‹ La pédagogie régionalisteChapitre 52 sur 77 · DE LA MÉTHODE LINGUISTIQUE · texte numérisé non relu

DE LA MÉTHODE LINGUISTIQUE

« Une idée a bien» de la peine à se faire pardonner d'être ou de paraître neuve *. »

C'est pourquoi nous croyons utile de faire en quelques pages l'histoire de celle que nous venons d'exposer.

Pour ne pas remonter trop haut, on peut dire qu'elle eut, sinon pour cause première, au moins pour occasion prochaine, la mise hors la loi les dialectes locaux par les

I. De Berluc-Pérussis : Savinien et ses précurseurs. Citons tout le passage : «c Une idée a bief de la peine à se faire pardonner d'être ou de paraître neuve. La routine est si attirante, si aisée I Et puis, avouons-le, la foule et la science elle-même ont été si fréquemment dupées par les novateurs, qu'on s'explique leurs préventions instinctives contre tout ce qui n'a pas reçu encore la sanction de l'expérience. Par bonheur, nous sommes 1à, nous, les fureteurs du passé, et, plus d'une fois, nous venons au secours d'un prétendu utopiste, en lui trouvant des ancêtres dans le vieux temps. «<( Que n'a-t-on pas écrit contre la proposition de Savinien d'enseigner le français d'oU, à l'aide du français d'oc > Les plus bienveillants criaient au paradoxe. Nourris des antiques préjugés du conventionnel Grégoire et de sa génération contre les patois, nombre de gens instruits regardaient comme une rêverie plaisante d'introduire dans le local scolaire ce parler indigène qui, depuis un siècle, en est si impitoyablement banni. Quiconque, pourtant, a tant soit peu exploré les archives des communes et des notariats sait fort bien que le nombre des illettrés était moindre au siècle dernier que de nos jdurs. Or, il est de notoriété que les magisters d'antan ne s'entretenaient qu'en provençal avec leurs élèves, que c'est en provençal qi^ils leur expliquaient la grammaire, le catéchisme et les quatre règles* Ce procédé n'était point si mauvais, puisque, en 1789, presque tous les villageois provençaux savaient lire et calculer, »

ÂPÊRÇU HlSTORIQliÉ l)^

Jacobins de la Révolution et l'imposition exclusive du. français dans toutes les écoles.

Les paysans, dont Tesprit est d'autant plus logique qu'il obéit plus aveuglément à la nature et à l'instinct, furent les premiers à pressentir les dangers de cette proscription. Leur résistance obstinée à l'enseignement nouveau fut un premier avertissement pour les instituteurs.

Bientôt, quelques maîtres intelligents, sentant toutes les difficultés de la méthode unilingue, eurent l'idée de s'appuyer sur les anciens dialectes, pour faire apprendre plus facilement la langue officielle.

Le premier essai dont nous puissions citer l'auteur est celui du citoyen Tanguy, le jeune, qui, dès l'an VIII de la République, faisait imprimer à Brest (1800) : « Le Rudiment du Finistère^, manuel français-breton destiné à faire passer d'une façon rationnelle les enfants de la connaissance de leur langue maternelle à celle de la langue française K

En 18 19, un maître d'école de Marseillan (Hérault), du nom de Dupont, écrivait dans le numéro du i5 juin du Véridique, journal officiel de la préfecture de l'Hérault, une note si intéressante au point de vue qui nous occupe, que nous croyons devoir la citer en entier :

• La première chose qui frappe renseignant observateur dans le Midi, c*est le langage. Â Texception d*un très petit nombre de personnes des grandes villes, tout le monde parle patois, c*est-à-dire un langage qui diffère du français presque autant que Titalien ou l'espagnol. Parmi les habitants des campagnes, il y en a bien peu qui connaissent même les phrases usuelles de la langue nationale ; ils ignorent presque tous jusqu'au nom français des choses dont ils font usage à tout instant du jour. Je n'excepte pas même les personnes qui ont appris à lire. Les cultivateurs des cités populeuses sonl dans le même cas, et je crois qu'il n'y a que les artisans qui ont voyagé qui en sachent davantage.

« Cependant les écoles du Midi sont organisées comme celles du

I. Nous avons bien entendu parler de dçux ou trois autres manuels bretons composés dès 4'aurore même du XIX* siècle, mais nous n'avons pu en retrouver les indices bibliographique^.

l8o PÉDAGOGIE RÉGIONALISTE

. Nord delà France. Partout on fait usage des mômes livres, partout on emploie les mômes moyens.

« Mais les enfants de nos contrées, pensant en pa\ois et n'exprimant entre eux, comme dans leurs familles, leurs pensées, leurs besoins, que dans cet idiome, peuvent-ils faire dans les étude^ les mômes progrès que ceux du Nord qui tous parlent français ou, du moins, un langage qui en approche beaucoup ? Peut-on profiter des instructions qui sont faites dans une langue à laquelle on est étranger? Peut-on apprendre une langue par la seule lecture, et sans la comparer avec celle que Ton parle habituellement? Dans le cas de la négative, quels avantages peut-on retirer de la lecture d'une langue que Ton ne parle point, que Ton ne comprend point ? Les dix-neut vingtièmes des enfants du Midi sont dans ce dernier cas. Ils ne comprennent guère mieux le français qu'on leur fait lire que le latin qu'on chante à l'Église. Aussi, le plus grand nombre n'apprend à lire que fort tard, et beaucoup se dégoûtent et se retirent âes écoles sans avoir rien appris, après y avoir passé néanmoins un temps qui devrai^ suffire à leur instruction complète.

w Je ne pense pas que l'on doive attribuer tout ce retard à l'ancienne méthode ; je ne pense pas non plus que la nouvelle, malgré sa grande supériorité, produise dans le Midi d'aussi heureux, d'aussi rapides résultats que dans le Nord, à moins que l'on n'emploie des moyens particuliers. Enfin, j'ai observé qu'un élève ne parvient à lire d'une manière supportable que lorsque l'usage a familiarisé jusqu'à un certain point son oreille avec les mots et les principales formules de la langue française.

a Cette observation m'a fait imaginer un moyen que j'emploie depuis quelque temps avec succcès pour hâter les bienfaits de cet usage : c'est d'enseigner à mes élèves de traduire le patois en français. Voici de quelle manière j'ai appliqué ce moyen à l'enseignement actuel : dès la première classe, chaqge moniteur présente à ses pupilles, en demi-cercle, le nom patois des choses les plus usuelles et leur en demande le nom français. Cet exercice, que l'on continue jusqu'à la cinquième classe, étant terminé, les enfants commencent à traduire, toujours oralement, de petites phrases graduées et toutes prises dans l'usage le plus ordinaire. Ce dernier exercice, continué jusqu'à la fin des études, peut comprendre toutes ou presque toutes les phrases patoises dont la traduction présente des* difficultés. Je travaille à les recueillir. J'en ai déjà un grand nombre.

« Je propose ce moyen principalement aux instituteurs des campagnes et à quelques instituteurs des villes, car il serait possible qu'il ne produise pas le môme bien dans les grandes écoles des grandes cités, dont les élèves parlent français dans leurs familles.

f Et comme le patois diffère d'un canton à^ l'autre, dans chaque canton on changerait ou on ajouterait aux exercices tout ce que les

APERÇU HISTORIQUE l8l

localités demancl4sraient.^e fournirai au besoin de plus amples explications.

« Si le moyen que je propose était adopté, je crois que l'usage, ou pour le moins une certaine connaissance de la langue française, se répandrait insensiblement jusque dane les plus petits hameaux du Midi. Alors, l'instruction ne serait plus illusoire et le peuple des départements méridionaux pourrait bénir notre bon Roi dans le même langage que Sa Majesté emploie pour assurer le bonheur de ses sujets. Alors, l'artisan, le cultivateur, le berger entendraient mieux les instructions de leurs pasteurs, ils pourraient en profiter. En arrivant à l'armée, nos jeunes militaires entendraient le langage de leurs chefs, et le service gagnerait nécessairement. Alors, on pourrait espérer de mettre le Midi au niveau de la civilisation des autres parties du royaume. Alors, si un habitant du Nord de la France venait visiter nos belles contrées, il serait entendu de nos cultivateurs, il pourrait converser avec eux, il se croirait toujours dans sa patrie. N'y aurait-il pas d'ailleurs quelque avantage à ce que tous les membres d'Une môme famille parlassent la même langue ?

« Ce qui me fait tenir plus particulièrement aux moyens que je propose, c'est cette observation essentielle, que les nombreuses fautes que l'on nous reproche sous le nom de gasconismes ne proviennent que de ce que nous traduisons mal le patois en français ; car, dit Condillac, nous pensons dans la langue que nous parlions dans notre enfance....

« Enseignez donc aux méridionaux à traduire le patois en français, et ils ne feront plus de gasconismes. Je suis si persuadé de cela, que je travaille principalement pour Aa propre instruction à un ouvrage sur cette matière. ■

En 1826, J.-J. Chabaud publiait, à Marseille, une Grammaire française expliquée au moyen de la langue provençale, ou nouvelle méthode avec laquelle un provençal qui sait lire peut, sans maître, apprendre, en peu de temps, à parler et à écrire correctement le français *.

Nous retenons ces quelques lignes de son épigraphe :

« Une grammaire toute française ne peut convenir qu'à quelques provinces où le français est usuel. En Provence, un pareil ouvrage est insuffisant, parce que nous ne pouvons apprendre le français que par notre langue paternelle, c'est-à-dire par le provençal. »

Page 1