RÉSULTATS LINGUISTIQUES
Art. I. — POUR le français.
L'étude comparée du français et du dialecte local, agréable et facile, donne de la langue officielle une connaissance sûre, profonde, nuancée.
L'acquisition de Torthographe est facilitée, la syntaxe est éclairée, les provençalismes corrigés, la prononciation elle-même mieux établie et mieux différenciée.
Rien ne fait mieux ressortir les nuances d'une expression, les délicatesses d'une tournure que la comparaison avec les expressions et les tournures analogues d'une langue différente. Les métaphores apparaissent mieux; le mécanisme de composition et de dérivation, saisi sur le vif dans un idiome dont on possède le génie instinctif, livre plus aisément ses secrets.
Non contente d'épurer la langue officielle, la comparaison permet encore de l'enrichir et de la régénérer.
L'observateur impartial ne peut s'empêcher de reconnaître que notre chère langue française, à mesure qu'elle devient plus universelle, se fait aussi plus abstraite. On n'y reconnaît plus guère ce « parler simple et naïf, succulent et nerveux, non tant délicat et peigné que véhément et brusque », qui faisait les délices de Montaigne, et nous charme encore quand nous le rencontrons dans les œuvres d'un Villon, d'un Marot, d'un Rabelais.
Nous avons vu les Jacobins couper violemment les racines dialectales de notre beau parler ; si le mouve-
ment qui s'accentue de jour en jour contre les études secondaires n'est pas arrêté, on coupera aussi toutes ses racines latines.
Comme elle a perdu, de fait, la faculté de se régénérer elle-même, en créant, de son propre fonds, les mots nouveaux que réclame l'incessante évolution de la pensée • et de la civilisation, la voilà, comme d'aucuns le prétendent, véritablement condamnée à se dessécher ou à s'adultérer.
A quel vocabulaire va-t-elle emprunter, de fait, les expressions que réclame le progrès ? aux dictionnaires étrangers *. L'anglais surtout nous envahit.
Avant d'aller ainsi s'approvisionner sur les marchés voisins, a-t-on bien « crocheté et fureté » les greniers de la maison, pour s'assurer si le mot que l'on cherche ne se trouve pas dans quelqu'un de nos dialectes* ?
1. Ce serait peu si pareille aberration n^aboutissait qu'à ridiculiser quelques fats ou quelques poseurs. Le malheur est que la langue y perd sa richesse et sa personnalité.
Ces emprunts, absolument inassimilables» puisque contraires au génie de notre idiome, sont de plus inintelligibles pour ceux qui ne sont pas initiés.
En introduisant dans la pratique d'un pays des mots qui ne se rattachent à aucune racine nationale* et ne répondent en aucune façon au génie linguistique d'une race, on met les citoyens dans l'impossibilité de découvrir le sens de ces mots par les moyens naturels et réguliers qui sont l'intuition instinctive que fournit le génie d'une langue et la comparaison réfléchie avec les mots qui constituent le fond de cet idiome.
Les obliger à sortir ainsi de leurs habitudes instinctives, pour s'astreindre à une initiation si contraire au génie de leur race, n'est-ce pas contrarier la nature elle-même >
2. c II y a dans nos contrées méridionales une foule de choses qui n'ont paside nom en français. Nous pensons nous tirer d'affaire en leur donnant des noms latins, grecs, allemands ou anglais, absolument étrangers, et réclamant, pour être entendus, une véritable initiation.
« Je prendrai, entre cent autres, l'exemple de cette roche formée d'un agrégat de cailloux réunis par un ciment naturel et que nous appelons poudingue.
« Pourquoi lui avons-nous infligé ce nom anglai.^ de poudingue, alors que, dans tout le Midi, le paysan l'appelle u sistre ».
« En adoptant ce mot du paysan, nous eussions enrichi la langue officielle d'un vocable national qui lui manquait, et. de plus, il nous eût suffi de lire sur la carte les mots : sistre, sistr^is. sisiron, sistrières, sestrières, pour connaître par avance la nature de la roche du lieu, ce qui peut avoir une grande utilité pour l'officier, aussi bien que pour l'ingénieur et le géologue. » P. Devoluy, Les noms dans la carie, p. ?■
24f> PÉDAGOGIE RÉGIONALISTE |
Si le terme existe, clair et élégant, pourquoi en emprunter d'exotiques qui souvent ne le valent pas ?
Les choses et les actions, qui se ressemblent dans Taspect général, revêtent, suivant le soleil qui les éclaire ou la nature qui les encadre, des nuances délicates qu'une expression étrangère au pays ne saura point rendre en toute plénitude.
Cueillons donc sur notre sol les fleurs dont nous voulons orner notre parler*.
a Que le gascon y arrive, disait Montaigne, si le français n'y peut aller. »
C'est pour avoir mis largement en pratique ce principe, qu'il a su, aussi bien que quelques-uns de ses contemporains donner à son style tant de vie et tant de saveur.
C'est le peuple qui fait la langue et non pas les savants. Veut-on des mots imagés, expressifs, pittoresques, pleins de vie et de couleur, c'est à lui qu'il faut les demander.
Il a pour chaque sujet un vocabulaire approprié, plein de naïve délicatesse pourle sentiment, de vibrante énergie pour la vie et l'action, d'enthousiasme pour l'art, et même d'une ampleur surprenante pour les nobles pensées.
Que de mots nouveaux on apprendrait en le fréquentant, ayant la vraie saveur du cru, le goût du terroir, le parfum d'une originalité topique " : « Encore te veulx-je avertir, disait du Bellay, de hanter quelquefois non seulement les savants, mais aussi toute sorte d'ouvriers et gens mécaniques, comme mariniers, fondeurs, peintres,
1 . Grégoire voulait que la langue française, tout en anéantissant les patois, sût c s'enrichir de leurs dépouilles et leur emprunter des mots expressifs, des tours naïfs et pittoresques ».
2. La langue française gagnerait, au contact de nos idiomes provinciaux, de pouvoir nommer en termes plus précis des objets, des actes« des idées, qui, jusqu'ici, avaient échappé aux linguistes de Paris. Elle s'enrichirait ainsi d'un grand nombre de termes géographiques, de noms de fruits, de cultures, d'instruments et d'opérations, de métiers locaux, surtout d'arts agricoles, etc., etc.
graveurs et aultres, savoir leurs inventions, les noms des matières, des outilz, et les termes usités en leurs^ arts et mestiers, pour tirer de là ces belles comparaisons et vives descriptions de toutes choses. »
La méthode régionaliste, favorisant un échange constant entre deux langues de même origine, contribue à faire passer dans Tidiome officiel, sans lui rien faire perdre de sa clarté, de sa noblesse et de sa précision, tout ce que le dialecte populaire a de naïveté, de malice et d'exubérance.
De tous temps, le génie français a cherché, pour se refaire une jeunesse, à se retremper dans quelque atmosphère plus fraîche et plus sereine. A Tépoque de la Renaissance, il s'abreuva aux sources grecques et latines. L'Italie et l'Espagne eurent ensuite ses préférences. Shakespeare et Goethe furent plus tard ses maîtres.» Aujourd'hui, il semble hanter les brumes et les glaces, voletant de Tolstoï à Nietsche, d'Ibsen à Sienkiewicz, en attendant que le destin ou la mode change eflcore sa direction.
« Qui sait, Messieurs, disait Armand Sylvestre *, si les vrais lettrés ne se réfugieront pas, un jour, dans ces dialectes locaux (ï une musique si savoureuse, d'une si grande fidélité à leurs origines, pour échapper à l'impertinent effort qui menace aujourd'hui la langue française dans sa noblesse généalogique et dans ses belles traditions d'antiquité? »
Pour raviver notre génie artistique et littéraire, sans troubler la continuité de son évolution normale, les régionalistes n'ont-ils pas raison de le ramener à la source pure et jéconde de ses propres traditions?