LES MAITRES
Même avec les meilleurs livres, pour tirer bon parti d'une méthode d'eriseignement, il faut des maîtres qui la comprennent bien et en possèdent à fond le maniement.
Quels seront ceux que Ton chargera d'appliquer la méthode régionaliste ?
Développer dans l'enfant ce que la nature humaine a de plus noble et de plus élevé, après avoir r^^fréné ses tendances fâcheuses; dissiper l'erreur, faire connaître la vérité; éloigner du mal et faire aimer le bien ; d'un petit enfant faire un homme dans toute la force du mot, c'est un véritable sacerdoce qui réclame, comme le sacerdoce religieux, non seulement^ beaucoup d'intelligence, mais encore beaucoup d'amour, beaucoup de dévouen^ent.
La tendance naturelle qui pousse certaines âmes à communiquer aux autres les connaissances qu'ellesmêmes ont acquises est une des plus précieuses marques de la vocation pédagogique.
Dans son Traité du choix des maîtres (p. 121), Fleury réclame davantage : « Je voudrais que le maître, s'il était possible, fût bien fait de sa personne, propre, parlant bien, d'un beau son de voix, d'un visage ouvert, agréable en toutes ses manières. »
Toutes ces qualités générales, indispensables ou, au moins, utiles aux maîtres de tous les temps et de tous les pays*, ne doivent pas nous arrêter ici.
I. Épictète montre bien la nécessité des aptitudes et de la vocation lorsqu'il dit & un intrus : « Tu n*as pas le vêtement qu'il faut à un hiérophante; tu n'as ni la chevelure, ni la bandelette qu'il doit avoir; tu n'as
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Nous ne parlerons pas non plus de la formation pédagogique. Malgré ce qu'en disent des critiques, cependant fort sages et dont on ne saurait mettre en doute la probité intellectuelle, nous voulons toujours croire qu'elle ne fait défaut à aucun de ceux qui aspirent au noble métier d'éducateurs.
Un architecte connaît les principes de son art ; un éleveur étudie les lois des espèces et des races ; comment supposer qu'un maître puisse oser assumer, la lourde tâche d'élever des ànies, sans avoir pris la peine d'apprendre l'art de les manier ?
Dans le projet de Lakanal il était dit que, pendant les cérémonies publiques, le maître d'école devrait porter une médaille avec cette inscription : « Celui qui instruit est un second père l » ,
Sous une forme bien emphatique, était proclamé très exactement le principe qui doit guider le maître et ceux qui le choisissent. Le professeur tient auprès des enfants la place des parents; il doit donc, autant que possible, par ses idées, par son langage, par ses origines mêmes, ressembler au père dont il est l'aide ou le suppléant.
Dans l'œuvre de l'éducation, il visera à diriger le développement de l'âme dans le sens des aspirations
fait que lui prendre ses paroles et tu cries : < Voici les paroles saintes elles-mêmes ! » Esclave ! C'est d'une autre manière qu'il faut se mettre k enseigner ; c'est là une grosse affaire, qui a ses mystères et qui ne peut être entreprise à la légère par le premier venu. Peut-être même ne suffit-il pas d'être vraiment sage pour se charger du soin des jeunes gens ; il faut encore, par Jupiter, certaines dispositions et certaines aptitudes; il y faut même un certain extérieur et avant tout que ce soit Dieu qui vous pousse à prendre ce rôle, commfe il poussait Socrate à réfuter les erreurs, Dio- *• gène à réprimander avec un ton de roi, Zenon à enseigner et à dogmatiser. Il y a des gens qui, dès qu'ils ont reçu te qui s'enseigne et rien de plus, se hâtent de le rendre. Commence par le digérer, puis ne le rends pas. Digère-le et fais-nous voir ensuite une transformation dans ta partie maîtresse, comme les athlètes nous montrent leurs épaules transformées par l'exercice et le genre de nourriture, comme ceux qui ont étudié un métier se montrent transformés par ce qu'ils ont appris. Fais do même dans ton genre. »
Epictète, Entretiens, III, XXI.
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naturelles et familiales. L'instruction qu'il donnera devra être accommodée au caractère, à la race, aux conditions de vie de la population au sein de laquelle il tient la place des chefs de famille.
Le langage qu'il parlera * sera celui du père et de la mère qu'il représente.
Pour que le maître répondît sans peine à cet idéal et le réalisât non seulement avec succès, mais encore avec plaisir, il suffirait tout simplement qu'il fût né ou qu'il eût vécu dans la région où il doit enseigner.
Le professeur, en effet, qui exerce dans sa région " possède déjà, par nature, par hérédité ou par simple observation, tous les secrets de la race, du milieu, du sol, de la langue. L'application de la méthode indiquée n'est point pour lui, comme on- a pu le croire et le dire, une chose difficile, entraînant après elle un surcroît de peine et de travail ; s'il peut y avoir peine ou déplaisir à étudier et faire aimer quelque chose qu'on * ne comprend pas ou qu'on n'aime pas, parler des choses de son pays, dans la langue du berceau, est, au contraire, un charme des plus vrais et des plus naturels.
Entre un pays et son voisin il peut bien y avoir quelques différences géologiques ou dialectales, mais elles ne sont pas si grandes pour qu'avec tant soit peu de sagacité, d'usage, et de bonne volonté, on n'arrive rapidement à les vaincre.
I. Nous ne disons pas le langage qu'il apprendra aux enfants, mais celui qu'il leur parlera, précisément pour leur enseigner, comme nous l'avons montré, la langue officielle qu'ils ne connaissent pas encore.
3. Ici, comme partout, d'ailleurs, il ne faut pas exagérer un principe qui ne peut produire de bons résultats que s'il est appliqué avec intelligence et mesure. Il ne faut jamais perdre de vue le fameux concept de Vunité que nous avons reconnu être une des bases fondamentales du génie latin et provençal. D'après lui, la perfection de l'être, des individus, des institutions, vient de l'union harmonieuse d'éléments assez semblables pour s'allier, mais assez divers pour n'être pas uniformes. — Placé dans sa ville môme, le maître risquerait de créer l'uniformité ; trop dépaysé et déraciné, il ne produirait que la diversité, l'antagonisme même; maintenu dans sa région, il opérera dans les conditions les plus favorables.
Si le professeur enseigne loin de son pays, il est, au contraire, bien à craindre qu'il n'arrive pas à représenter le père d'une manière normale et parfaite.
N'est-il pas lui-même un déraciné f N'ayant pas le caractère de la race qu'il doit former, ne connaissant pas son histoire, ne parlant pas sa langue, comment parviendrat-il à transmettre à la jeune génération ce fonds d'idées et d'images qui, en la reliant avec son passé, constitue sa force et son originalité ' ?
I. On s'est beaucoup plaint, ces derniers temps surtout, de rinfériorité de Y éducation donnée dans nos écoles. N*en trouverait-on pas une cause dans la nécessité, malheureusement assez fréquente, où Ton s*est vu réduit de faire développer Tâme d'une race par des déracinés ?
11 est vrai que le professeur étranger qu'on envoie dans une province spéciale, s'il n'a aucune connaissance de l'histoire de cette province et de l'idiome qu'y parlent les enfants, peut, s'il a conscience de son devoir, en faire une étude pratique. Le missionnaire, qui s'expatrie volontairement et va faire l'éducation du petit sauvage, surmonte de plus grandes difficultés pour se mettre au courant de ses mœurs et de son idiome. Tout professeur qui veut enseigner une matière quelconque se résigne à l'apprendre d abord ; le professeur de sciences étudie les mathématiques avant de les enseigner; ainsi fait le professeur de géographie, d'histoire ancienne ou moderne.
Nous savons que, parmi ces exilés volontaires, il en est qui, par devoir, se mettent à aimer leur patrie d'adoption, s'y enracinent profondément, y déploient quelquefois plus de dévouement, et y recueillent plus de fruits que ceux-là, hélas I qu'on ne change pas de région, mais qui ont été, par leur éducation ou leur volonté, déracinés sur place.
Il faut avouer pourtant que c'est là un surcroît de fatigue et de travail qu'on pourrait éviter et.qui, d'ailleurs, peut n'être pas du goût de chacun en vertu même du principe général de notre thèse. Exilé par nécessité, on ne se déracine pas soi-même de gaîté de cœur. Après avoir imposé ail corps une acclimatation souvent préjudiciable à la santé elle-même, c'est peut-être demander beaucoup à l'esprit que de s'astreindre à une nouvelle acclimatation morale. Un professeur envoyé dans une région par trop étrangère à la sienne trouvera dans la langue et les usages de cette région bien des choses qui ne cadreront pas avec son génie natif, ou, avec son éducation personnelle. On comprend alors, bien qu'on ne l'approuve pas, qu'il se mette en d'îvoir, le plus souvent par instinct naturel, quelquefois aussi pour se venger de son exil, d'entreprendre une guerre acharné^ contre tout ce qui n'est pas conforme à l'idéal de sa propre race ou à son éducation spéciale. Fort logique peut-être, l'œuvre n'en sera pas moins déplorable.
Il n'est pas d'administration, laïque aussi bien que religieuse, où l'on ne voie arriver avec appréhension pour les usages établis, quelqu'un de ces innocents déportés, qui sont les premiers à souffrir <Jo l'avancoment qui le> déracine, sous prétexte de les récompenser.
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Ce qui faussa, pendant longtemps, le jugement des maîtres, ce fut la crainte de paraître vulgaire^ en montrant qu'ils connaissaient et estimaient une langue considérée comme un signe de roture.
Sous rinfluence d'un mouvement venu d'en haut, on peut voir aujourd'hui quelle joie et quelle fierté éprouvent les fils de la province à conserver et à faire aimer une langue qu'ils connaissent supérieurement et qu'ils estiment du plus profond de Pâme*.
« Nos instituteurs, disait M. Bréal en 1872, qui, pour la plupart, sont nés à la campagne..., sont bien préparés pour donner l'enseignement dont nous venons de parler. •
« La seule difficulté, c'est de vaincre la prévention qui existe chez eux, et peut-être le plus fortement chez ceux-là qui ont le plus longtemps parlé patois au foyer domestique; mais un cours d'histoire de la langue, donné à l'École Normale, triomphera sans peine de ces préjugés". »
Les préventions sont tombées, les préjugés softt morts, et bien des maîtres, aujourd'hui, seraient fiers de répondre au délicieux portrait que nous trace du vieil instituteur de son village un de nos modernes romanciers :
« Ah ! ce n'était pas une école de déracinés, notre « petite école îo I Nous n'y apprenions guère qu'à grandir et qu'à aimer vivre. Ainsi, les choses à savoir venaient à nous sans qu'il fût besoin de courir à Qlles... ; mais ce que nous savions, nous le savions bien.
« Le matin, le maître jardinait. Nous l'aidions : les grands l'écoutaient parler sur les plantes...
« Nous apprîmes un peu de géographie générale, nous ne savions qu'imparfaitement ce qu'étaient Hugues Capet et Charles Quint et ce qui s'était dit au traité d'Utrecht ;
1. Il est à noter, en effet, que les plus fougueux adversaires Jes dialectes, les instituteurs les plus enflammés pour crier à leurs élèves'la défense de parler patois, même dans les rues, sortaient de familles de p/iysans ou d'ouvriers qui n'employaient chez eux que le mélodieux parler de leur province. Maintenant que l'opinion est renversée, ce sont eux qui se trouvent le plus merveilleusement outillés pour appliquer avec intelligence et succès la méthode bilingue.