I. M. Bréal, Revue du Palais, i" Juillet
a. Ce n*est pas d'aujourd'hui que les choses se passent ainsi dans les collèges. Le brave Montaigne, après nous avoir raconté comment son p^re lui avait fait très bien apprendre le latin par la méthode directe, . nous explique comment il réussit à lui er> faire perdre la science : »
« Secondement, comme ceulx que presse un furieux désir de guarison se laissent aller À toutes sortes de conseils, le bon homme, ayant extrêmement 'peur de faillir en chose qu'il avait tant a cœur, se laissa enfin emportera l'opinion commune qui suit toujours ceulx qui vont devant, comme les grues, et se rangea à la coustume et m'envoya environ mes six ans au collège de Guienne, très florissant pour lors, et le meilleur de France... Mon latin s'abâtardit incontinent, duquel depuis, par désaccoutumance, j'ai perdu tout usage. »
Le grand Arnaud, de son côté, se plaignait ainsi :
« C'est pourquoi l'on volt, par expérience, que la plupart sortent présentement du collège sans entendre le latin et sans aucune autre lecture des livres, que ceux qu'ils lisent pendant les classes... Ils demeurent donc dans une ignorance entière de la langue latine, et hors d'état de lire les livres qui y sont écrits. »
Mémoire sur le règlement des études des Lettres humaines, avec'des notes attribuées à Rollin.
Au XVIir siècle, Diderot écrivait: « C'est dans Ja Faculté des Arts qu'on enseigne, sous le nom de Belles-Lettres, deux langues mortes qui ne sont utiles qu'à un petit nombre de citoyens :^c'est là qu on les étudie pendant six ou sept ans, sans les apprenare,.. »
Diderot, Œuvres, t. III, p. 4*35. t
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songer à l'employer, on n'en a oublié qu'une seule : le dialecte que parlent la plupart des enfants, non seulement dans le Midi, mais dans presque toutes les provinces da France.
Le provençal, pour ne parler que de l'idiome que nous connaissons particulièrement, est une véritable langue, complète et parfaitement formée, ayant son vocabulaire et sa syntaxe régulière, son histoire et sa littérature. Plus proche que le français du latin, leur source commune, elle a d'excellents titres pour servir de langue de comparaison. Tout en étant plus évoluée et mieux formée que le vieux français, elle conserve un caractère synthétique qui la rend très propre aux usages classiques. - L'enfant de Provence n'a pas besoin de l'apprendre ; il la possède naturellement ; il en a une intelligence à la fois instinctive et délicate ; il en saisit les nuances, les ressources les plus cachées, -beaucoup mieux que n'arrivera jamais à le faire pour le latin l'élève secondaire.
. La version produit des résultats d'autant plus féconds que la langue qui sert de modèle est pénétrée plus à fond •par l'élève.
Il importe d'insister un moment sur ce. point.
Prenez un élève de sixième,' par exemple, et dictez-lui un texte latin. Quel que soit son degré d'intelligence, quand il met le point flnal au texte qu'il vient .d'écrire, il n'a encore rien compris. Il va s'armer d'un lexique ou d'un dictionnaire, dont le poids fatiguera ses petites ' mains, et, après bien des efforts et des recherches, le plus souvent mécaniques, il arrivera, au bout d'une bonne heure, à découvrir, vaille que vaille, le mot à mot de sa versioù. Laissant de côté l'original dont il ne faut pas lui demander d'apprécier la saveur ou l'harmonie, ce qu'il pourra faire de mieux sera de transformer en français honnête son mot à mot barbare qui lui laisse encore plus d'une hésitation.
Au lieu d'un apprenti, laites choix d'un bachelier, nous allions presque dire d'un licencié ; pour peu que le texte
soit de ceux qu'on appeMe difficiles, arrivera-t-il vraiment à en saisir toutes les hnesses, toutes les nuances, tout le génie ?
S'il y parvient, ce ne sera assurément qu'avec une attention, une réflexion, un labeur profonds et prolongés.
Dans une école primaire d'un simple village de Provence, choisissez un enfant de douze ans, qui n'est ni bachelier, ni licencié ; lisez-lui un conte de Roumanille, une page des Mémoires de Mistral. Vous verrez aussitôt son visage s'illuminer : il comprend, il saisit, il voit ; vous lui parlez sa langue nrfaternelle qui exprime, avec des termes familiers à son oreille, des sentiments et des images en harmonie avec ses propres sentiments et avec la nature connue et aimée qu'il contemple chaque jour.
Répétez posément une des phrases de l'œuvre et faitesla lui expliquer. Sans le secours d'aucun dictionnaire, il vous montrera qu'à la première audition il en comprend au moins le sens général, et, pour peu qu'il soit déjà cultivé, il vous prouvera, avec une évidence qui vous étonnera, qu'il en saisit toute la finesse.
Si vous êtes provençal, faites par vous-même l'expérience. Tous ceux à qui nous l'avons proposée en sont sortis convaincus*.
Prenez une page de Mirèio et faites-en une traduction. Vous sentirez d'abord que vous pénétrez tout le sens, toutes les nuances, toute l'harmonie du texte.
Comme vous possédez le génie des deux langues, lorsque vous confronterez votre traduction avec l'original, vous comprendrez que vous faites une comparaison véritable, que vous pouvez peser les deux textes avec une même balance qui est votre instinct profond, inné, infaillible.
I. Il faut naturellement qu'à la connaissance du latin, celui qui fera cet exercice joigne celle du prove|çal. Il paraît enfantin d'insister sur cette condition ; c'est peut-être, hélas ! faute d'avoir pu la remplir que les maîtres de l'enseignement ont banni de nos programmes un instrument si ûtUe.
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Au provençal substituez du lAftt, du grec, de l'anglais • ou de Tallemand. A moins qu'une habitude très longue , ou que des circonstances toutes particulières ne vous aient donné comme une seconde nature, vous sentirez qu'en face de ces langues étrangères, vous n'avez plus la même facilité, la même sûreté, la même intelligence. Vous n'en pénétrez pas à fond le sens, parce que vous n'en possédez pas le génie.
Comment, alors, voudriez-vous, par la version, vous en assimiler les richesses qui demeurent pour vous étrangères et impénétrables ?
Le texte latin que l'on traduit étant assez peu connu, et le but avoué de la version étant de faire apprendre le français, qui, par conséquent, est considéré comme inconnu ou au moins mal connu, dans la version latine, l'élève flotte, en réalité, entre deux inconnues*.
En face d'une pièce provençale, le simple paysan est en bien meilleure posture que l'élève secondaire en présence d'un texte latin ou grec. Dès le premier instant, il le comprend clairement et p^ut s'en servir comme d'un véritable instrument de comparaison.
Au lieu d'être une torture, la traduction qu'on lui propose de faire est pour lui un plaisir véritable, et un plaisir facile. Il cherche une inconnue, c'est vrai, qui est l'expression française équivalente à celle du modèle ; mais il est en possession pleine et entière d'un élément connu, qui est le texte provençal '.
1. 11 y a môme, dans la version latme, considérée comme moyen d'apprendre le français, quelque chose d'illogique. Elle propose à Télève, pour en faire une copie dans un idiome assez bien connu de lui, un modèle écrit dans une lang^ue beaucoup moins bien connue !
2. On dira alors : Ce n'est «plus une version que vous proposez 4 l'élève, mais un thème.
L'objection nous aide plus qu'elle ne nous embarrasse. Oui, quand on fait traduire au petit paysan du provenç£^ en français, on lui fait faire un thème. Qu'est-ce que cela prouve ? que le provençal est ici la véritable langue naturelle, la seule vraiment dbnnue.celle qui déviait servir de base et c^ point de départ à tout enseignement. Cette constatation est la clef de
La version latine étant considérée actuellement par les me^leui^ professeurs comme i^n simple instrument, qujf ne lert qu'à apprendre le français, le latin y joue le rôle d'un pur mécanisme inerte et mort.
Dans la version provençale, au contraire, deux organismes vivants, également modernes, également pratiques, se perfectionnent mutuellement pour la vie et l'action.
Aussi, faut-il voir, dans les classes où il est pratiqué, l'émulation active et joyeuse des élèves pour cet exercice.
C'est dans la lumière, et non dans la pénombre; qu'ils cherchent, avec une intelligence véritable, la meilleure manière de reproduire un modèle qu'ils comprennent. Quand le mot est trouvé, quand la phrase est construite, c'est par conviction personnelle qu'ils s'applaudissent eux-mêmes, et non par confiance en l'autorité du maître, comme il arrive le plus souvent lorsqu'on corrige une version latine ou grecque.
La méthode est active et s'adresse vraiment à l'initiative de l'élève : voilà le grand secret.
On pourra'objecter que le*iJrovençal n'a pas la valeur littéraire et historique du latin.
Bien que la littérature provençale possède, depuis l'apparition de Mirèio, de Calendau, des Isclo d'Or, de la Miôugrano, des Oubreto et de bien d'autres livres qu'il serait trop long de citer, un choix d'œuvres remarquables, dignes de devenir classiques, nous reconnaissons sans peine que le latin aura toujours pour lui sa vigueur, sa concision, sa netteté et le privilège incommunicable d'avoir été la langue du plus grand peuple que l'histoire ait (*)nnu.
Moins abstraite et moins universelle, la langue provençale, avec son harmonie et sa couleur, répond peutêtre mieux au génie de la race actuelle.
toute notre méthode. C'est pour avoir oublié de la faire qu*on nous a donné les programmes que nous avons.
Thème ou version, pure question de mots. Ce qui importe, c'est que la traduction en français d'un texte provençal est un excellent moyen d'apprendre le français t ceux qui cojinaissent déjà le provençal.
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Affinée par le christianisme, dje représente une civili- •sation plus évoluée, plus en rapportj par conséquent, avec les aspirations de Tâme moderne et de la société contemporaine.
Constituant, sans aucune étude préalable, un véritable instrument de comparaison, elle permet de donner, sans peine, à des enfants qui n*ont pas le temps d'entreprendre Tétude du latin, une culture analogue à la culture secondaire, supérieure, en tous cas, à celle que procure l'enseignement du français isolé '.
A côté de la version écrite, qui fait le fond des études secondaires, elle autorise même un exercice nouveau qui n'est praticable qu'avec une langue aussi connue de rélève, et qui économise beaucoup de temps, tout en rendant le travail plus vivant encore : c'est la version orale.
« Les Messieurs de Port-Royal ■ attachaient une extrême importance à la traduction parlée, faite dé vive voix et en classe par le professeur ou par les élèves. »
Ce que faisaient les écoliers du XVII* siècle avec le latin, qui était la langue ordinaire des collèges, ce que ne pratiquent plus nos modernes élèves secondaires, faute d'une connaissance suffisante de cet idiome, nos élèves
I. Dans une réponse qu'il faisait à M. Bréal, Savinien disait (ÊUndard, 3 sept. 1890) :
• Traduire les chefs-d'œuvre d'une lanjgrue étrangère pour mieux apprendre le français est, au collège, la méthode des enfants du riche ; pourquoi, à l'école primaire, ne serait-elle pas celle des enfants de nos classes laborieuses ?
< Par ce temps de démocratie et d'égalité, procéder différemment serait chose fâcheuse. Ou la traduction est bonne, ou elle ne vaut nerf: si la méthode est fausse, d'où vient que vous la maintenez avec les collégiens > si vous la jugez réellement utile, pourquoi la proscrire dans les classes des familles populaires >
« Qui donc aurait le droit de frustrer leur éducation d'un pareil bienfait ? •
Après ce que nous avons dit, il semble qu'on ne peut qu'applaudir à ces paroles, dictées par un amour bien entendu des enfants de nos classes laborieuses I
a. Gompayré, op, cit., p. a65.
primaires peuvent fe faire encore à l'aide du diallecte
local.
• Le maître lit un texte provençal et Fenfant le traduit à
mesure : toute la classe prend part au tournoi ; c'est à
qui trouvera l'expression la plus juste et la plus adéquate.
Le procédé pourra paraître à quelques-uns une nouveauté pédagogique : il n'est que la reproduction attentive, raisonnée, scientifique, de ce qui se passe^ chaque jour, au cours d'une conversation quelconque.
Les philosophes ont a^ité depuis de longs siècles et agiteront longtemps encore la question de savoir si l'homme peut penser sans lé secours des mots.
Nous croyons qu'en pratique le problème est depuis longtemps résolu : la majorité des hommes, qui ne s'est jamais exercée à s'élever, par l'abstraction, au-dessus des choses sensibles, pense avec l'aide des mots.
Ces mots, qui se présentent à l'imagination à mesure que l'homme pense et parle, quels sont-ils? sans aucun doute, les termes si familiers, si connus, de la langue maternelle qu'une plus longue habitude et une plus lointaine hérédité ont rendus en quelque sorte innés dans la mémoire.
Qiiand il pense, le petit provençal voit sortir, du fond de sa mémoire et de son imagination, tout le vocabulaire des aïeux,' avec des vibrations, des lueurs, des phosphorescences qui n'accompagnent pas, chez lui, les mots d'une autre langue.
Quand il veut s'exprimer dans un idiome qui n'est pas celui de son berceau, il est obligé d'opérer une traduction •mentale, laquelle, demandant, au cours de la conversation, une très grande rapidité, ne peut se faire que machinalement, instinctivement, sans que l'homme ou l'enfant ait jamais le temps d'eh contrôler l'exactitude et d'en perfectionner le mécanisme.
Aussi est-elle émaillée de fautes nombreuses et caractéristiques qui indiquent assez clairement le processus de cette opération.
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Cette traduction, hâtive, en effet, chez les hommes qui n'ont pas reçu les principes pour la bien faire, sera exécutée non point selon^les règles syntaxiques de la langue moins connue dans laquelle ils traduisent leur pensée, mais bien d'après celles dq la langue mieux connue dans laquelle ils pensent.
Dans le langage du paysan qui veut parler français, la forme syntaxique ne sera point française, mais provençale; le vocabulaire seul aura une teinte franchimande.
Le résultat sera le plus déplorable des charabias, véritable habit d'arlequin composé de lambeaux d'étoffes françaises, mais conservant la coupe provençale : nous en avons cité plus haut de nombreux exemples.
Le remède, dira-t-on, est bien simple : il faut faire en sorte que le français devienne la langue naturelle de l'enfant. Toute difficulté disparaît alors, tout inconvénient est supprimé.
Nous avons fait plus haut le procès de cette méthode par trop radicale. En refusant de s'appuyer sur l'idiome héréditaire, elle s'expose à bâtir sur le sable un édifice artificiel et ruineux.
Le système régionaliste, au contraire, sans rien nier, sans rien détruire, ne fait que suivre la nature.
Cette gymnastique intellectuelle, à laquelle le provençal qui veut parler français est condamné à se livrer chaque'jour, sans règle et sans contrôle, il lui enseigne, en classe, à la faire avec attention, avec méthode, et partant avec justesse et correction.
Il semble qu'on ne puisse rien trouver de plus simple, • de plus logique et de plus naturel.
Au lieu de considérer cette méthode comme une nouveauté de pure fantaisie, on devrait s'étonner qu'elle ne soit pas en vigueur dans tous les pays où l'enfant apporte à l'école un dialecte vivant.