I. - LES DEUX PATRIES
Au point de vue pratique, quelle conclusion devonsnous tirer de toute cette étude?
Si nous avons bien compris les principes régionalis-
tes, ils nous conseillent d'observer la nature, de la suivre
avec intelligence, sans rien négliger du passé, sans rien
• brusquer du présent, sans rien compromettre de Tavenir.
Favoriser le cours normal de l'évolution, s'adapter aux faits et aux circonstances, profiter de toutes les richesses et de tous les avantages existants, telle est la tactique générale, qui réprouve, il faut bien le noter, toute exagération et tout exclusivisme.
En effet, suivre la nature après l'avoir étudiée, ce n'est pas lui obéir aveuglément. Être régionaliste, ce n'est pas être chauvin.
Le régionalisme bien entendu demande seulement qu'avant de s'assimiler une nourriture étrangère, qui risque de fausser la pâture et d'altérer le tempérament, on s'établisse fortement dans sa personnalité naturelle et normale, et que l'apport étranger se proportionna à la réceptivité et à la résistance de l'organisme.
Il enseigne lui-même que tout bon français a deux patries : la petite terre où il est né, et puis la grande France-
Loin d'être exclusives l'une de l'autre, ces deux patries s'enlacent, s'unissent et se complètent.
2^6 PÉDAGOGIE RÉGIONALISTÈ
. Le régionaliste reconnaît la nécessité de se faire une âme française ; la mission spéciale qu'il se donne est seulement de nous persuader que la petite patrie est la condition et la sauvegarde de la grande, et que, par conséquent, nous ne devons rien laisser faire qui puisse porter atteinte à son autonomie et à son originalité.
Il en est qui, pour avoir plus d'unité, voudraient faire disparaître les différences qui font précisément le charme de chacune de nos provinces, oubliant que c'est par là qu'elles ajoutent au lustre de la grande patrie.
Brûler une bibliothèque, herbier séché de pensées mortes, a paru aux historiens une aêtion si atroce, qu'ils refusent de croire que le farouche Amrou ait osé s'en rendre coupable.
Renverser les traditions, détruire la langue, anéantir tout le fonds d'idées qui constitue la pensée, l'âme même de nos races méridionales, serait un crime plus odieux.
« Malheur à la nation, s'écrie le Maître de Maittane, qui tuerait ainsi sa poésie j car, dans la poésie, comme dans le printemps, il y aie renouveau, la sève, l'allégresse d'un peuple, la jeunesse et l'enthousiasme...
« Ah I si l'on savait le mal que l'on fait à la patrie, en arrachant au peuple l'instrument naturel de sa pensée naïve, en arrachant à l'homme de la terre le lien qui le rattache à sa vieille famille, à ses bonnes coutumes, au pays où il est né !
« La jeunesse descend vers la corruption des villes ? Sevré de son langage et de la poésie qu'épanchait ce langage, et de la nostalgie qu'emportaient autrefois ceux qui quittaient le 'pays, qu'est-ce qui pourrait la retenir dans de pauvres villages, habités par l'ennui ?
« Lorsque les nobles gouvernaient, ils tiraient gloire de leur naissance, de leurs aïeux, de leur blason, de leur passé. Et maintenant que le peuple est devenu le maître, aurait-il la faiblesse de rougir de sa mère, de renier la langue qui lui fait sa noblesse, qui porte le Wa-
Les deux patries 2^7
son de son passé, de son histoire? Non, ce n'est pas possible *. »
C'est envers le peuple surtout qu'on se rendrait coupable si on tarissait cette sève populaire qui offre à sa soif de poésie et d'idéal son plus naturel aliment.
Pour que le peuple lise, pour qu'il chante, il lui faut de ces petites œuvrettes que la province seule peut faire éclore et qui résonnent si bien à l'unisson de son âme simple et naïve.
En Provence, plus que partout ailleurs, tuer le génie national serait une injustice et un parjure, puisqu'en se donnant librement à la France, elle en reçut la promesse de respecter ses franchises, ses coutumes et sa langue.
Ce serait aussi une faute : pour le jour où la grande France éprouvera le désir d'un rajeunissement, les trésors originaux de ses provinces ne lui conservent-ils pas un riche fonds dans lequel elle pourra puiser, à pleines mains, des perles et des diamants qui ne dépareront pas son manteau ?
Indépendamment de? toute considération utilitaire, la conservation des originalités provinciales est à souhaiter par simple sentiment esthétique : la variété des individus contribue, en effet, à la beauté de l'ensemble.
On s'est pris, de nos jours, d'un engouement bien légitime pour tous les souvenirs de l'art du passé.
« Toutes les villes se font aujourd'hui un devoir de créer des musées pour conserver précieusement les restes de leur passé, les reliques de leur histoire.
<( Tout ce que nos pères nous ont laissé de beau ou d'original, tableaux, sculptures, gravures, inscriptions,