POINT DE DÉPART, GBADATIOX ET ENCHAÎNEMENT DES EXERCICES
Pestalozzî avait surtout travaillé à rétablir cet enchaînement des idées dans l'enseignement primaire^ et il y avait admirablement réussi pour les éléments des mathématiques; nous nous sommes efforcé de compléter son œuvre en appliquant la loi de l'organisme aux autres branches de l'enseignement^ et particulièrement à rétude du langage^ la plus importante à nos yeux pour le succès de l'éducation.
Dans le livre suivant^ nous exposerons^ avec les détails nécessaires^ la marche d'un enseignement fidèle à cette loi de l'enchaînement des idées; ici nous devons nous borner à quelques indications sur le travail qui nous y a fait parvenir.
Nous avions à chercher^ pour les premières études, un ordre tel que Télève pût, en général, par ses propres forces, passer d'une notion à la notion suivante, et s'élever ainsi du connu à l'inconnu. Pour découvrir cet ordre, nous avons étudié celui dans lequel se manifestent les goûts, les aptitudes, les pouvoirs intellectuels de Tenfant; puis à cette étude tout expérimentale, nous avons joint l'étude historique de l'ordre dans lequel se sont succédé les progrès du savoir de Thumanité; les résultats de ces deux ordres d'investigation se sont complétés, se sont corroborés mutuellement; car l'enchaînement des idées est, dans la vie du genre humain comme dans celle de l'individu, la condition nécessaire des progrès et des conquêtes de l'intelligence. C'est ainsi que nous avons reconnu l'ordre dans lequel l'enfant doit aborder successivement les diverses branches d'étude , puis Tordre qui doit présider aux divers exercices pour chacune d'elles, de manière à procéder du concret à l'abstrait, du particulier au général, de l'individu à l'espèce, de l'exemple à la règle, et de l'observation à la description ou à la définition.
La fidèle observation du point de départ, de la gradation et de l'enchaînement des exercices dans l'instruction de l'enfance, a pour l'éducation tout entière d'importants avantages que nous devons signaler :
440 PRINCIPES CÉNÉRAVX.
Pour rédttc»tk)B intellectuelle : . en BO^intenant Tactivité des facultés^ elle assure leur développement; elle donne à l'enfant une instruction qui est bien] à lui et qu'il ne perdra points parce que son savoir sera mis en œuvre par ces mêmes forces qui Tont conquis et qui ne cessent pas de s'exercer.
Pour l'éducation physique : elle permet seule de faire chaque jour, sans interrompre les études, une part suffisante aux exercices du corps. En ^OEet, dans les études élémentaires où* le point de départ et l'enchaînement des exercices sont mal observés, le temps consacré à l'instruction est bien loin d*y être utilement employé; ainsi, lorsqu'un enfant de dix à quatorze ans passe huit ou dix heures par jour dans les classes ou dans les salles d'étude, croit-on peut-être que pendant tout ce temps son intelligence est active et appliquée à l'instruction qu'on lui présente? Ce serait une immense erreur. Bien souvent l'esprit de votre élève est ou distrait par des pensées frivoles, on engourdi par la fatigue et par l'ennui ; c'est peu de computer quatre heures ainsi perdues chaque jour pour son dévelq[vpement comme pour son bonheur. Cette inactivité de l'intelligence vient d'abord du défaut trop fréquent d'ordre et de gradation dans les notions qui constituent l'enseignement, dé* &ut qui rend Pesprit de l'enfant incapable de se les assimiler par ses propres forces, et qui prive ainsi le jeune ftge du plaisir qu'il trouverait dans un travail intellectuel à sa portée. Elle lient aussi à ce qu'en voulant donner trop de temps aux études de l'enfance, on excède les forces de l'intelligence à cet ftge, et on laisse, sans le satisfaire, un besoin d'activité physique, besoin que rélève apporte avec lui dans ses leçons, et qui l'empêche de leur donner son attention. Mais en observant le vrai point de départ et l'enchaînement des exercices, on fait de chaque heure de leçon une heure de travail réel pour l'intelligence de l'élève; on lui épargne ainsi, avec beaucoup d'ennui, une grande perte de temps, et sans rien sacrifier de son instruction , on lui permet d'employer une partie de sa
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journée aux excercices eorporeb nécessaires j^our assurer sa force et sa santé ^
Pour l'éducation morale enfin^ Tobservation du vrai point de départ et de rencfaatnement dans rinstroction de Tenfant dispose celui-ci à aimer^ et les études^ et les maîtres qui le font jouir des conquêtes de son intelligence ; en restituant ainsi au traTail de Tesprit Tattrait qui lui appartient naturellement^ elle rend superflus nos dangereux moyens d'excitation^ tels que la crainte, Torgueil, l'ambition, et elle laisse à l'éducation morale le champ libre pour détdopper dans le cœur des élèves les sentiments chrétiens d'amour, d'humilité et de désintéressement.
L'importanoe du point de départ et de l'enchaînement a été méconnue dans l'éducation morale plus encore que dans l'éducation intellectuelle : on oublie que le développement du cœur a pour base l'intuition morale, qui seule donnée l'enfant l'expérience personndie des sentiments d'amour, de reconnaissance, de confiance; on se borne ii lui parler de ces vertus, au lieu de les lui faire éprouver * ; puis on veut les mettre en œuvre quand elles n'existent point encore dans son àme, du moins avec le degré d'énergie nécessaire à la manifestation qu'on en attend. Cependant les actes de l'enfant n'ont aucune valeur pour son développement moral, s'ils ne sont un effet libre et spontané de ses propres sentiments; et l'on ne doit demander à ceux-ci, même indirectement, que des manifestations proportionnées à leur force actuelle. Eh bien I souvent on veut obtenir beaucoup plus, entraîné par le désir de réaliser promptement le type qu'on s'était formé, par l'espoir ordinairement chimérique de trouver dans le cœur d'un enfant ou d'en faire surgir tout à
^ « Le grand secret de Tédacation est de faire que les exercices du corps et ceux de Tesprit servent toqjours de délassement les uns aux autres. »
(J.-J. Rousseau^ Emile, Uvre lU.)
* « De même qu'une mère ne parle à son enfant des sons et des couleurs que lorsqull eu a acquis Tidée par une expérience souvent répétée, de même eUe ne lui parlera d'amour et de reconnaissance que lorsque souvent déjà il aura éprouvé ces sentiments dans son cœur. » (Pbstalozzi^ Livre des Mères,)
coup des vertus toutes formées^ par cette erreur enfin qui consiste à croire qu^il faut demander le plus pour avoir le moins. Lorsque par suite de cet entraînement on excite Tenfant à des actes que son cœur ne lui inspire points il arrive de deux choses l'une : ou bien il résiste à toutes les excitations^ il se roidit contre les sentiments au nom desquels on lui demande des sacrifices pénibles^ et son cœur s'endurcit au lieu de se laisser pénétrer par de tendres affections; ou bien Tenfant fait^ soit par contrainte^ soit par respect humain^ ce qu'il voudrait ne pas faire^ et il entre dans cette funeste voie d'hypocrisie qui est la mort du cœur.
Mais qu'on profite d'abord de chaque occasion pour donner au petit enfant l'intuition des sentiments moraux^ qu'on exerce ensuite ces sentiments selon les circonstances^ mais toujours dans la mesure de leur force ^ et on les verra s'accroître et se fortifier par chacun des actes qu'ils auront inspirés^ en même temps que les penchants égoïstes refoulés par eux resteront affaiblis de leur défaite. Car si l'éducation du cœur ne peut commencer que par des intuitions morales^ parce que celles-ci éveillent seules les sentiments et les vertus^ elle ne peut se poursuivre que par une suite graduée d'exercices^ toujours proportionnés à la force du sentiment qui doit servir de mobile.
Un point de départ approprié aux forces du sujets une gradation et un enchaînement conformes à l'accroissement de ces forces, telles sont donc les conditions de succès dans l'éducation morale, comme dans l'éducation physique, comme dans l'éducation intellectuelle.
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