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intellectuelles qu'on veut mettre en œuvre? on peut aussi^ il est vrai^ tomber dans Terreur contraire^ et attribuer à la fatigue de l'intelligence les effets d'une mauvaise disposition morale. Chacune de ces erreurs compromet le succès'de l'éducation : il importe de les éviter toutes deux^ et pour y parvenir il faut s'appliquer à reconnaître sûrement les indices de lassitude intellectuelle.
Ces indices ne sont point les mêmes dans tous les cas et chez tous les sujets; aussi l'éducateur ne peut-il les discerner sans une connaissance pailiculière des facultés et du caractèrede chacun de ses élèves. MSiis cette connaissance ne sera complète qu'autant qu'il étudiera dans chaque enfant le développement organique des pouvoirs qu'il est appelé à mettre en œuvre.
Ceux de ces pouvoirs que les leçons exposent le plus à la fatigue sont l'attention^ la réflexion^ le jugement et la faculté d'abstraire. L'attention se développe et se fortifie promptement; elle peut rester longtemps en activité pourvu qu'elle change d'objet^ car ce changement sufSt souvent pour la reposer. La réflexion, qui chez l'enfant se montre plus tardive et plus faible que l'attention, a besoin de repos plus fréquents et plus absolus. Le jugement, c'est-à-dire la faculté de saisir les rapports qui existent entre nos idées, peut être exercé longtemps sans fatigue, pourvu qu'on observe les deux conditions de la variété et de l'enchaînement ; la première veut que l'objet des exercices ne reste pas trop longtemps le même; la seconde consiste à suivre, dans les exercices de jugement relatif à un même ordre d'idées, une gradation telle que les rapports n saisir soient toujours parfaitement à la portée des pouvoirs actuels de l'élève. La faculté d'abstraire se fatigue promptemenl dans le premier ftge, surtout si l'on tente de l'appliquer à des idées que l'enfant ne possède point encore d'une manière complète et par une intuition qui lui soit propre.
Mais pour toutes les facultés, il importe de proportionner la durée des exercices aux forces déjà acquises; ces forces dues h IVxpérience, et qui préservent de la fatigue ceux qui les pos-
sèdent^ ne sont autre chose que ce qu'on appelle Thabitude. Un ouvrier qui a l'habitude de son travail peut le continuer sans fatigue presque toute la journée; pourquoi? parce qu'il a fortifié par des exercices de plus en plus prolongés les muscles qu'il est appelé à mettre en œuvre. Il en est de même pour tout travail de Tintelligence : c'est pour avoir fortifié par un exercice journalier les facultés intellectuelles dont leur profession exige particulièrement le concours^ que le calculateur^ le jurisconsulte^ le romancier^ ont acquis l'habitude de leur activité spéciale et le pouvoir de s'y livrer sans fatigue bien plus longtemps que des hommes étrangers à ces divers travaux. Il faut donc encore^ pour éviter la fatigue des facultés intellectuelles^ proportionner la durée des exercices de l'enfant au degré d'habitude qu'il a contractée dans le genre d'activité qu'on exige de son esprit.
De même que nous avons des organes physiques et des organes intellectuels^ de même nous avons des organes moraux; et tous nos organes^ quels qu'ils soient^ sont soumis à la même loi générale pour leur exercice et leur développement. L'analogie seule suffirait donc à nous faire penser que nos organes moraux^ aussi bien que les autres^ sont exposés à éprouver la fatigue. Nous croyons qu'en général on ne reconnaît pas l'existence d'une fatigue des sentiments et des vertus; aussi serons-nous obligé de la prouver par des faits; mais avant tout nous voulons montrer la raison pour laquelle ce dernier genre de fatigue se manifeste à nous bien plus rarement et avec moins d'évidence que les deux autres.
Si l'homme était toujours libre dans l'exercice de ses organes, c'est-à-dire s'il était indépendant, non-seulement de toute contrainte extérieure, mais encore de tout mobile étranger au besoin d'activité de l'organe exercé, il ne poursuivrait jamais cet exercice au delà de ses forces, il n'éprouverait jamais la fatigue. Dans l'ordre physique et dans Tordre intellectuel, il en est rarement ainsi : souvent l'homme est obligé à des travaux du corps ou de l'esprit dont il voudrait pouvoir se dis-
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penser; et lors même qu'il s'y Kvre par un effet de sa pure volonté, il y est ordinairement poussé par des sentiments bons ou mauvais qui Pexcitent au travail, et qui quelquefois Fy font persévérer avec passion malgré la fatigue.
Uexercice des facultés morales, au contraire, est en général un acte spontané de leur activité. En effet, la contrainte n'a point de prise sur les sentiments; et ceux-ci, qui sont les mo-« bfles de notre conduite, ne relèvent en général que d'euxmêmes quant à la vie qui les anime. Ainsi l'exercice naturel des facultés du cœur ne dépasse point les limites de leur énergie et n'amène point leur fatigue ; c'est pourquoi la fatigue morale est un fait anormal, exceptionnel, qui n'a point été observé comme la fatigue pbysique et la fatigue intellectuelle.
Ce n'est que dans des conditions en quelque sorte artificielles, que les facultés du cœur sont stimulées à s'exercer au delà des forces qu'elles' possèdent; et ces conditions tiennent, soit aux rapports compliqués, quelquefois factices, que notre civilisation a introduits dans la société, soit aux pratiques mêmes que l'éducation morale met ordinairement en œuvre. Examinons successivement ces deux causes de perturbation dans l'exercice naturel de nos sentiments.
Nos rapports sociaux n'exercent leur influence sur l'un de nos sentiments que par l'intermédiaire d'un autre sentiment, qui est ou la sympathie ou le respect humain, et qui, déjà fortement développé dans notre cœur, y devient alors le mobile du premier.
Ainsi la sympathie nous porte à pleurer avec ceux qui pleurent, à nous réjouir avec ceux qui se réjouissent, à admirer avec ceux qui admirent, à nous irriter avec ceux qui s'irritent; c'est souvent avec une entière bonne foi et par l'effet d'une illusion que nous ajoutons alors le sentiment d'autrui à notre propre sentiment et que nous déployons une douleur, une compassion, une joie, une admiration, une colère, qui dépasse en énergie notre propre douleur, notre propre compassion, notre propre joie, notre propre admiration, notre propre co^
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1ère. Puis vient un moment de réaction; et nous sommes fatigués du sentiment qui avait été surexcité en nous^ et nous le repoussons de notre cœur^ souvent pour longtemps^ en recherchant Taifection contraire.
Un autre sentiment^ moins pur et moins noble que la sympathie^ vient souvent se joindre à elle ou la remplacer pour produire des effets semblables^ c'est le respect humain^ c'est-àdire la préférence que nous accordons à Tapprobation des hommes sur l'approbation de notre conscience. Le respect humain^ il est vrai^ n'excite point directement l'activité de nos sentiments; il nous porte plutôt à feindre ceux que nous n'avons pas. Mais à force de vouloir persuader les autres de leur réalité^ nous finissons par y croire nous-mêmes^ et nous nous y livrons dans certains moments avec une illusion qui produit en nous des effets semblables à ceux que nous avons vus résulter de la sympathie. Ainsi^ pour avoir voulu par respect humain feindre plus de sensibilité ou de désintéressement que nous n'en avons^ nous éprouvons parfois un dégoût de sensibilité ou un dégoût de désintéressement qui tient de près à la fatigue, et qui rejette notre cœur bien loin de ces affections morales.
Si maintenant nous examinons les pratiques les plus ordinaires de l'éducation morale, nous reconnaîtrons que trop souvent elles tendent à produire dans le cœur des enfants cette fatigue des sentiments qui est si funeste à leur vrai développement. Quels sont, en effet, les moyens éducatifs le plus généralement employés? ce sont les préceptes, les discours, les exemples, et, il faut bien le dire, le respect humain. On ne se demande pas jusqu'à quel point un sentiment est déjà éveillé dans le cœur de l'enfant, et quelle est l'activité qu'on peut actuellement en attendre; mais on croit pouvoir par des paroles lui infuser ce sentiment tout développé et prêt à produire tous ses effets. Ainsi, par exemple, on lui dit qu'il faut compatir aux douleurs d'autnii; dans le deuil d'un ami on lui donne l'exemple d'une contenance triste; mais on ne s'en tient pas là : souvent on l'exhorte à une conduite en harmonie avec cette