I. Discours à la Cour d*amour d'ArgeUs, septembre
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Art. II. — POUR la langue locale *.
Nous avons vu que le grand principe de Ist méthode régionaliste était de faire à chacun sa part, de ne rîen sacrifier du passé pour ne rien enlever à l'avenir, de cultiver ensemble tous les éléments capables de contribuer au progrès.
Si, parla méthode Savinienne, elle greffe doucenient le français encore inconnu sur Tidiome local déjà connu, il s'en faut qu'elle méprise celui-ci et le rejette quand elle s'en est servie, comme on ferait d'un escabeau quand il nous a aidé à monter sur un trône.
Dans le travail de comparaison, dont le but primordial, nous l'avons dit, est de procurer une connaissance plus approfondie de la langue ofiflcielle, l'idiome local n'est, il est vrai, qu'un simple instrument ; mais, par l'usage, l'instrument s'affine et se perfectionne.
Qu'on le veuille ou non, le peuple parle, de fait, et parlera toujours un dialecte. On dirait que c'est pour lui une nécessité de nature, puisque là où il n'a pas d'idiome naturel, 'il se crée, en dehors de la langue officielle, un jargon, un argot.
A ce peuple que nos méthodes de proscription condamnent presque fatalement à n'avoir plus qu'un idiome abâtardi et déconsidéré, la méthode de comparaison procure l'avantage et la satisfaction de parler, avec pureté et correction, la langue qu'illustrèrent ses aïeux et qui réfléchit l'âme de sa race.
Cette langue vaut d'ailleurs la peine qu'on la conserve et qu'on la perfectionne. Elle est riche, savoureuse et colorée.
Son vocabulaire descriptif est un véritable recueil de métaphores, les plus justes et les plus brillantes.
I. Il est Ipien entendu que nous ne désigrnona pas sous ce nom les patois bâtards qui ne sont qu'une mauvaise corruption du français ou du provMçal, mais seulement les dialectes qui ont une réelle valeur originale.
El son vocabulaire satirique? Il faut le lire dans les côrttes de Roumanille et d'Achille Mir, ou l'entendre sur les lèvres des feftifnes de Provence ».
Que de diminutifs^ d'augmentatifs, de dérivés pour préciser, adoucir, nuancer* I Que d'expressions de toute toute sorte, la plupart très exactes et très imagées* et qui, souvent, n'ont pas leur équivalent en français I
La langue d'oc, plus synthétique que celle d'#ïl, a gardé plus fidèlement l'empreinte du latin, qui apparaît, souvent très nette, dans son vocabulaire*, dans sa morphologie*,
I . Il est riche en épithètes homériques, le plus souvent tirées de qualités concrètes, comme les affectionnait le génie grec :
Un soufflet donné par une main provençale s'appelle un viro-gaulo (un retourne-joue) ; — un paresseux est désigné par Tépithète de tiro-pausa (travaille lentement) ; — un calomniateur est une lengo de serp (langue de serpent) ; — un grand mangeur est un curo^biasso (vide panier) ; — un miséreux, qui ne mange pas toujours t sa faim, un manio quand Va (mange quand il a).
Semtna d'aguio, stmtT dts aiguilles, veut dire: faire du travail inutile. Lipo-H l'uei, signifie : iiEiis-en ton deuil. — Dans le poème d*Esttlto, le braconnier Pau-parlo (parle-peu) traîne son chien Bramo^am (hurle-faim) vers le mas de Mau^pago (paie-mal).
a. Aucèu, auctlet, auceloun. aucelounet, aucelin, auceliho ; il y en a pour tous les genres de volatiles I
Atin, eilaUn, aperaîin, apereilalin, donne toute la gamme des distances.
Farandoulo» farandouUt, farandouleio, farandoulado ; farandoula, farandouleja ; farandoulaire, farandoulejaire.
Chato, qui a pour diminutifs, chatouno, chatouneto, a aussi pour augmentatif et péjoratif : chatarasso I
3. Ce sont des verbes surtout : apastura, donner de la pâture; àlanqueja, paraître blanc ; caudeja, remuer la queue ; baneja, montrer ses cornes ; Jfloureja, voltiger de fleur en fleur ; fourfouia, fureter ; g^cla, jaillir ; pou^ touneja, baiser sans cesse (Ronsard avait dit baisotter) ; raceja, tenir de sa race : tintourla, bercer ; trignoula, carillonner, etc.
4. Certains mots sont à peine modifiés : pati (pati), souffrir ; cadeno (catenam). chaîne ;5èavo (sylvam), forêt; manda (mandare), envoyer; Véure (hederam), l'ierre (et non le lierre).
En Provence, on affectionne les noms romains : Marius, César, Numa. On en sait môme la signification historique : Fagues pas ta Cassandro, dit la vieille femme à sa commère qui veut prophétiser.
Dans les poids et mesures on a conservé pas mal de mots latins.
Beaucoup de substantifs ont conservé plus exactement qu'en français le genre latin: la po«iso«» (potionem), le poison ; lou bon ô/i (oleum); un éhtable (stabulum) ; loufum (fumum) ; lou reloge (horologium).ctc.
5. Il suffit de cit^r les finales sonores des substantifs ou adjectifs et les désinences des verbes mieux conservées dansjes temps composés : amave^ amère, amesse.
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dans sa syntaxe* et jusque dans sa prononciation même*. Quelle harmonie dans cette langue : c Même quand elle parle, on dirait qu'elle chante ! » s'écrie Baudelaire '.
« Que vous soyez riche ou pauvre, nous dit Mistral *, trouvez-vous seulement à deux cents lieues d'ici ; si, par hasard, un jour, vous entendez, dans une foule, parler comme chfez vous, comment se fait- il que vous vous retournez, que vous vous avancez, que vous accostez celui qui parle et lui dema\idez aussitôt d'où il est ? S'il vous répond avec les mots de votre pays, d'où vient que vous sentez perler une larme sous votre paupière, et que vous voyez s'agiter dans votre souvenir toutes ces intimes choses qui sont la poésie et qui sont le bonheur? »
* Toute âme bien née aime déjà d'instinct la langue de sa mère; Aubanel le disait excellemment quand il parlait de « ce sentiment aussi vieux que le monde, aussi éternel que lui : l'amour de la langue du berceau*».
1 . Même quand il s'exprime en français, le provençal affectionne encore les tournures latines, les contractions, les inversions, la suppression du pronom, etc.
2. Elle a non seulement conservé presque intact Taccent tonique si caractéristique dans les langrues de l'antiquité, mais même certains détails de prononciation, par exemple : u prononcé ou, soit isolé, soit en composition : mouié =^ mulier ; oumbros= i^mbra ; ourme := ulmus ; oundo unda : ca«5o^ eau sa.
3. On présenta^ un soir, à M. Vincent dlndy, dont le génie si original semble s'être donné la tâche d'arracher & la parole naturelle les secrets de sa mélodie, un jeune poète qui lui dit une pièce provençale : f iTotre langage est une musique, s*écria-t-il ravi, la plus naturelle et aussi la plus exquise I >
Et comme l'auteur, pour être encore mieux compris du musicien français, prqposait de lui dire la même pièce en vers français ; « Non, non, répondit l'artiste, vous ne chanteriez plus si bien : le génie du poète serait assurément le même, mais le luth moins harmonieux. »