M. Bréal, op. cit., pp. 65 et
mais nul de nous n'ignorait où étaient nés nos ancêtres, et ce qu'ils avaient fait de bien et d'héroïque. Le souffle de l'histoire locale emportait nos âmes.
« Après avoir vogué dans la légende, le maître nous expliquait les causes de tant de gloire : la méthode, l'ordre passionné de l'esprit latin., son respect des traditions et des coutumes. Le moindre d'entre nous vivait dans sa race, s'y développait comme une fleur dans son climat propre. Ces mystères nous étaient expliqués par des images, des contes empruntés à notre infime existence, à l'histoire de nos familles, à la terre, aux hommes...
« J'ai encore de ces vieux cahiers, que je regarde de travers, du coin de l'œil, car je me méfie des larmes; ce sont des dictées sur la guerre deâ Albigeois, des pages d'écriture où je lis des choses comme celle-ci : « Il faut estimer ce que l'homme fait, non ce qu'il veut faire. — Nulle noix sans coque. — Fou est celui qui cherche meilleur pain que de froment. » Mes yeux n'en ont jamais pu lire plus de trois feuillets.
« Il y avait des jours où le maître nous emmenait aux ^ champs et priait les campagnards de nous expliquer la moisson, la fauchée, le bottelage, les divers travaux de l'épi... « Monsieur » laboura un jour devant les classes : son sillon fut net comme une règle....
« Voilà donc, en cette petite ville de province, comment s'interprétait le programme de l'enseignement. Nous étions sains^ vigoureux, intéressés à agir; nous savions un peu de la nature et un peu des hommes ; nous aimions nos usages ; et nos pères nous trouvaient asse^i savants pour la vie.
a Ce maître, qui disait à ses élèves : « On n'est propre à servir la France que si l'on aime bien sa province », disparut un jour. Quand? En soixante-dix.
« Quelque temps après, nous entendîmes les grands qui disaient, avec un air de tristesse profonde : « Monsieur est mort à Tarméede la Loire, en défendant la France!...*» .
I. Georges d'Esparbés, La PetiU École. {Le Journal du 10 mai 1899.)