I?(FLUE?(C£ DE L*BDUCATION SUR LE BO.MIEUR
Celle vérité se présente avec une entière évidence^ quand on examine la cause et la nature des diverses jouissances que l'homme peut éprouver.
Le bonheur est l'objet constant de nos désirs; ce fait est inhérent à notre nature. Dieu l'a voulu ainsi^ et en même temps il a pourvu à notre bonheur en nous entourant de merveilles qui parlent à nos sens^ à notre intelligence^ à notre cœur. Dieu veut notre bonheur^ Dieu veut que nous cherchions à être heureux. Nulla est homini causa philosophandi nisi ut beatus sit, dit saint Augustin.
Dieu nous envoie aussi l'adversité; mais c'est pour nous empêcher de circonscrire notre bonheur dans les limites de la vie terrestre^ pour nous apprendre à porter nos regards au-dessus de ces biens périssables qui nous éblouissent^ au delà de ce temps présent qui nous absorbe. Ainsi c'est encore dans Tintérêt de notre vrai bonheur que par ses châtiments il npus montre souvent la fragilité des biens d'ici-bas.
L'éducation poursuit donc un but bien légitime^ un but conforme aux vues de Dieu> lorsqu'on toutes choses elle veut le bonheur des enfants : leur bonheur étemel avant tout^ puis aussi le bonheur de leur avenir terrestre^ et même celui de leur vie d'enfant. La mère, dit Rousseau, veut que son enfant soit heureux; qu'il le soit dès â présent. En cela, elle a raison : quand elle se trompe sur les moyens, il faut l'éclairer^.
Mais le système d'éducation en usage fait-il réellement le bonheur de l'enfant ? les moyens qu'il emploie ne se présentent-ils pas, au contraire, comme un obstacle habituel à ses plaisirs, comme une cause fréquente de ses ennuis, nous pourrions même dire de ses tourments? Combien de leçons qui pour lui sont une pénible corvée, parfois même un vrai supplice, dont les maîtres, aveuglés par la routine, ne comprennent point la cruauté !
Cette aversion des enfants pour l'école et pour les leçons est un fait si général, qu'on s'y est habitué, qu'on le trouve tout
^ Emile, livre I.
simple, qu'on l'envisage comme une nécessité, que Ton croit enfin à une sorte cFincompatibîlîté entre le bonheur de Fenfance et les exigences de son instruction.
Pour savoir ce qu'il y a de vrai dans cette opinion, nous rechercherons en quoi consiste le bonheur de lliomme, et celui de Fenfant en particulier.
Les plaisirs des sens appartiennent à notre vie animale; considérés en eux-mêmes, ils ne méritent pas le nom de bonheur; et cependant leur usage contribue réellement au bonheur de Thomme intellectuel et moral. Bien que nous devions leur assigner le dernier rang dans l'ordre de nos jouissances, nous sommes donc obligés de les considérer comme Tun de éléments naturels du bonheur de lliomme sur la terre. Si maintenant nous examinons ce que sont les pfaisirs des sens, nous trouvons qu'ils consistent dans l'activité de certains organes qui appartiennent au système nerveux.
Mais les plaisirs des sens ne sont pas les seuls que l'homme trouve dans l'ordre physique, parce que le système nerveux n'est pas le seul dont l'activité soit pour lui une cause de jouissance. Nous jouissons aussi de l'activité de notre système musculaire.
Ainsi le petit enfant trouve du plaisir dans tous les mouvements qu'il peut exécuter; plus tard ces mouvements enfantins sont remplacés par des jeux, des exercices, des travaux qui varient avec l'âge, mais qui sont toujours une source de jouissance, et dont l'interruption forcée amène l'ennui, s'ils ne sont pas remplacés par une activité d'un ordre plus relevé.
Le travail a été imposé à l'homme comme une punition ; mais les punitions de Dieu sont encore des bienfaits. Ainsi le travail nous fait oublier nos peines, ou du moins il les adoucit; et tant que l'homme peut travailler, il n'est pas entièrement malheureux. Si parfois nous trouvons un travail pénible, c'est lorsqu'il excède nos forces, ou bien lorsqu'il nous prive d'un autre genre d'activité qui était plus conforme à nos facultés et à nos goûts, ou bien encore lorsque nous avons perdu l'habi-
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tude de travailler^ en laissant nos membres dans Tinaction. Ce n'est donc point le travailleur assidu qui est malheureux^ c^est le désœuvré ; et le travail est réellement pour nous un élément de bonheur.
Ici nous devons prévenir une objection. On ne niera pas sans doute la satisfaction qui accompagne le travail ; mais on pensera peut-être qu'elle tient^ non point à l'activité du corps de l'ouvrier^ mais seulement au succès qui couronne ses efforts^ à son espoir de jouir du fruit de ses labeurs^ peut-être à la conscience d'avoir accompli son devoir.
Ces motifs de satisfaction sont sans doute les plus puissants^ et ils prédominent dans la plupart de nos travaux. Ils manquent cependant quelquefois sans que le travail perde son attrait pour nous. Ainsi bien souvent nous travaillons avec plaisir^ tout en oubliant entièrement et la cause et le but de notre activité; ainsi l'on voit des riches assidus à certains ouvrages dépourvus d'utilité^ et qu'ils exécutent pour se désennuyer; ainsi les femmes âgées éprouvent une vraie souffrance lorsque^ obligées de renoncer à leur rouet ou à leur tricot^ elles se trouvent privées du seul travail dont elles étaient restées capables.
Au bonheur que nous donne le travail^ on opposera peutêtre celui que nous procure le repos; mais le repos n'est doux qu'en raison du travail qui Va précédé ; cette douceur est donc encore un bienfait que nous devons au travail:
Ainsi, dans Tordre physique, ce qui rend l'homme heureux, c'est l'activité de ses organes. Ce fait est surtout frappant dans le premier âge de la vie : l'enfant veut tout voir de près, tout palper, tout essayer; ce qu'il demande, c'est du mouvement. Son bonheur est donc intéressé à tout ce que nous demandons pour son développement corporel.
En serait-il autrement dans le domaine de l'intelligence? l'esercice et l'extension des facultés, l'acquisition des connaissances, la découverte de la vérité, ne seraient-ils pas des jouissances pour Tenfant comme pour l'homme fait? Pour le penser.
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il faudrait n'avoir jamais étudié Tenfance dans ses moments de liberté^ ou fermer les yeux à Tévidenoe.
Le plus petit enfant a soif de connaître ; il veut expérimenter tout ce qui est nouveau pour lui^ il veut découvrir tout ce qui lui est cachée et chaque dëcouverte le rend heureux. C'est ainsi qu'il jouit de l'activité de son intelligence et de l'instruction qu'elle lui procure, tant que ses facultés s'exercent librement et selon la loi naturelle de leur développement.
Les jouissances que nous devons à notre intelligence sont proportionnées à son activité. Ainsi il n'est pas de plus grand plaisir de l'esprit que celui qui s'attache à la découverte de la vérité, à l'invention et pour ainsi dire à la création de la science. Le petit enfant a beaucoup de choses à découvrir, et c'est ce qui le rend heureux; c'est pourquoi aussi le meilleur moyen de l'instruire est celui qui consiste à mettre en jeu son esprit d'invention, à lui faire trouver par lui-même ce qu'il doit savoir.
Mais il ne nous est pas toujours donné de pouvoir découvrir ou inventer ; bien souvent nous devons nous borner à nous assimiler les inventions ou les découvertes d'autrui. Alors, soit que nous écoutions l'orateur, soit que nous lisions l'écrivain, notre esprit suit pas à pas le travail d'une autre intelligence, se l'approprie par une activité qui lui est propre, et dans cette activité trouve encore une véritable jouissance.
L'enfant n'est point incapable de goûter ce plaisir qui consiste à suivre les idées d'autrui, pourvu que ces idées soient appropriées au point de développement auquel il est parvenu; et c'est pour son instruction un moyen dont nous ne pouvons pas nous passer. Mais nous ne devons l'employer qu'alors que l'enfant ne peut pas découvrir, inventer lui-même. En effet, pour bien suivre le fil des idées d'un orateur ou d'un écrivain, il faut à l'esprit des qualités et un acquis qui appartiennent moins à l'enfance qu'à un âge plus avancé, c'est-à-dire un certain calme de l'imagination, une sorte de soumission de nos facultés à une marche qui n'est point la ndtre, puis un trésor
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dldées et d'expériences qui donne de Técho dans notre âme à tontes les paroles par lesquelles un autre exprime sa pensée. Voilà pourquoi souvent les discours et les livres ennuient les enfimts; cet ennui vient toujours de Tinaction des facultés et poiat de leur activité.
Dans Tordre intellectuel comme dans Tordre physique^ nos jouissances tiennent donc à l'activité de nos organes. Cette vérité a été reconnue par Gomenius il y a deux cents anSj en ces mots : Implantaium quoque est homini sciendi desiderium, labo^ fwn que non tolerantia soium sed appetùum ^ £t^ cependant^ l'erreur que combattait ce philosophe subsiste encore aujourdlmi. C'est que le même vice fondamental continue à fausser Téducalion de Teofance^ tant il est di£Scile à l'homme de se réformer^ de croire qu^il a été mal élevée et d'adopter pour ses enfants une marche différente de celle qu'il a suivie luimême.
Mais si les jouissances du corps et de l'esprit sont des éléments de notre bonheur^ elles ne le constituent point entièrement^ car elles ne peuvent pas remplacer les jouissances du cœur; elles perdent même pour nous une grande partie de leur attrait^ lorsque nous sommes affectés de peines morales. Examinons donc en quoi consistent ces joies du cœur sans lesquelles il n'est pas de bonheur digne de ce nom.
C'est avec le premier sourire de sympathie d'un enfant pour sa mère^ que nous avons vu briller dans ses yeux la première expression de bonheur. Dès qu'il aime^ il se sent heureux; et c'est l'amour qui^ penduit tout le cours de sa vie^ lui donnera ses jouissances les plus pures^ les plus émouvantes. Aimer est quelque chose, tout le reste n'est rien, a dit Montlozier^ et cette phrase, malgré sa forme un peu absolue^ exprime pourtant une importante vérité.
L'homme sent en lui le besoin de développer les divers pouvoirs qu'il a reçus de son Créateur; mais les différentes parties de ce développement n'ont point toutes pour lui la même va-
1 Comenius^ Opéra didactica omnia, In-t*, Amitelodami^ 1657.
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leur. Les facultés morales sont seules appelées à régler l'em* ploi des autres facultés; elles sout seules susceptibles d'un développement indéfini; elles sont seules capables d'élever notre cœur de la création au Créateur et de nous faire goûter des joies qui ne doivent point finir. Voilà pourquoi le bonheur que nous donne Tamour^ le principe actif et directeur des facultés morales^ surpasse tout autre bonheur^ et suffit seul à remplir notre cœur.
Cette vérité peut nous être longtemps dérobée par les illusions et par l'étourdissement d'une vie dans laquelle toutes les passions fermentent; mais tôt ou tard nous sommes forcés de la reconnaître; tôt ou tard nous sentons en nous un vide que l'activité et le perfectionnement de nos facultés morales peuvent seuls combler^ parce que à notre âme immortelle il faut un développement qui ne soit point limité au court espace de notre vie terrestre*. Pour que notre bonheur soit complet sur la terre, il faut que notre vie soit pénétrée par l'amour de Dieu et du prochain^ c'est-à-dire que nos facultés morales, vivifiées par l'Esprit divin, déploient toute l'activité dont elles sont susceptibles. C'est alors que nous jouissons de cette paix du cœur qui surpasse tout, de cette paix que nous dmme la conscience d'être entrés dans une voie de perfectionnement qui ne doit point finir, et de marcher à une destinée élevée, complète, éternelle, que rien ne saurait nous ravir.
Nous avons montré que le bonheur de l'enfant, comme celui de l'homme fait, est attaché à l'exercice de ses pouvoirs moraux, intellectuels et physiques. Or cet exercice constitue précisément l'œuvre de l'éducation; ainsi tout ce que celle-ci fera pour le véritable développement des enfants contribuera immédiatement à les rei dre heureux. Méfiez-vous donc de toute le-
i «Je sentis alors profoniément que la plus humble amitié est un plus précieux trésor que toutes les conquêtes du génie; que la plus naïve émotion du cœur est plus douce et plus nécessaire que toutes les satisfactions d& la vanité. Je compris, par le témoignage de mes entrailles, que l'homme est fait pour aimer^ et que la solitude, sans la foi et Tamour divin, est un tombeau, moins le repos de la mort. » (6. Sand, dans Spindion.)