‹ La philosophie et la pratique de l'éducationChapitre 23 sur 67 · INFLUE.NXK DB L*EDUCATION SUR LE BONHEUR · texte numérisé non relu

INFLUE.NXK DB L*EDUCATION SUR LE BONHEUR

çon^ de tout exercice, de toute pratique qu'accompagnent habituellement la tristesse et Tennui; et soyez sûr que là où il n'y a rien pour le bonheur actuel de Tenfant, il n'y a rien non plus pour son développement^ et par conséquent rien pour son bonheur futur ^

Mais pourquoi donc nos moyens ordinaires d'éducation rendent-ils si souvent nos enfants malheureux? et que faut-il faire pour qu'il n'en soit plus ainsi? L'art. 5 de la loi de Torga- Disme, qui sera examiné au chapitre suivant^ nous fournira les moyens de résoudre ces questions.

En disant que l'éducation doit faire habituellement le bonheur de Tenfant^ nous sommes loin de penser que la vie de celui-ci puisse être un jeu ou un plaisir continuel et que l'on doive choisir les objets de son activité de manière à les faire coïncider toujours avec ses goûts et ses désirs. Non^ nous n'ignorons pas que le travail ne peut être toujours attrayant^ et que de bonne heure l'enfant doit s'habituer à savoir au besoin vaincre ses répugnances, sacrifier ses goûts, et faire son devoir quoi qu'il en puisse coûter. Mais nous savons aussi que de pareils efforts ne peuvent être que l'exception et non point la règle; car si l'on en était réduit à exiger à l'ordinaire un travail sans attrait, on tuerait les facultés au lieu de les développer, et il n'y aurait plus de vrais progrès.

Lorsque l'éducation travaille* ainsi à rendre l'enfant heureux dès ses premières années, elle contribue puissamment aussi au bonheur de sa vie entière. En effet, non-seulement elle met en activité ses pouvoirs de toute nature; mais de cette activité elle lui fait une habitude et un besoin, donnant ainsi à son développement une impulsion dont les heureux effets se feront sentir jusqu'à la vieillesse.

Est-ce à dire cependant que cette activité puisse mettre

* On youdra bien remarquer que la punition n'est point id en cause ; eUe est un moyen de répression et non point de développement ; elle est un mal dont la nécessité est d'autant plus rare, que Téducation est plus fidèle k la loi de l'organisme.

Thomme à l'abri des chagrins ? Non y sans doute. Quand nous disons qu'elle le rend heureux^ on comprend <}ue nous ne par^ Ions que de Tétat nornial et habituel de l'âme, indépendamment des accidents qui peuvent venir le troubler ; c'est en ce sens qu'on dit avec raison : Le bonheur est en nous-mêmes. Mais souvent les événements viennent interrompre l'activité qui faisait notre bonheur : la perte de la santé, la perte de la fortune, la perte de l'estime que nous croyons mériter, la perte de ceux que nous aimons. Toutes ces pertes sont d'autant plus pénibles pour nous, qu'elles nous privent de jouissances auxquelles nous étions plus accoutumés; car nous souffrons de l'inaction forcée d'un organe, d'autant plus que son activité a été plus développée par l'exercice. Le même bien, dont la perte met un homme au désespoir, peut être à peine désiré par un autre qui n'en a jamais joui, et qui n'en est pas moins heureux.

Nous serons donc toujours exposés à des chagrins de toute espèce; nons aurons nos moments de douleur, peut-être de dé*solation. Mais la douleur ne dure pas toujours dans une àme saine; bientôt arrive le moment de la réaction, c'est-à*dire celui où l'activité de nos organes recommence à se déployer.

Voyez l'homme en proie à une violente affliction ; il est incapable de se livrer à son travail ordinaire, son activité est paralysée; puis, tandis que sa douleur s'affaiblit, l'activité de ses organes devient un besoin d'autant plus impérieux qu'elle a été momentanément suspendue. Alors l'ouvrier reprend ses outils, le savant ses livres, et chacun trouve dans son travail, non-seulement une distraction à sa douleur, mais un vrai baume qui cicatrise ses plaies.

Quand au contraire nos organes ont perdu leur activité dans une longue inaction, quand nous sommes devenus incapables de travail, alors la réaction contre la douleur ne se fait plus dans notre àme, alors nous restons dominés par le chagrin, et notre vie se décolore.

Cette inaction des organes, cette incapacité de travail, est la cause d'une maladie morale qui afflige particulièrement notre

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époque^ et qui fait les hommes blasés^ quand elle n'est point assez développée pour mériter son nom anglais^ le spleen. L'éducation peut beaucoup pour prévenir ce mal; c'est pourquoi nous de^ Yons nous en occuper.

Nous avons vu que l'activité de nos organes corporels nous donne deux ordres différents de jouissances : les plaisirs des sens^ le travail des membres.

Le travail de l'homme est une constante nécessité en même temps qu'une condition de son bonheur; il doit remplir sa vie tant qu'il n'est pas remplacé par une activité d'un ordre plu9 relevé; aussi ne perd-il jamais sa bienfaisante influence sur celui qui est resté sain de corps et qui n'a point laissé affaiblir ses membres dans l'inaction.

Les plaisirs des sens n'ont pas ce caractère; nous ne pouvons voir en eux que des délassements, et^ pour ainsi dire^ que l'assaisonnement du repos dans les intervalles d'une vie laborieuse; ils sont sans doute destinés à eaU>eUir bien des moments de notre existence^ mais leur charme pour nous est en corrélation avec nos habitudes de travail ; et c'est pourquoi le travailleur ne se blase jamais sur les plaisirs des sens.

Mais l'homme qui croit pouvoir se dispenser de travailler pour faire de la sensualité sa principale affaire, ne tarde pas à être puni de son erreur. Plus il devient incapable de travail, et plus les plaisirs des sens perdent leur attrait pour lui ; en vain il invente mille raffinements de sensualité, il finit par être blasé sur ces jouissances auxquelles il s'était entièrement livré, et la vie a perdu pour lui tout son charme.

n en est de même des jouissances de l'esprit. Les unes tiennent à un véritable travail de l'intelligence, à celui qui nous fait découvrir la vérité, ou par lequel nous nous assimilons le travail d'autrui de manière à augmenter notre savoir. Les autres ne sont qu'un délassement auquel le travail de nos facultés a très peu de part ; tels sont les plaisirs que nous donnent souvent nos spectacles et nos romans, quelquefois même nos journaux et nos revues.

L'homme livré à un travail sérieux de TintelIigeDce peut se délasser parfois à lire un livre léger ou à entendre un vaudeville. Mais celui qui abandonne le travail pour s'en tenir au délassement^ et qui passe sa vie à lire ou à entendre des ouvrages frivoles, celui-là perd peu à peu la faculté d'en jouir, en même temps que son intelligence perd le pouvoir de travailler. C'est ainsi qu'on se blase sur les plaisirs de Fesprit comme sur les plaisirs des sens.

Aiiisi qu'il est des sens blasés et des esprits blasés, de même il existe des cœurs blasés; et cependant l'activité de nos facultés morales, quand elle est conforme à la volonté de Dieu, nous donne un bonheur qui ne lasse point. C'est que parfois notre besoin d'aimer s'égare ; c'est que notre cœur se donne alors à des objets qui n'en sont pas dignes, et reste tiède pour ceux qui devraient le posséder.

Dieu, la famille, la patrie, l'humanité, voilà les objets légitimes de notre amour, voilà l'ordre dans lequel ils y ont droit.

Mais souvent l'amour de Dieu n'occupe point dans le cœur de l'homme la place qui lui appartient ; alors les facultés morales manquent à la fois de leur centre, de leur régulateur et de leur but suprême ; alors l'âme reste sans force de réaction contre le malheur d'une affection déçue ou brisée, car l'activité du sentiment religieux est la seule consolation efficace dans les chagrins du cœur.

Quelquefois aussi, l'amour de la famille s'affaiblit; il se laisse dominer par des affections étrangères; il ne nous fait plus trouver le bonheur dans l'accomplissement des devoirs que nous imposent les liens du sang ; alors l'activité des sentiments les plus naturels disparaît dans nos cœurs, et ceux-ci se trouvent vides et isolés aux jours de l'adversité, de la maladie ou de la vieillesse.

L'amour proprement dit, celui qui dans un autre sexe nous offre un attrait qui captive tout notre être, peut, en tant qu'il nous porte au mariage, être considéré comme appartenant aux affections de la famille ; mais souvent il est pour notre cœur

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une cause d'égarement des plus redoutables. L'amour est à la fois une émotion des sens^de Tintelligence et du cœur^ parce que dans Tobjet aimé la beauté^ Tesprit et le caractère moral contribuent tous trois à Texciter. Mais ce n'est point toujours la réunion de ces trois qualités qui nous donne de l'amour : souvent nous sommes captivés par la seule beauté^ quelquefois par l'esprit^ indépendamment du caractère. De pareilles amours sont passagères^ parce qu'elles n'offrent point à nos facultés morales leur aliment nécessaire; elles peuvent changer d'objet bien des fois dans le cours de la vie, et le cœur finit par n'y plus trouver ces délicieuses émotions qui l'avaient charmé.

Parfois enfin, l'homme donne son cœur, non point aux personnes, mais aux choses inanimées; il se passionne pour la richesse de manière à la préférer à tout; l'or qu'il s'est acquis ne lui suflSt jamais, toujours il s'efforce de l'augmenter, et toujours il poursuit une chimère, parce que la richesse ne peut satisfaire tous les besoins de l'àme. Mais dans cette poursuite effrénée qui absorbe l'homme tout entier, le cœur se dessèche, il perd les nobles sentiments dont son Créateur l'avait doué, et avec eux la faculté de goûter le bonheur qui devait être son partage. En général, lorsque l'amour de la créature n'est point sanctifié par l'amour de Dieu, lorsque nos affections terrestres ne sont pas conformes à nos devoirs, lorsqu'elles s'adressent à des objets indignes, alors notre besoin d'aimer a fait fausse route, nos facultés morales n'ont point l'activité à laquelle elles étaient destinées, elles ne nous donnent pas tout le bonheur auquel nous aspirons. Il arrive parfois que l'homme entré dans cette funeste voie ne sait plus en sortir, et qu'il se dégoûte successivement des divers objets qui l'avaient captivé; alors son cœur devient incapable de jouir, il est blasé.

Ce qui fait les hommes blasés, c'est pour le corps et pour l'esprit l'absence d'un vrai travail, c'est pour le cœur l'absence d'une activité complète et conforme à l'excellence de sa nature. €'est donc toujours le défaut d'une activité propre à lui faire accomplir la destinée à laquelle son Créateur l'appelle.

436 PAlNCiPBS GÉNÉRAUX.

Lorsque Fhomme est blasé à la fois par les sens^ par l'esprit et p«ur le ceeur^ il n'est plus capable de goûter aucune jouissance^ la vie lui est à charge^ il a le spleen.

L^éducation prévient cette triste maladie lorsqu'elle reste fidèle à sa mission ; car-non-seulement elle donne à l'homme l'habitude d'un travail régulier du corps et de l'intelligence^ mais encore elle provoque, elle entretient, elle excite pour la vie entière l'activité des facultés morales, en l'appliquant aux objets les phis dignes d'elle, à ceux qui peuvent satisfaire le cœur de l'homme dans ses plus hautes aspirations, et lui donner un bonheur qui ne finit pc^nt.

YOINT DB DÉPART, GRADATION ET ENCHAlNSMEIfr

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