I . Nous laissons & M. Bréal le soin de la stigmatiser
c La spéculation mercantile a été tentéç par cet immense marché qu'un peuple sachant lire, mais n*ayant point de livres qu'il pût comprendre, offrait à la cupidité. Plus habile, parce qu'elle était moins scrupuleuse, elle a trouvé le langage qu'il fallait à ces nouveaux lecteurs. Les publications illustrées, les petits journaux ont jeté en pâture à la foule, des romans, qui, pour le mérite de l'invention, sont, la plupart, fort inférieurs & ceux de la bibliothèque bleue. Je ne parle pas de la valeur morale, presque nulle ou négative. D'un autre côté, depuis que le suffrage universel a remis le pouvoir aux mains du grand nombre, il s'est trouvé des politiques et des économistes qui ont su assez simplifier les systèmes et faire assez abstraction de l'histoire pour être entendus de nos ouvriers. Ils ont créé une littérature qui a ses adeptes à part, d'autant plus dociles qu'ils sont plus indifférents à l'égard de tous les autres livres, d'autant plus accessi> blés À cet enseignement qu'ils partagent leur attention entre un plus petit nombre de volumes.
c Tel est l'état de choses où nous sommes arrivés aujourd'hui. Il est si inquiétant que beaucoup de bons esprits, qui croyaient fermement autrefois aux bienfaits de Tinstruction populaire, sont venus à en douter, sinon en général, au moins pour notre pays. *
« Est-ce bien la peine de répandre des méthodes de lecture qui conduisent à de tels résultats, et serons-nous vraiment plus avancés quand la France tout entière lira les feuilletons de la petite presse et les articles des ournaux socialistes ? L'instruction ne nous réussit pas. Où en seronsnous, quand nos paysans de la Bretagne auront l'esprit aussi trouble et le sens moral aussi bouleversé que les ouvriers de nos grandes villes ? •
M. BréaU op. cit., pp. 77, 78. «
rature nouvelle, c'est qu'elle est de source et d'insf)irMion vraiment populaire, et qu'elle peut être comprise, dans la grande majorité .de ses productions, par toul le monde et même par les enfants *.
S'inspirant naturellement et sans artifice des choses du terroir, elle est gaie et franche, tout en resta'nt honnête et irréprochable. On dirait qu'elle ressemble au beau pays de Provence où, grâce au soleil et au mistral, on ne voit presque pas d'ombre ni de boue. Ignorant, par hérédité, plus encore peut-être que par volonté, les problèmes troublants qui constituent la trame générale des romans à la mode, elle décrit le pays, les mœurs, les traditions, raconte l'histoire et les légendes qui font véritablement « la joie et le délassement » de tout un peuple.
I^ourquoi, dans les bibliothèques scolaires, n'aurait-on pas un rayonr où l'enfant trouverait, choisis avec tact et goût, des textes plus longs que ceux qu'on peut lui proposer en versions, voire même des œuvres intégrales ? • Si l'on ouvrait cet horizon aux maîtres, aux auteurs, aux poètes qui aiment l'enfance, croyez-vous quils n'emploieraient pas volontiers leur talent à composer des ouvrages d'histoire, de science, de légendes, qui formeraient ce qu'oji pourrait appeler la bibliothèque de la race ■ ?
tJne fois le mouvement donné, on verrait surgir les bonnes volontés, les talents et peut-être aussi les chefsd'œuvre. •
La* langue française n'aurait pas • à s'en plaindre : ce n'est pas pour la supplanter qu'est faite cette proposition. Que les amis comme les adversaires veuillent bien
I. M. Petit de Julleville, dans )a Préface de son Histoire de la Littérature française, nous répond :
c Après la rupture de la Renaissance avec le moyen âge, la littérature française dévient toute de convention : c'est Tart pour Tart, elle rompt avec la pensée nationale.
c La littérature méridionale, au contraire, est bien la littérature populaire, exprimant la pensée du peuple, de la nation, de la raœ. i
3. Savinien a écrit, pour ses élèves, deux poèmes d'éducation, destinés à leur faire connaître et aimer l'histoire et les traditions de leur pays et à faire briller devant leurs yeux, sous les traits d'un héros vivant et agissant, les vertus dont l'école ne donne que la connaissance abstraite.
Il6 PÉDAGOGIE RÉGIONALISTE
le remarquer : la lecture provençale n'est point donnée comme une fin dernière, mais comme un simple moyen de procurer à Tenfant, dès l'école, le goût de la lecture saine et sérieuse, comme un échelon qui doit le conduire par degrés à la lecture de notre grande littérature française, dont Tabord trop brusque le rebute souvent.
Art. III. — HISTOIRE locale. — folklore.
Noiis avons déjà vu que l'exercice de la version, bien compris et bien pratiqué, pouvait donner lieu à toutes sortes de remarques et d'explications.
En première ligne, se placent les explications historiques. Dans les classes secondaires, c'est une coutume, depuis longtemps suivie, de donner, à proços des textes commentés, les indications les plus importantes sur l'histoire, les mœurs, les traditions, les institutions des peuples dont on étudie la langue. On constitue ainsi, sans s'en douter, jirî véritable cours d'histoire, souvent plus intéressant et mieux retenu que le cours général.
Ce serait déjà un excellent moyen d'apprendre au peuple de Provence l'histoire de son pays, que de prendre occasion des textes étudiés suivant la méthode indiquée, pour lui décrire les coutumes, les monuments, les, fêtes populaires, les traditions religieuses, les beaux traits d'héroïsme, les nobles dévouements, en un mot, tqutes les grandeurs et toutes les beautés de son pays et de sa race.
Un simple terme conduit ainsi le maître à expliquer des choses que le programme le plus détaillé ne peut prévoir ou classer, quelquefois même à faire des découvertes inattendues sur les terrains les plus divers *.
I. Savinien cite dans ce genre certaines expressions réellement suggestives d'explications fort utiles ou fort originales :
Parlo coumo la bello Jano. — Allusion à Téloquence que déploya la reine Jeanne pour défendre son innocence devant la cour pon'tifîcale.
Es pas la mort de Tureno. — Allusion à la mort si tragique et si soudaine du grand capitaine.
Tout cela, qui serait déjà utile, instructif, en môme temps qu'intéressant, ne suffit pas encore aux régionalistes qui veulent qu'on fasse faire à Tenfant une étude approfondie de l'histoire de son pays.
Ofi sait leur principe qui réclame, avec raison, que dans toutes les branches de l'instruction on aille du connu à l'inconnu. S'il est vrai que l'homme s'intéresse d'autant plus à une chose qu'elle le touche davantage, il est certain qu'il étudiera avec plus de plaisir et d'attention l'histoire de son pays, de ses ancêtres, qui sont en quelque sorte, dans l'espace et dans le temps, une extension plus ou moins prochaine de sa propre personnalité *.
On parle. aux enfants de Provence de Charles Martel et des invasions sarrasines comme d'un événement lointain dont l'acte principal se jouç dans les plaines de Poitiers.
Comme il s'intéresserait davantage à l'histoire de ces bruns mécréants, l'enfant d'Avignon, à qui on aurait fait admirer l'héroïque valeur de ses pères leur disputant vailtemment le passage de la Durance, à l'endroit qu'on appelle aujourd'hui Bon-Pas et qui avait alors été dénommé Mau-Pas. Trahis par Mauront, qui avait indiqué ce gué à l'armée sarrasine, les Avignonais y furent, en effe^t', taillés en pièces, et le sang coula si abondant qu'on
Travaéo coumo un César. — Bonne occasion de citer Thistoire des cinq
seciôtaires à qui César dictait à la fois.
Fier coume Artaban. — Personnage du roman de Scudéry. (XVIP siècle.) Fagues pas ta Cassandro. — Ne prophétise pas. (Histoire grecque.) Teslo d'Holopherno. — Chevelure en désordre. (Histoire juive.) Es dins soun pountificat. — Il est au comble des honneurs. (Histoire des
Papes À Avignon.) A l'asard, Bautezar ! — Légende des Baux qui prétend que le roi mage
Balthasar y serait venu apporter dans les Alpilles la semence des plantes
aromatiques.
AfilO'diéu ! — Mille dieux 1 (Écho du paganisme.) Douàle-diéu I — Double dieu ! (Souvenir du dualisme albigeois.) La Maio. (Réminiscence de la déesse antique Maia.) i.wQuel contentement me serait-ce, disait le sceptique Montaigne,
[Essais, liv. II, chap. viii), d'ouyr quelqu'un qui me récitast les mœurs, le
visaige, la contenance, les plus communes pensées et la fortune de mes
ancêtres! combien j'y serois attentif! »
Fleury réclamait déjà dans son Traité du choix et de la méthode des
études ; « Je voudrais que chacun sût mieux l'histoire de sa ville et de sa
province que de tout le reste. »
Il8 ^ PÉDAGOGIE RÉGIONALISTE
appelle encore, nous dit Mistral, rue Rouge une des rues de la Ville où se poursuivit le carnage. •
Aux enfants de Carpentras, il faudrait rappeler la défaite importante que le vaillant Hildebrand, envoyé {)ar Charles Martel, infligea aux envahisseurs, en les attaquant, dès la première az/fc^, près de Notre-Dame d'Aubj^ne et du village d'Aubignan «.
Combien d^ Marseillais et surtout de Marseillaises ignorent le souvenir, pourtant si fier, qm s'attachât au boulevard des Dames et l'histoire de la brèche que Louis XIV fit faire, par des soldats sans armes, pour se procurer le simulacre d'un triomphe que la bravoure marseillaise lui avait interdit 1
Aux habitants de Forcalquier, que ne fait-on l'histoire de cet* heureux château de Saint-Maime où furent élevées les quatre filles de Raimoncf Béranger qui devinrent autant de reines : Marguerite, l'aînée, reine de France ; la seconde, Éléonore, reine d'Angleterre ; la troisième,
I. Quand les Avignonais ont senti naître le désir de décorer leur ville d*uo monument commémoratif, s'ils avaient connu et aimé leur histoire* au lieu de placer leurs édiles transis et dépouillés sous les pieds a'un symbole, puissant peut-être, mais peu esthétique, de la centralisation» leur instinct d'indépendance et de liberté eût sans doute éprouvé plul de satisfactipn à représenter dans leur ample costume les énergiques consuls qui firent camper trois mois devant leurs^remparts les 80.000 hon|mes du roi de France, Louis VIII. ^ %
ï36l mode; semble être aux statues : la grande ville veut des monuments équestres ; la petite ville se contente de héros à pied ; le village, qui n'a pas assez de ressources pour acheter dès hommes complets, se paie au moins* des bustes. Si ces blocs de marbre ou d'airain redisaient aux citoyens quelque belle leçon d'histoire, ce serait merveille. '•
Qu'Avignon élève un bronze au brave Grillon, Aix un marbre au roi René, Béziers une statue à Riquet, Saint-Tropez au bailly de Suffren, Salon à Adam de Craponne, Le Vigan au chevalier d'Assas, Carpentras à l'évéque d'Inguimbert, Hyères à Massillon, Marseille à Belzunce, Orange À M. de Gasparin,etc., etc., nul ne pourra se plaindre, et le maître sera heureux et fier de satisfaire le désir légitime de ses élèves, curieuK de savoir la vie et les belles actions de celui qui décore ainsi leur ville.
Guerre, marine, agriculture, commerce, dévouement, le champ est vaste, et longues les listes de gloire.
Et les poètes, et les artistes? Pour ne parler que des anciens troubadours, Boniface de Castellane, Guy de Cavaillon, Bertrand de Lamanon, Raimbaud de Vacqueyras... ont depuis longtemps porté la renommée de leur village au delà de ses trop étroites frontières. , ^
Sancie, reine d'Aragon ; et la dernière, Béatrix, si souvent chantée par les poètes de Provence, reine de Naples, ^ar son mariage avec Charles d'Anjou, à qui elle apporta le comté de Provence.
Béziers a vu les guerres albigeoises ; Toulouse en a été le centre ; Muret a été témoin de la défait» finale.
Chaque ville, chaque province a ses souvenirs qui trouveraient un écho vibrant dans Tâme de ses enfants *.
L'histoire générale, on le sait, ne peut s'écrire sérieusement qu'avec l'histoire dçs provinces.
La légende, a-t-on dit, est plus vraie que l'histoire.
Dans les légendes locales, que d'enseignements, quelquefois très profonds, on pourrait recueillir sur la vie des peuples et la psychologie des races !
Il y a 2,5oo ans, les Grecs, de Phocée, guidés par leurs chefs, Protis et Simos, suivant la statue d'Artémis qu'ap-
I. Veut-on des souvenirs utilitaires? Qu*on lise aux élèves cette lettre de Tabbô Nardi aux consuls d'Avignon, dont il était le représentant en cour de France :
« Messieurs,
i< Les archives municipales se sont toujours fait un devoir de conserver précieusement les monuments qui leur approprient les inventions utiles, les ouvrages célèbres et les découvertes qui ont illustré les siècles passés. L'aiguille aimantée, l'imprimerie, la gravure, etc., ont été souvent l'objet de dissertations des savants pour cons^ter les origines et la patrie des grands hommes qui ont fait ces découvertes sublimes. L'Académie des sciences, occupée, comme toute l'Europe, des globes aérostatiqpes inventés par M. de Montgolfier, a nommé des commissaires pour suivre toutes les expériences... Je me suis procuré un exemplaire de leur rapport et j'ai vu que ia ville d'Avignon était citée comme ayant été le théâtre de la première expérience.
c Tout ce qui a quelque relation avec une découverte si extraordinaire excite aujourd'hui la curiosité et l'enthousiasme*
« Les commissaires ayant annoncé que la première expérience avait été tentée dans ia ville qui est soumise à votre administration, le rapport de l'Académie qui certifie cette anecdote m'a paru devoir être transmis, et je me suis fait un devoir de vous en faire passer un exemplaire pour être déposé dans les archives. »
Cf. Félix Digonnet, L'Invention de l'aérostation à Avignon en 1782, Avignon, F. Seguin. 1906, pp. 9 et 10.
A l'enfant obsédé depuis l'école par un tel souvenir, qui nous a dit que le même génie ou le même hasard ne révélerait paè, sous le même ciel, le secret de la navigation JÇrienne que le monde attend ?
12r) PÉDAGOGIE RÉQIONALISTE
porta la noble Aristarchê, abordent, poussés par la brise, sur les rives Lygiennes. C'est le jour où, vers la fin du repas) la fille du roi de ce pays de liberté doit, elle-même^ se choisir un époux, en lui présentant sa coupe. Gyptis passe devant les Ligures étonnés et va droit à Protis. Une critique sévère dira : « Pure légende ! » Elle ne voit pas que sous le mythe gracieux se cache peut-être Thistoire vraie du Midi, subjugué par la grâce et civilisé par Tamour, alors que les bûchers humains illuminent encore les sombres forêts druidiques.
Sur les rives de Camargue, une autre barque aborde, sans voiles ni rames. Elle apporte quelques vieillards et quelques femmes qui annoncent :
Lou bèu fustié de Galilèio, Lou fustié di peu blound qu*amansissié li cor Emé lou mèu di parabolo ^
Ce sont les amis les plus aimés
Que l*an vist blanqueja dins sa raubo de lin,
et qui vont se partager le pays :
D*Ais Meissemin fugruè Tapouesto ; Trefume raviéudè lou vièi Arle rouman ;
Marto fugue Tarascounenco ;
Ruf, Âvignoun^n ; auturenco,
Dins uno baumo peirounenco, Madaleno empurè soun amour subre-uman '.
Quel fond çst historique et quels détails légendaires? Ce n*est pas le lieu de l'examiner.
C'est le souvenir du christianisme « unifiant la pensée des peuples, supprimant aux fils dégénérés d'Homère la corruption des danses mithriques, éteignant les bûchers des Celtes, définissant le Dieu que ceux-là avaient appelé Zeuset ceux-ci Teutatès*. » C'est le témoignage de notre