HISTOIRE DE LA LANGUE ET DE LA LITTÉRATURE
Beaucoup ont cru et croient encore peut-être que la méthode d'enseignement, réclamée par les Félibres, consiste, tout simplement, à se servir du dialecte local, pour corriger quelques fautes d'orthographe et pratiquer quelques exercices de traduction. Les principes que nous avons exposés plus haut s'étendent, comme nous allons le voir, à tout l'ensemble du programme et à tous les ordres de connaissances.
Tout d'abord, cet idiome, dont nous avons vu l'utilité, n'est-il qu'un vulgaire patois, un dialecte insignifiant ?
Il est, à la vérité, des provinces où les populations de la campagne parlent un patois abâtardi, qui n'est qu'une corruption de la langue mère. Que le Nord ne nous en veuille pas de constater ce fait : ce sont les provinces le plus rapprochées de la capitale, où triompha, dès longtemps, la langue de la cour.
Le provençal n'est-il, lui aussi, qu'u^n patois ? c'est un des défenseurs-nés du parler d'oïl, un membre de l'Académie française, qui va nous répondre :
« Non, dit M. Legouvé dans son rapport pour le prix Vitet accordé à Mistral, c'est une langue d'ancêtres; la langue d'oc et la langue d'oïl sont deux sœurs, et si la seconde a eu l'honneur de devenir l'idiome national, la première a brillé, pendant plusieurs siècles, d'un éclat incomparable ; elle a inspiré des chefs-d'œuvre immortels.
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et un de nos anciens secrétaires perpétuels lui a consacré des travaux qui restent encore son plus sûr titre d'honneur. »
MM. Paul Meyer et Gaston Paris * vont plus loin encore. Non seulement, d'après eux, le provençal, qui continue la langue romane, ne serait pas un patois, dérivé corrompu et déformé du français ; mais il serait le latin lui-même, à un degré spécial d'évolution : a II ne faut plus répéter, comme on le fait trop souvent, que les langues romanes viennent du latin, qu'elles sont les filles dont la langue latine est la mère. Il n'y a pas de langue mère et de langue fille : nous parlons latin. »
D'une noble origine, notre langue a aus^ une glorieuse histoire. Le français bégayait à peine, que sa sœur du Midi remplissait *de ses harmonies, à la fois douces et flères, élégantes et énergiques, les cours les plus brillantes du monde civilisé.
Complètement formée dès l'aurore du moyen âge, c'est elle qui, par la bouche des troubadours, répandit le gaysavoir, c'est-à-dire, en somme, la civilisation, parmi le peuple.
On sait que Dante l'avait trouvée si belle qu'il s'en servit pour écrire les deux premiers chants de sa Divine comédie, et que Pétrarque admirait et louait ses poètes.
Son influence bienfaisante était si puissante qu'elle s'étendit au delà des limites .du monde latin, jusqu'au cœur des nations germaniques, chez qui elle éveilla le génie des premiers minnesinger.
Devant les conquêtes armées des Français du Nord, elle fut obligée de reculer et se tut durant de longs siècles.
Comme l'arbre qui perd ses feuilles l'hiver, mais garde sa sève, et au premier rayon de soleil se couvre de fleurs, nous l'avons vu refleurir et porter de superbes fruits.
I. Cf. Les parlers de France, discours au congrès des Sociétés savantes, 26 mai t888«
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APPLICATIONS PRATIQUES îlS
Pourquoi tous ces trésors de gloire ne sont-ils pas offerts à Tadmiration des fils de Provence?
Il nous semble qu'il y aurait là matière à deux beaux et bons Manuels : Tun d'Histoire de la Langue ; Tautre, d'Histoire de la Littérature méridionale.
Nous ne pouvons ni ne devons insister, notre dessein est seulement de signaler.
Art. il les lectures. — les œuvres littéraires.
Apprendre â lire à une génération d'enfants, c'est déjà bien.
Lui enseigner le non!- des hommes qui ont écrit et le titre des œuvres qui méritent d'être lues, c'est un pas de plus ; mais ce n'est pas tout encore.
Il faut lui donner le goût de la lecture et de la letture saine, sérieuse, utile.
Un fait que l'on peut constater tous les jours, c'est que le paysan, l'ouvrier moderne se laisse captiver plus volontiers . par le feuilleton insipide ou immonde que par les chefs-d'œuvre de notre littérature.
La raison en est peut-être assez facile à trouver. A l'école, on met entre les mains des enfants du peuple des recueils de morceaux choisis, de plus en plus remarquables, il faut l'avouer, tant par le fond que par la forme, mais ne contenant guère que les chefs-d'œuvre classiques, écrits dans des siècles très différents du nôtre et dans une langue assez étrangère au peuple.
Notfe littérature française, qui était encore de source assez populaire au XV' et au XVI* siècle, ne l'est plus au XVII" et au XVIIIV Au XIX* siècle, pendant que la société se démocratise, l'aristocratie de la pensée et surtout de la plume n'incline-t-elle pas, de plus en plus, vers le snobisme littéraire * ?
I. < Notre littérature classique, dit fort justement M. J. Antonin, n'est pas la continuation d'un mouvement populaire. Elle convint aux esprits
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Les ouvrages de lecture que Ton fournit à l'enfant du peuple, pendant son séjour à Técole, n'étant pas d'essence populaire, dépassant trop sa portée, le fatiguent et le dégoûtent de la lecture sérieuse.
On a accusé l'instruction de développer, dans la classe qui travaille, des aptitudes, des besoins, des désirs qu'elle ne peut combler. C'est une faute, en effet, d'éveiller des appétits avant d'avoir préparé la nourriture nécessaire pour les assouvir.
La littérature spéciale qu'on a essayé de fonder dans ce but n'a pas répondu, hélas 1 à ce qu'on attendait *.
Pour donner satisfactiofi au besoin qui nous préoccupe, les Félibres de Fontségugne créèrent l'Armana Prouvençau, et écrivirent une grapde partie de leurs œuvres. Ce qui caractérise, en effet, l'ensemble de cette litté-
cultivis et aux intelligences d*élite. Elle B*est pas comprise par les esprits incultes, ni par les enfants dont Tintelligence est à peine formée et qui connaissent imparfaitement notre langue. >