‹ La philosophie et la pratique de l'éducationChapitre 13 sur 67 · DÉVELOPPEMENT DE LA TENDANCE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

DÉVELOPPEMENT DE LA TENDANCE RELIGIEUSE

notre conscience. On pourrait montrer qu'alors chacune de nos facultés religieuses s'accroît par l'activité qui lui donne la victoire^ ou diminue par Tinertie que lui impose sa défaite. Mais dans cette lutte > la tei^iance religieuse a souvent pour auxiliaire la tendance sociale^ quelquefois même l'intérêt bien entendu; il est difficile alors de distinguer nettement l'action de ces divers mobiles et d'assigner à chacun d'eux la part d*influence qui lui appartient.

C'est pourquoi nous étudierons la tendance religieuse dans sa manifestation la plus pure^ la plus sincère^ la plus indépendante de nos passions terrestres, dans la prière. La prière des lèvres n'est rien; celle du cœur est la seule digne de ce nom, la seule dont nous ayons à nous occuper.

La prière est l'acte religieux par excellence; elle nous met en communication avec un Dieu tout bon, tout puissant, et que nous ne pouvons pas tromper; elle suppose et elle exige toujours l'activité de nos facultés religieuses, et par là même elle est leur moyen de développement le plus sur et le plus efficace.

La prière ne se conçoit pas sans quelque sentiment de foi. La foi, indispensable à toute vie religieuse, est souvent méconnue dans sa nature et dans son cai*actère essentiel; on la considère comme une simple conviction de l'intelligence; on cherche à la développer par l'emploi exclusif du raisonnement, et Ton n'y réussit point.

La foi est une faculté de l'âme; ainsi que nous l'avons vu, elle se montre d'abord comme l'un des éléments de notre tendance sociale; on la voit poindre dès l'enfance, s'exercer au milieu des relations de la famille et y acquérir ses premières forces avant de s'élever jusqu'à Dieu. Puis, quand notre foi religieuse se manifeste par la prière, la prière, à son tour, fortifie la foi, et se perfectionne chaque jour avec la faculté qu'elle met en œuvre.

Toute prière véritable est envers Dieu, non-seulement un acte de foi, mais aussi un acte d'amour, de reconnaissance, de respect et d'obéissance. Si ces sentiments sont faibles dans

notre ftme^ notre prière sera tiède et distraite; cependant elle leur aura déjà fait gagner quelque force^ et la prière suivante témoignera de quelque progrès. Plus notre cœur prie Dieu et plus nos facultés religieuses se développent; puis^ à son tour^ ce développement de nos facultés religieuses rend notre prière plus fervente et plus efficace. Si nous restons longtemps sans prier^ nous ne pouvons presque plus le faire^ parce que les sentiments religieux se sont affaiblis en nous dans Tinaction.

Nos facultés religieuses^ comme nos facultés sociales^ sont liées entre elles par une sorte de solidarité qui les fait résulter les unes des autres^ et se fortifier par une influence réciproque. C^est encore dans la prière que nous trouvons la manifestation la plus claire de cette solidarité. La foi^ fortifiée par la prière^ nous montre de plus en plus Dieu comme notre bienfaiteur^ et augmente en nous la reconnaissance; puis la reconnaissance augmente en nous Tamour. Ainsi dans toute prière , ces deux derniers sentiments viennent nécessairement se joindre au premier^ et participer à son développement. Puis la foi^ la reconnaissance et Tamour^ produisent à leur tour le respect et Tobéissance^ et chacune de ces facultés^ mise en activité par la prière^ contribue à fortifier toutes les autres dans notre cœur.

Chaque prière du cœur augmente le pouvoir de nos facultés religieuses, et chaque perfectionnement de ces facultés rend notre prière plus fervente; ainsi tout progrès que nous faisons dans la vie religieuse devient cause et moyen pour un progrès nouveau.

Tous ces progrès successifs sont liés entre eux par la relation de la cause à Teffet, en sorte qu'ils forment une série continue et sans lacune, dont les termes augmentent par degrés insensibles; mais leur succession peut être parfois assez rapide pour que nous soyons frappés tout à coup d'un grand changement, qui nous paraît subit, parce que nous n'avons pas remarqué le& progrès intermédiaires; c'est ainsi, par exemple, que dans la même prière nous passons souvent de la tiédeur à la ferveur.

Tant que nous élevons notre ftme à Dieu par la prière, nos

DÉVELOPPBMBNT DE LA TENDANCE BELIGIEUSE. 73

facultés religieuses s'augmentent et se développent; dès que nous cessons de prier ^ ou que notre prière n'est plus qu'une formule sans élan du cœur^ le sentiment religieux diminue en nous et tend à s'éteindre. Ainsi la tendance religieuse ne reste point stationnaire dans le cœur de Thomme; si son développe» ment n'avance pas, il recule; et notre tâche essentielle est d'y travailler toute notre vie pour nous préparer à l'éternité.

Si maintenant nous résumons les résultats auxquels nous venons d'être conduit, nous pourrons poser les règles suivantes :

i. L'ftme ne s'approprie les sentiments de la tendance religieuse qu'après les avoir éprouvés par un acte d'intuition.

2. Ces sentiments ne sont autre chose que les facultés morales, ennoblies en s'élevant de la créature au Créateur, et de- Tenant ainsi des facultés religieuses. Chaque faculté religieuse s'accroît et se fortifie par l'exercice et en raison de son activité, tandis qu'elle diminue et s'affaiblit par l'inaction.

3. L'action de l'une de ces facultés religieuses contribue plus ou moins au progrès des autres, ainsi qu'au développement de la tendance religieuse tout entière.

Â, Tout progrès accompli par la tendance religieuse de\ient cause et moyen d'un progrès nouveau.

5. Ces progrès forment un enchaînement continu, dont les degrés sont insensibles, et qui ne comporte ni saut, ni lacune.

6. Le développement de la tendance religieuse n'a pas de temps d'arrêt absolu ; quand il n'y a pas progrès, il y a déchéance.

Ces conclusions sont encore identiques à celles de notre étude du développement physique, du développement intelkctuel, du développement de la tendance personnelle et du développement de la tendance sociale; ce sont les lois mêmes de tout développement organique.

Ainsi les facultés religieuses jouent, dans le développement de la tendance religieuse, te même rôle que les organes phy-

siques dans le développement du corps ^ le même rôle que les facultés intellectuelles dans le développement de l'intelligence^ le même rôle que les mobiles vicieux dans le développement de la tendance personnelle^ le même rôle que les facultés morales dans le développement de la tendance sociale.

Nous pouvons donc encore appliquer à la sphère religieuse les mots que nous avons déjà transportés de Tordre physique dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre moral, et dire :

La tendance religieuse de l'homme est un tout organisé, en sorte qu'il y a un organisme de la tendance religieuse comme il y a un organisme physique, un organisme intellectuel, un organisme de la tendance personnelle et un organisme de la tendance sociale.

Les facultés religieuses sont les organes de la tendance religieuse.

La loi de tout développement organique préside aussi au développement de notre tendance religieuse.

Quand dans le développement moral chaque tendance remplit le rôle qui lui appartient, l'amour de soi est toujours subordonné à l'amour du prochain et à l'amour de Dieu ; la tendance religieuse, au contraire, domine à la fois la tendance personnelle et la tendance sociale. Alors la raison montre à Thomme le devoir; la conscience le lui prescrit; la volonté l'y décide.

La volonté, il est vrai, peut s'attacher au mal comme au

bien; c'est un instrument qui nous aide à violer nos devoirs comme à les accomplir; mais cet instrument est indispensable à l'éducation morale; car sans une volonté ferme^ il n'y a plus de \Taie moralité. L'éducation donc doit chercher à fortiGer la Tolonté; et elle le fera avec d'autant moins de crainte, qu'en l'appliquant toujours à ce qui est bien, elle fortifiera en même temps les bons sentiments.

Voilà pourquoi, en étudiant le développement de la volonté, nous la considérerons en général comme un instrument de moralité, c'est-à-dire comme notre faculté de nous déterminer d'après l'appréciation que notre raison et notre conscience font des divers mobiles qui agissent sur nous.

Une première décision de la volonté ne suffit pas toujours pour nous faire marcher d'un pas ferme et constant dans la Toie qu'elle nous a ouverte ; il faut d'abord que cette décision soit complète et énergique, afin de nous faire accomplir notre devoir à Tinstant même et en surmontant tous les obstacles; il faut ensuite que l'action de la volonté persiste, aGn que les mobiles mauvais qu'elle avait repoussés ne recommencent point sans cesse la lutte dans notre cœur.

En examinant la volonté, chez l'homme fait comme chez Fenfant, on reconnaît en elle un pouvoir excessivement variable. Quels contrastes ne présentent point la conduite et le caractère des hommes selon la force de leur volonté ! et quelles différences encore parmi ceux chez qui cette faculté manque d'énergie! fantôt ils se décident trop tôt et avant d'être éclairés, ou trop tard et quand il n est plus temps, ou bien ils ne savent pas se décider du tout; tantôt ils n'ont pas la force de persister dans le parti qu'ils ont adopté et qu'ils reconnaissent le meilleur ; tantôt enfin ils s'obstinent dans le parti pris, alors même qu'ils le voient mauvais.

Ces défauts de la volonté sont souvent liés à des vices particuliers de l'intelligence ou du cœur; ils peuvent être excités ou fortifiés par ceux-ci; mais ils n'en résuhent pas nécessairement. Ainsi la faiblesse de jugement ne produit pas toujours

la faiblesse de volonté, et l'orgueil n'enfante pas toujours Topiniâtreté. On est obligé de reconnaître, dans la diversité du pouvoir de la volonté, la cause essentielle de la diversité de ses manifestations.

La volonté est donc une faculté spéciale de Tâme, susceptible de varier comme les autres facultés. C'est pourquoi nous devons chercher à reconnaître comment se manifeste, dès Tenfance, comment s'accroît ou diminue, ce pouvoir qui exerce une si grande influence sur toute notre conduite.

Mais avant tout, nous avons à nous occuper d'une vertu qui exerce une grande influence sur le développement de notre volonté, et que nous n'avons pu étudier jusqu'ici, parce qu'elle ne ressort d'aucune de nos trois tendances en particulier. Nous voulons parler du courage, c'est-à-dire de la force par laquelle nous surmontons la crainte.

Une crainte calme et réfléchie, qui ne nous fait éviter que les dangers inutiles, est une disposition légitime et bienfaisante; elle produit en nous une vertu qui est la prudence.

Mais quelquefois la crainte trouble notre raison de manière à nous ôter la saine appréciation des choses ; quelquefois elle nous fait agir contre notre intérêt, et même contre notre devoir; c'est alors qu'où l'appelle pusillanimité, poltronnerie, lâcheté.

Le développement de ce vice correspond en général à celui de la tendance personnelle. Ainsi, une crainte excessive de ce qui peut nuire à notre bien-être physique est un effet ordinaire du mobile sensuel que nous avons nommé délicatesse; de même qu'une crainte excessive de ce qui peut nuire à la bonne opinion que les autres ont de nous est un effet ordinaire du respect humain.

Le courage n'est que la vertu contraire à la pusillanimité, à la poltronnerie, à la lâcheté. Le développement du courage est donc entravé par celui de la tendance personnelle ; mais il est favorisé par celui d'une faculté dont nous avons déjà parlé, et dont l'influence peut être toute-puissante dans notre cœur

contre celle des mobiles personnels; cette faculté est la foi.

C'est par la foi que nous surmontons la crainte; c'est lorsque notre foi est complète que nous sommes pleins de courage^ soit que nous ayons foi en nous-mêmes^ foi aux hommes^ foi en la vérité d'une idée ou en la justice d'une cause ^ foi en la bonté et en la puissance de Dieu.

On voit que le courage n'est point une faculté simple^ mais une vertu dont les progrès peuvent être influencés en sens divers par les divers mobiles qui agissent sur notre cœur. Elle souffre du développement de la tendance personnelle^ comme elle proflte de celui de la foi ; elle grandit et se fortifie par chacun de ses actes^ comme elle diminue et s'affaiblit par chacune de ses défaites.

La crainte et le courage peuvent donc être considérés comme des mobiles dont l'action vient se combiner avec l'action de tous nos autres mobiles pour déterminer la volonté^ et dont par conséquent nous devons également faire abstraction maintenant^ puisque nous avons à étudier le développement de la volonté considérée comme une force particulière, et indépendamment des divers mobiles qui la sollicitent.

Les premiers actes du petit enfant semblent montrer en lui la volonté dans toute son énergie; mais ce n'est là qu'une apparence trompeuse. Ces actes ne sont d'abord que les effets d'une tendance personnelle sans frein; l'enfant alors obéit encore, sans choix et sans réflexion, à un désir unique, aveugle comme l'instinct de l'animal ; ce n'est point là une manifestation du pouvoir de la volonté.

Mais plus tard, quand l'enfant a réalisé quelques progrès de rîntelligence et du sens^oral, quand ses relations avec le monde qui l'entoure sont devenues plus étendues et plus variées, alors, et peu à peu, il se trouve appelé à choisir entre des désirs différents, à prendre un parti entre les sollicitations des divers mobiles qui commencent à se disputer son cœur.

C'est alors seulement que commence à se manifester la volonté, et qu'on peut apprécier son pouvoir. C'est alors souvent

78 érroE du développement horal.

qu'après avoir souffert de ce qu'on appelait son énergie, on s'étonne d'avoir à déplorer sa faiblesse.

L'enfant a souvent de la peine à se décider; il flotte irrésolu entre des désirs contraires; on le voit, ou quitter à chaque instant le parti qu'il avait embrassé pour en adopter un nouveau, ou persister obstinément dans une décision dont il éprouve les mauvais effets sans avoir la force d'en changer. Sa volonté est en général faible, fugitive ou mal réglée; elle est réellement dans l'enfance comme sesaiïtres facultés; elle a besoin, comme elles, de se développer, de se perfectionner, pour pouvoir accomplir le rôle auquel elle est destinée dans le cours de la vie humaine.

Ces défauts de la volonté dans le premier âge viennent souvent altérer la douceur des relations de famille ; alors la mère cherche à les combattre. Elle veut que son enfant sache se décider promptement, mais avec réflexion; elle veut que sa volonté ait de la constance, mais sans obstination; elle veut enfin, dans cette faculté naissante de la jeune âme confiée à son amour, les qualités dont l'importance lui est démontrée par une expérience journalière.

Les mères ont été admirablement douées par le Créateur pour l'éducation de la première enfance ; un instinct spécial semble les guider quand les lumières de leur raison sont insuffisantes. Mais cet instinct de leur cœur est souvent obscurci par le vice de leur propre éducation, par les erreurs de la société ou par l'entraînement des passions. C'est pourquoi les moyens que la mère s'efforce d'employer poui- développer heureusement la volonté de son enfant ne sont pas toujours propres à lui faire atteindre son but. D'aillefirs d'autres influencf*s, ordinairement moins salutaires que celle de la mère, viennent se joindre à la sienne. Ainsi l'on voit ces défauts de la volonté tantôt s'affaiblir et tantôt se fortifier pendant les premières années de la vie.

C'est souvent par l'indécision que se montre d'abord la faiblesse de la volonté. Si la vie de l'enfant est réglée de manière

à ne pas laisser un champ suffisant à sa liberté^ les occasions de se décider lui manquent^ sa volonté ne s'exerce pas^ et elle s'affaiblit au lieu de se développer. Un autre vice de Téducation^ bien différent de celui-ci^ produit les mêmes eftets : on voit des enfants qu'on laisse entièrement libres de se décider; on ne veut pas les influencer^ et après leur avoir fourni des arguments opposés qui les mettent dans l'embarras^ on évite même tout ce qui pourrait les aider à prendre un parti ; mais souvent ni les parents 9 ni les circonstances n'exigent une décision prompte^ et l'enfant reste là sans se décider à rien ; bientôt son attention fatiguée ne peut plus se 6xer sur la question qui l'occupait; sa volonté reste paralysée et perd des forces au lieu d'en acquérir; son indécision se montre plus invincible à chaque occasion^ et finit par devenir un défaut bien difficile à guérir.

L'inconstance de la volonté n'est pas moins fréquente dans le premier âge. On voit sans cesse un enfant rejeter ce qu'il avait choisi^ et désirer ce qu'il avait rejeté; on le voit changer à chaque instant de but^ de jeu^ de jouet. Cette mobilité et ce goût de changement ne sont point d'abord et par eux-mêmes on mal; car ils tiennent à la nature même de l'enfance^ dont ils constituent un moyen de développement; mais ils doivent diminuer peu à peu devant les progrès de la volonté avec lesquels ils sont incompatibles. Le grand nombre des joujoux ^ l'empressement de plusieurs personnes dont les propositions briguent en quelque sorte les faveurs de l'enfant^ sont autant de circonstances qui excitent en lui le goût du changement^ et qui développent l'inconstance de sa volonté. Plus l'enfant a changé 9 et plus il veut changer; c'est-à-dire que moins sa volonté a persisté et moins elle a de force de persistance. Lorsque^ au contraire^ l'enfant s'est fixé pendant quelque temps à une même occupation ^ à un même jeu^ à la poursuite d'un même but 9 il n'aime pas à en être distrait; sa constance lui platt^ et il y fait des progrès rapides. Ainsi ^ plus la volonté a persisté > et plus elle acquiert de force de persistance.

L'obstination^ quand elle n'est pas un effet de l'orgueil ou de

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quelque autre mobile personnel^ dénote aussi un défaut de la volonté. On voit quelquefois un enfant^ après s'être décidé librement^ persister dans le parti pris^ bien qull en éprouve les fâcheux effets et qu'il en souffre même dans son amourpropre. Dans ce câs^ il sait bien fixer sa volonté^ il ne sait pas la détacher; ou plutôt il la sent fatiguée d'une première résolution et il renonce à lui en demander une seconde. Plus l'obstination a duré et plus elle est diflScile à vaincre ; la volonté paraît s'endormir dans cette fixité à laquelle la raison n'a plus de part^ et perdre ainsi la force qu'exigerait d'elle un nouvel acte de décision. C'est pourquoi l'obstination augmente à chacun des actes par lesquels elle se manifeste^ tandis qu'elle diminue à chaque triomphe que l'enfant remporte sur elle.

Les divers défauts de la volonté , bien que souvent ils s'annoncent par des effets contraires en apparence^ tiennent cependant toujours à une faiblesse de cette faculté. La force de volonté ne consiste pas essentiellement dans la promptitude^ ni dans la lenteur^ ni dans la persistance^ ni dans le changement; elle consiste dans une conformité constante^ avec la conviction intime que nous donne la raison ou la conscience quant à notre intérêt ou à notre devoir. Notre volonté est vraiment forte ^ quand elle ne se sépare pas de cette conviction; elle est faible^ soit qu'elle la devance^ soit qu'elle ne la suive pas^ soit qu'elle l'abandonne^ soit qu'elle lui survive dans notre âme.

C'est donc par ses actes conformes à la conviction intime que la volonté s'exerce réellement , et c'est par cet exercice qu'elle se développe et se fortifie. Les actes contraires à cette conviction ne sont pas des actes de volonté; ils ne sont que des preuves de son inertie^ et c'est par cette inertie qu'elle diminue et s'affaiblit.

Les mobiles de nos diverses tendances exercent une grande influence sur notre volonté; mais l'exercice de la volonté réagit à son tour sur les sentiments bons ou mauvais. Ainsi ^ chaque fois que notre volonté a repoussé les sollicitations d'un pen-

OÉVELOPPEIIBNT 310BAL DANS SOxN ËiNSEMBLË. SI

chant vicieux^ ce penchant est resté affaibli dans notre cœur; et chaque fois qu^elle a fait triompher un noble sentiment^ celui-ci en est demeuré fortifié. Il existe donc un lien intime entre le développement de la volonté et celui des mobiles divers qui la sollicitent.

En résumant ce qui précède^ nous trouvons qu'en dehors de nos trois tendances nous avons une faculté morale spéciale qui est la volonté. Que cette faculté se développe et se fortifie par Texercice^ tandis qu'elle diminue et s'affaiblit par l'inaction. Qu'il existe une influence réciproque entre le développement de la volonté et celui des mobiles qui appartiennent à nos trois tendances. Qu'enfin cette faculté joue dans notre développement moral un rôle semblable à celui de toute autre facuhé morale.

Nous devons donc considérer la volonté comme un organe moral dont l'action vient se combiner avec l'action de tous les autres pour former l'organisme moral^ qu'il nous reste à étudier dans son ensemble.

Di;V£LOrr£M£?iT moral bans SO.N £:«:9ËMBL£

Nous avons achevé l'étude séparée de chacun des éléments

de notre vie morale ; nous avons reconnu pour chacun d'eux

un développement régi par une même loi^ qui est la loi de

l'organisme. Il nous reste à examiner notre développement

moral dans sa réalité^ dans sa complexité^ c'est-à-dire tel qu'il

résulte de la réunion et du concours de tous ces éléments.

82 ÉTUDE OU DÉtELOPPEMËMT MOBAL.

Et d'abord^ malgré la diversité^ malgré Topposition fréquente de nos tendances^ il y a en nous unité de vie morale^ parce quil y a unité du moi, parce que c'est en nous le même être qui veut tantôt le bien^ tantôt le mal; qui subit et qui conserve Tinfluence de tous ces mobiles et de tous les actes qu'ils provoquent ; parce qu'enfin notre cœur peut bien varier^ mais il ne peut pas servir deux maîtres à la fois.

Cette unité de notre vie morale résulte d'ailleurs aussi de la dépendance réciproque des divers éléments qui la composent^ et de la réaction qu'ils exercent les uns sur les autres. Chaque pas que nous faisons vers le bien fortifie en nous tout ce qui est bien et y affaiblit tout ce qui est mal; chacun de nos mouvements vers le mal donne à nos passions mauvaises une force qu*il enlève à nos bons sentiments.

Ainsi, bien que nous ayons reconnu un développement spécial de chacune des trois tendances de l'homme et un développement spécial de sa volonté, il y a cependant pour le cœur humain un développement moral unique, qui les comprend et les résume tous.

Nous avons retrouvé la loi de l'organisme dans tous les développements spéciaux qui concourent au développement mo« râlé Nous avons vu que la tendance personnelle a pour organes les mobiles personnels qui deviennent les vices, que la tendance sociale a pour organes les facultés morales dans leur rapport à nos semblables, que la tendance religieuse a pour organes ces mêmes facultés morales, ennoblies en s'élevant jusqu'à Dieu et devenues ainsi les facultés religieuses; enfin que la volonté est encore un organe moral qui coopère avec ceux de nos trois tendances.

Parmi ces organes, les uns nous poussent vers le mal et les autres vers le bien. Ceux-là peuvent être considérés comme les éléments négatifs et ceux-ci comme les éléments positifs de notre développement moral. Examinons d'abord Faction combinée de ces derniers organes seulement, c'est-à-dire l'ensemble de notre développement moral vers le bien. Nous n'aurons plus

Div£LOPPBllENT MOBAL DANS SON ETTSEKBLB. 83

ensuite qu'à tenir compte de la perturbation qu'y apportent les éléments moraux négatifs^ c'est-à-dire ceui du développement de la tendance personnelle.

Nous sommes portés au bien^ et par le développement de la tendance sociale^ et par celui de la tendance religieuse^ et par celui de la volonté fidèle à la raison et à la conscience. Or^ nous avons reconnu que les organes de la tendance sociale^ en outre de leur action directe sur la tendance k laquelle ils appartiens nent^ contribuent encore au développement de la tendance religieuse et de la volonté ; nous avons vu de même que les or« ganes de la tendance religieuse contribuent au développement de la tendance sociale et de la volonté, qu'enfin la volonté ellemême est un organe qui contribue au développement et de la tendance sociale, et de la tendance religieuse. Chacun de ces organes est donc en même temps un organe pour l'ensemble de notre développement moral vers le bien.

Notre développement moral proprement dit, celui qui ne fait qu'ennoblir et améliorer notre cœur, est donc un organisme composé, qui comprend Torganisme de la tendance sociale, l'organisme de la tendance religieuse, et l'organe de la volonté fidèle à la raison et à la conscience.

Nous sommes portés au mal par le développement de la tendance personnelle ; car il y a en général antagonisme entre faction des organes de cette tendance et celle des organes de notre développement moral vers le bien. Ainsi > chacun de ces derniers organes tend à affaiblir nos mobiles personnels, de même que chacun de nos mobiles personnels tend à affaiblir nos facultés morales et religieuses et notte volonté pour le bien. Les organes de la tendance personnelle ne bornent donc point leur action au développement de cette tendance seulement; ils exercent encore sur tout notre développement moral une influence réelle, mais une influence contraire k celle des autres organes qui appartiennent k notre nature morale.

Nous sommes encore portés au mal par le développement de la volonté, lorsque celle^^i s'attache aux mobiles mauvais, malgré

la voix de la raison et de la conscience; dans ce cas, la force de volonté vient ajouter ses effets à' ceux de la tendance person* nellc pour affaiblir en nous les deux autres tendances; c^est alors un organe de plus dont Tinfluence sur notre vie morale s'exerce en sens inverse de celle qui appartient à nos mobiles sociaux et religieux.

Il n*y a donc pas dans notre vie morale deux organismes différents susceptibles de deux développements divers et simultanés^ Tun pour le mal et l'autre pour le bien ; car Tun de ces développements se fait aux dépens de Tautre^ et ne peut gagner que ce que celui-ci perd.

Le développement moral de l'homme ne constitue qu'un organisme unique^ dont les mobiles personnels^ les niobHes sociaux^ les mobiles religieux et la volonté sont également les organes^ mais dans lequel l'action de certains organes est en opposition plus ou moins décidée avec l'action des autres organes. Selon la prédominance des uns ou des autres^ ce développement peut se faire dans deux directions opposées; cette prédominance varie souvent par des alternatives^ d'où résultent ces oscillations qui font flotter notre cœur entre le bien et le mal.

L'existence de deux directions opposées^ dans un même développement organique, n'est point un fait nouveau pour nous; nous l'avons déjà constaté^ soit dans l'ordre physique en voyant un organe de notre corps s'accroître aux dépens d'un autre^ soit dans l'ordre intellectuel en voyant une faculté se développer aux dépens d'une autre faculté ; mais il ne se présentait alors que comme un accident^ comme un défaut d'équilibre. Dans le développement morale au contraire ^ l'antagonisme entre l'action de divers organes est le fait normal ^ la règle générale^ la condition fatale de l'homme déchu.

Le développement moral^ considéré dans son ensemble^ est donc régi par cette même loi de l'organisme que nous avons reconnu présider au développement de chacune de nos trois tendances.

DÉVELOPrEUENT IIOHAL DANS SON ENSEMBLE. 85

Pour formuler cette loi^ nous sommes obligé de donner un même nom à tous les organes qui exercent leur influence sur le cœur de l'homme; nous les appellerans facultés morales^ en considérant comme facultés morales positives celles qui nous portent au bien^ et comme facultés morales négatives celles qui nous portent au mal.

Si l'on veut bien nous pardonner ce langage un peu étrange^ auquel nous nous résignons pour n'avoir point à créer des mots nouveaux^ nous pourrons établir^ ainsi qu'il suit^ la loi qui préside à notre développement moral :

1. L'ftme ne s'approprie les sentiments qui constituent la vie morale que par un acte d'intuition ou par le travail de ses propres facultés morales.

2. Chaque faculté morale s'accroît et se fortifie par l'exercice, et en raison de sa propre activité, tandis qu'elle diminue et s'affaiblit par l'inaction.

3. L'action d'une faculté morale contribue plus ou moins, positivement ou négativement, au progrès de toutes les autres et au développement moral tout entier.

4. Tout progrès, positif ou négatif, accompli par le développement moral, devient cause et moyen d'un progrès nouveau dans le même sens.

5. Ces progrès forment un enchaînement continu, dont les degrés sont insensibles, et qui ne comporte ni saut ni lacune.

6. Le développement moral de l'homme n'a pas de temps d'arrêt absolu ; quand il n'y a pas progrès, il y a déchéance.

Ainsi donc que nous avons un organisme physique et un organisme intellectuel, de même nous avons un organisme moral qui comprend : d'abord l'action de tous les organes appartenant à nos trois tendances, puis l'action d'un organe spécial : la volonté éclairée par la raison et par la conscience.

La loi qui préside à notre développement moral en général

86 iftTUPB PV 1»AtIL0PPBI1BNT MORAt.

est dono cette même loi de Torganisme, qui régit notre déve* loppement physique et notre développement intellectuel ^

t L'ezistenoed'un organisme moral^ celle surtout d'un organisme religieux dans Vàme humaine, paraîtra peut-être se concilier mal avec Taction de Dieu sur les dispositions de notre coaur. Cependant cette ezistenoe pourrait au besoin se prouver par nos saints Livres eux-mêmes ; et, loin d'obscurcir encore le problème insondable du libre arbitre, elle tend plutôt k y jeter quelque lumière.

Sous le régime tbéocratique des lois de Moïse, le peuple juif était comme un enfant non émancipé, dont l'éducation se fait par l'autorité plus que par la liberté; ce n'est pas là que nous trouverons une révélation complète de notre nature morale. L'Evangile seul nous initie à la connaissance de nousmômes : Jésus-Christ est venu nous demander plus encore la foi que les œuvres, plus encore notre amour que notre obéissance ; c'est-à-dire les actes les plus intimes, les plus nécessairement libres que nous puissions concevoir; il veut que nous travaillions nous-mêmes avec lui à notre sanctification comme à un développement organique de notre vie morale, et il nous le montre dai* rement en fondant ses instructions sur des paraboles, dans lesquelles il compare le développement du cœur à celui du corps organisé :

Volts les reconnaUrez à leur» fhiits; eueilM^ùn des raisins sur des épines, ou des figues sur des chardons ? Ainsi, tout arbre qui est bon porte de bons fruits; mais un mauvais arbre porte de mawais fruits (Matth. VU, 16 et 17) .

Bien de ce qui est hors de^ Vhomme, et qui entre dans lui, ne le peut souiller; mais ce qui sort de lui, voilà ce qui souille Vhomme (Marc VU, 15].

Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de VespHt est esprit (Jean III, 6).

Je suis le vrai cep, et mon Père est le vigneron» Il retranche tous les sarments qui ne portent point de fruit en moi; et il émonde toits ceux qui portent du fruit, afin qu'ils en portent encore davantage. Comme le sarment ne saurait de lui-même porter du fruit, s*il ne demeure attaché au cep; vous aussi vous n'en pouvez porter aucun, si vous ne demeurez pas en moi. Je sttts le cep et vous êtes les sarments ; celui qui demeure en moi, et en qui je demeure, porte beaucoup de fruits; mais si vous êtes séparés de moi, vous ne pouvez rien produire (Jean XV, 1, 2, 4, S).

Voyez la parabole du semeur (Matth. XIII et Marc IV). La parole de Dieu produisant de bons effets dans l'Ânie humaine, y est comparée à une semence tombée dans une bonne terre. Ainsi que la plante se développe par l'influence de deux causes combinées, le principe de vie fourni par la semence, et la nourriture que lui donne une bonne terre; ainsi la vie religieuse s'accom* put sous rinfluence combinée de la parole de Dieu qui la provoque, et des facultés morales qui l'entretiennent. Ainsi que la plante grandit en s'assimilant les éléments nutritifs qui l'entourent, ainsi la vie religieuse s'accroît par une assimilation des éléments moraux du milieu dans lequel elle s'ac-

PÉVBLOPPEMBNT MOBAL DANS SON BN8BMBI.E. 87

complit. Ainsi que la plante reproduit le type de sa semenoe, ainsi la vie religieuse reproduit dans l'âme l'image de Dieu.

E^n, l'institution de rEncharistie n'est qu'une adorable application de cette force organique d'assimilation qui appartient k notre nature morale comme à notre nature physique. Déjà^ dans la synagogue de Gapernaûm, Jésus avait dit : Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel; si quelqi/un mange de ce pain, il vivra éternellement. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi et moi en lui. C'est resprit qui vivifie, la dunr ne sert de rien, les paroles que je vous dis sont esprit et vie (Jean YI^ 51, 56^ 63). Le chrétien qui mange la chair et qui boit le sang de son Sauveur, sous les espèces du pain et du vin, fait acte de communion matérielle, symbole de la communion spirituelle qui seule est efficace, puisque la chair ne sert de rien. C'est dans la communion spirituelle que se trouve le sens véritable de TEucharistie : l'âme de l'homme s'assimilant l'Esprit de Christ, en faisant sa nourriture^ et y trouvant amour, foi et sanctification.

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