‹ La philosophie et la pratique de l'éducationChapitre 12 sur 67 · DÉVELOPPEMENT DE LA TENDANCE BEL1GIEUSE · texte numérisé non relu

DÉVELOPPEMENT DE LA TENDANCE BEL1GIEUSE

confiance^ parce qu'elle est pour lui une providence à laquelle il attribue toute sagesse^ toute bontés toute fidélité; elle est son premier culte, parce qu'elle est le premier objet de sa foi.

Mais lorsqu'elle déclare elle-même à son enfant qu'il est un Dieu de qui elle a tout reçu, dont elle a constamment besoin, et qu'elle prie chaque jour; alors l'enfant ne pourrait douter de Dieu sans douter aussi de sa mère, et le doute lui est impossible. Et quand elle lui parlera de la révélation et du Sauveur, il croira de même au Sauveur et à la révélation.

Alors ces premiers sentiments d'amour, de reconnaissance, de confiance et de respect, que l'enfant avait éprouvés pour sa mère, s'étendent et s'ennoblissent pour s'élever plus haut; ils montent jusqu'au Dieu de sa mère qui est aussi le sien; ils deviennent l'amour de Dieu, la foi en Dieu, etc., et constituent alors les éléments de sa vie religieuse. C'est ainsi, sous l'influence d'une mère pieuse, que les facultés de la tendance sociale se transforment en facultés de la tendance religieuse, et que le développement religieux fait suite au premier développement moral.

Pour que ce développement religieux soit complet, pour qu'il nous console, qu'il nous sanctifie et qu'il nous sauve, il faut qu'il soit chrétien. Tel est celui que le petit enfant reçoit de l'influence d'une mère chrétienne. Celle-ci sent sa propre insuflSsance, et elle lui fait connaître le divin Médiateur entre l'homme et Dieu.

a Nous pouvoiis connaître Dieu, dit Pascal, sans connaître nos misères; ou nos misères sans connaître Dieu; ou même Dieu et nos misères sans connaître le moyen de nous délivrer des misères qui nous accablent. Mais nous ne pouvons connaître Jésus-Christ, sans connaître tout ensemble et Dieu, et nos misères, et le remède de nos misères; parce que Jésus- Christ n'est pas simplement Dieu, mais que c'est un Dieu réparateur de nos misères ^ b

1 Pascal, Pensées, édition de 1672, page 111.

La foi en rhomme-Dieu^ mort et ressuscité pour nous^ est nécessaire à notre humilité^ à notre repentir^ à notre consolation et à notre espérance; elle est indispensable pour donner à tous nos sentiments religieux la force de surmonter les obstacles qui s'opposent à notre sanctification et à notre salut.

Mais si Jésus est pour chacun de nous le chemin, la vérité et la vie, c'est à l'âme de l'enfant qu'il se manifeste avec ces caractères de la manière la plus vive et la plus touchante. Son enfance^ son amour pour les enfants^ ses vertus divines dans une forme humaine^ toute son histoire enfin^ le rapprochent en quelque sorte du cœur de l'enfant, et font de lui la voie par laquelle la plus faible intelligence s'élève aux plus sublimes vérités.

De même que notre foi ne s'éclaire que par le dogme chrétien, de même nos vertus sociales ne se complètent que par la morale chrétienne. C'est par l'influence de l'Evangile seul que la bienfaisance devient la vraie charité, reflet de l'esprit de Dieu, vertu sublime, qui recherche les misères pour les soulager parce qu'elle embrasse tous les hommes dans un même amour, et qui réussit toujours à faire du bien parce que, comme le dit saint Paul, elle endure tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.

Mais, hélas I cette samte influence de la mère n'existe pas toujours ; souvent d'ailleurs elle n'est ni assez puissante ni assez prolongée pour imprimer au développement religieux de l'enfant un mouvement durable. C'est pourquoi il existe des hommes qui vivent sans Dieu dans le monde. Ces malheureux ne peuvent ni redevenir enfants, ni retrouver l'influence maternelle; la tendance religieuse a-t-elle donc à jamais disparu dans leur âme? Dieu est trop bon pour avoir voulu qu'il en fût ainsi. En plaçant près de notre berceau le moyen le plus admirable pour aller à lui, il nous en a ménagé d'autres pour tout le cours de notre vie.

Ces moyens sont la lecture de la parole de Dieu, l'exemple et les discours des hommes pieux vraiment dignes par le cœur

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d'être des apôtres de Christ^ les joies et les devoirs de la paternité, Tadmiration de la nature^ Tépreuve des bienfaits et des punitions de la Providence^ enfin le sentiment de la vanité des choses terrestres lorsqu'au déclin de la vie^ fatigués de déceptions, spectateurs de ce dépouillement de nous-mêmes, nous sommes forcés de répéter avec Horace :

Singpula de nobis anoi praedantur euntes ; Eripuere jocos, venerem, convivia, ludum.

Ces divers moyens ne sont pour notre âme que des occasions de se mettre en contact avec la vérité, et de se Tapproprier par un acte d'intuition auquel le cœur a plus de part que Tintelligence. On a dit que nous ne pouvons comprendre Dieu qu'avec le cœur; c'est qu'en effet nous ne pouvons pas le comprendre comme nous comprenons les choses finies; le comprendre, pour nous c'est l'adorer. Nous ne pouvons arriver à Dieu que par Famour, la reconnaissance et la foi. Tant que ces facultés morales ne sont pas éveillées dans notre âme, nous sommes sans communication avec notre Créateur; plus elles se développent dans leur rapport avec l'Etre infini, plus nous sommes en communion avec lui.

La tendance religieuse , lorsqu'elle a acquis dans nos Ames la puissance qui lui appartient, y rétablit l'harmonie en nous montrant le bien suprême dans l'accomplissement du devoir. Ainsi pour l'homme vraiment religieux, le sacrifice lui-même est une jouissance ineffable.

Pendant toute notre vie terrestre, le sentiment religieux a pour effet de limiter l'amour de soi et de sanctifier l'amour du prochain; mais il fait plus encore : il rend légitime et salutaire la tendance personnelle elle-même, en déplaçant son objet, en l'élevant du corps à l'âme, du temps à l'éternité. L'amour de soi, appliqué au corps, engendre la sensualité; appliqué à rftme, il produit la sainteté; restreint dans le temps, il nous perd; étendu à l'éternité, il nous sauve.

Jusqu'ici nous avons examiné la nature de notre tendance

70 érUDB DIT DÉVBLOPPEMBNT MORAL.

religieuse^ les moyens par lesquels elle commence à se manifester dans notre àme^ son importance suprême pour notre amélioration et notre bonheur. Il nous reste à Tétudier dans ses phases successives, afin de reconnaître la loi de son développement. Avant tout, nous devons rappeler que nous ne méconnaissons point rintervention directe de Tesprit de Dieu dans nos âmes ; mais en tant que cette intervention s'exerce en dehors de toute loi accessible à nos recherches, nous sommes obligé d'en faire abstraction dans cette partie de notre travail.

Nous avons vu que ce sont nos facultés sociales qui deviennent facultés religieuses en changeant d'objet, en s'élevant de la créature au Créateur. Ce changement leur donne une pureté, une élévation, une grandeur, une fixité qu'elles n'avaient point ; il les ennoblit par les perfections de l'être auquel elles s'adressent; mais il ne change point leur nature même. L'amour, la reconnaissance, la foi, le respect, l'obéissance, sont toujours les mêmes facultés de notre âme, quel que soit l'objet des sentiments qu'elles nous inspirent; et il faut que ces sentiments commencent par s'attacher à des êtres visibles et finis, pour pouvoir ensuite s'élever jusqu'à l'Être invisible et infini. Comment celui qui n'aime point son frère qu'il voit, peut-il aimer Dieu qu'il ne voit point * F

Ces considérations suffisent pour faire voir que la loi du développement des facultés religieuses ne peut pas être autre que la loi du développement des facultés sociales. Mais c'est là une vérité trop importante, pour que nous ne cherchions pas à la rendre plus évidente encore.

La tendance religieuse agit en nous chaque fois qu'elle nous sollicite en sens contraire des autres mouvements de notre cœur, c'est-à-dire lorsqu'elle nous porte à sacrifier à la volonté de Dieu notre propre volonté, telle que la font les désirs de ce monde. Alors il y a lutte; alors l'amour de Dieu, la foi en Dieu, l'obéissance à Dieu, doivent triompher de tous nos autres mobiles, pour déterminer nos actes de manière à satisfaire

^ Première épitre cathol. de saint Jean, ch. IV, v. 20.

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