençal, proscrit de la vie factice et artiflcielle de l'école, continue à être parlé dans toute la vie réelle, au foyer, à la campagne, à l'atelier.
Puisqu'il est reconnu que plus de dix millions de citoyens français parlent un dialecte distinct de l'idiome officiel, au lieu de fulminer contre lui des proscriptions vaines, ne serait-il pas plus sage de s'en servir, s'il peut vraiment aider à mieux apprendre le français ?
Pour le sujet spécial qui nous occupe, en face du son français, de la voyelle ou de la consonne difficile à prononcer, qu'on place le son provençal et qu'on accentue
I. Le français J'oïl, en effet, quoiqu'étant essentiellement une évolution du latin, a subi beaucoup plus que les langues romanes du midi l'influence adultérante de races étrangères et môme opposées à la race latine.
a. Tout comme le latin et le grec auraient raison d'exiger qu'on les parle avec Vaccent qui leur est propre. La prononciation érasmienne, si défectueuse et si peu raisonnable, ne çonsiste-t-elle pas tout simplement à transporter abusivement dans ces deux langues les principes de la prononciation française, c'est-à-dire Vaccent français?
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chacun avec la plus exacte précision : en comparant les deux spécimens, Tenfant apprendra à les différencier et à les articuler chacun très purement.
Que sert de condamner Vaccent, si on ne fait jamais voir précisément en quoi il consiste?
Un exposé. scientifique complet de la phonétique comparée du français et du provençal ferait le sujet d'un ouvrage technique spécial ; il doit suffire à notre dessein de jalonner de quelques exemples choisis les chemins à suivre *.
!. On trouve dans le Traité de la Formation de la Langue Française, par A. Darmesteter, achevé par L. Sudre et A. Thomas, pp. io6 et seq. la théorie suivante qui, malgré son apparence scientifique, peut aider à simplifier ce que nous avons à dire :
f On appelle voyelles le& sons produits par le courant d*air qui, sorti du poumon avec plus ou moins de force, fait vibrer les cordes vocales et s'échappe, sans trouver d'obstacle, diversement modifié suivant les différentes positions de la bouche.
« Les diverses voyelles ne sont que des modifications du son fondamen* tal, modifications dues aux mômes causes que ce qu'on appelle en physique le timbre. Autant le tube buccal peut, avec un môme volume d'air, produire, par ses positions diverses, de sons différents, autant il y a de voyelles. Par suite leur nombre est infini.
« Pourtant, avec toute la variété des sons qu'embrassent les langues humaines, elles peuvent rentrer dans cinq classes, à savoir : a, e, i, o, u, (ou) : ce sont là comme les points saillants du système vocalique. '
« A est le son fondamental. Il se divise en deux séries distinctes, l'une montant vers e et vers i, l'autre llescendant vers o et vers u.
• Entre a et e« il n'y a point de solution de continuité, mais une ligne minterrompue de modifications graduelles et insensibles :|a prononcé avec un éloignement déplus en plus grand des extrémités des lèvres abou- :it à Ot qui, devenant plus grêle, s'amincit graduellement et aboutit à, i.
« D'autre part a* s'assourdissant par le rapprochement des extrémités des lèvres, passe à o et de là à u.
« Entres et i d'une part et a et u d'autre part, il y a place pour un nombre infini de voyelles, les unes plus voisines de a, les autres plus voisines de i et de u, et qui se rapprochent plus ou moins des sons désignés par e et o.
c En effet, a dans patte, vague, là, ma, etc., est le son appelé a ouvert
Pour les voyelles, grâce à la variété des exemples qu'elle fournit, une seule nous suffira.
(à), ou. comme dans les grammaires, a bref, et il se rapproche de e, qui, lui-même, se divise en deux sons, un premier voisin de à dans /er, fidèU, perte, Ute, telle, et qui est l'e ouvert (è), un second, voism de i dans chantéxlef. aimer, et qui est 1*6 fermé (é). . ^ . r a
a Entre Vé et ré se place un e intermédiaire demi-ouvert et demi-ierme,
dans maison. On a donc réchelle :
« D'autre part, s dans pâte, pas, est un a voisin de o : c'est l'a fermé (à). ou. selon les grammairiens, ra long ; o lui-môme se subdivise en deux sons : l'un voisin de & dans mort, parole, porte ; c'est l'o ouvert (ô). rautre voisin de u (ou) dans pôle, rôle, rôt : c'est l'o fermé (6).
a^ Entre l'ô et rô se place un o intermédiaire demi-ouvert et demi-fermé, dans comment. .
■" (ou)
a Enfin entre l'è et Va se place le son intermédiaire eu ouvert dans douleur; neuf:
« Entre l'é et l'ô, le son intermédiaire eu, creux, jeu ;
€ Entre e demi-ouvert demi-fermé et o demi-ouvert demi-ferraé est un eu demi-ouvert demi-fermé : me, le.
tt Entre i et u (ou) se place le son intermédiaire û (u français) : dur,due.
« Le tableau complet des sons vocaliques est le suivant :
à^ eu — eu-eû— u
• "^u (ou)
« Si,lenantce tableau sous les yeux, on écoute un provençal qui prononce du français, on s'aperçoit rapidement quHl obéit à une tendance ^nérale 'Jrès caractéristiqùe.qui consiste à substituer à une voyelle plus sonore une voyelle qui l'est moins, â descendre d'un ou plusieurs degrés vers la droite, ou, au moins, à donner à une voyelle quelconque une teinte assez marquée, un arrière-son de celle qui la suit.
u C'est tout simplement l'application instinctive de laplus important© des lois qui ait présidé à l'évolution des langues : la loi du moindre ^ort^ Le traitement que le provençal d'aujourd'hui fait subir à la voyelle française pour la prononcer selon Vaccenl provençal, avait été infligé par ses aïeux au latin pour le transformer en roman.
« Si l'on passait en revue toutes les voyelles, il serait aisé de saisir d'innottibrables applications de cette loi : partout est assez sensiblement prononcé per/w/; pente, pinte; heureuse, uruse; Eugène, Ugène; autretOtre, etc. »
PEDAGOGIE REGIONALISTE
^ En français, la lettre e sert à marquer trois sons tout à fait différents * :
r Un son très ouvert, 'è ouvert, que Ton entend dans terre, mer, enfer, procès, succès, peste, reste.
2*' Un son aigu, que Ton appelle é Jermè, comme dans aimé, bonté, mes, tes, ses, verger, rocher,
3° Un son sourd, d'une nature particulière, que Ton appelle e muet, parce qu'il est le plus faible de tous nos sons français. C'est cet e que Ton entend à peine dans les finales, un peu moins dans venir, tenir, presque plus dans appeler, élever, charretier, et qui devient tout à fait nul dans eau, beau, peau, ils avaient, ils étaient, il paie, etc., etc.
En provençal, on retrouve équivalemment ces tfois sortes d'e, mais avec des différences qu'il est indispensable de noter.
Vè larg (é ouvert), ainsi que Vé estré {é Jermé), si Ton veut y regarder de bien près, ont déjà en provençal un son moins ouvert qu'en français.
Faites prononcer respectivement les mots suivants à un vrai français et à un vrai provençal : terre et terro ; cerj et serp; couvert et juvert; lèvre et lèbre; belle ei bello, ou gncore : vous direz et dires; à plus forte raison : semble et semblo, trempe et trempo, souvenance et souvenènço, innocence et innoucènci, temps et tèms, ardent et ardent; il est à croire que vous saisirez une différence, précisément dans le sens du moindre effort.
Ce qui est plus facile à contrôler, c'est quS, dans les terminaisons provençales en egro, enco, engo, enjo^ eno, erçf esco, esso, eto, éune, éure, Vé est presque toujours fermé, tandis qu'en français il est ordiilairement ouvert et même remplacé par un a ou un son équivalent : nègre, nègre; peine, peno; pêche, pesco ; langue, lengo; louange, lausenjo ; souvenance, souvenènço.
Quelle que soit la forme graphique qui serve à reff-ésenter le son è ouvert en français, e, é, ai, ei : perte, mer.