DÉPÉRISSEMENT DES ORGANES
Ait. 6. Le déyeloppement de Tor^nisine n'a pas de temps d'arrêt absolu; quand il n'y a pas progrès^ il y a déchéance.
On peut concevoir, dans la vie de Têtre organisé, un moment où ses acquisitions balancent exactement ses pertes; mais la possibilité de cette exception ne détruit pas la règle que nous venons d'énoncer, règle qui se démontre à priori comme une conséquence des conditions mêmes de la vie organique, et qui se justifie constamment par l'observation des faits.
L'homme physique ne reste point ce qu'il est : il se renouvelle sans cesse par une assimilation qui, non-seulement répare ses pertes, mais encore augmente ses forces jusqu'au moment où commence le déclin de ses organes. Sous ce rapport, l'éducation ne peut pas se faire illusion ; elle sait bien qu'elle ne doue pas le corps du jeune homme de toutes les forces, de toutes les aptitudes dont il aura besoin dans la carrière qui l'attend; elle compte pour les lui donner sur cette carrière elle-même, sur l'apprentissage corporel qui sera la conséquence de sa vie active, et qui, s'il développe heureusement certains organes, en laisse souvent affaiblir d'autres dans l'inaction.
L'homme intellectuel ne reste pas davantage ce qu'il est : il se renouvelle sans cesse par une assimilation d'idées qui augmente à la fois son instruction et le pouvoir de ses facultés; mais aussi il est exposé à perdre peu à peu les idées restées sans emploi. L^intelligence a donc besoin de l'activité de ses
organes^ non-seulement pour se développer^ mais encore pour ne pas décliner. L'éducation semble méconnaître cette vérité lorsqu'elle se croit appelée à donner à l'homme pendant les années de la jeunesse toute l'instruction^ tous les pouvoirs intellectuels dont il pourra avoir besoin dans le cours de sa vie.
Celui qui s'eiForce de faire acquérir à l'enfant des connaissances dont il ne doit faire usage que beaucoup plus tard^ et qui jusque-là ne seront jamais liées à son activité intellectuelle y les considère comme des pierres d'attente destinées à supporter un jour une voûte; mais l'organisme ne connaît pas les pierres d'attente; il n'admet que ce qui participe à sa vie, il rejette tout le reste; et sans cette vie, inséparable de l'usage, la force diminue, l'idée s'effaoe, le savoir se perd« Il est d'ailleurs impossible de prévoir les connaissances spéciales dont un homme aura besoin, et de les lui donner avec la précision nécessaire pour qu'elles soient applicables; les écoles professionnelles ont seules une semblable mission, encore ne peuventelles la remplir que dans une mesure très restreinte.
La prétention chimérique que nous combattons a souvent ea de déplorables effets pour les études de l'enfance; elle en « surchargé le programme de manière à compromettre à la fois le développement des facultés intellecluelies, la solidité de l'instruction acquise, et la santé des élèves.
Ce que nous demandons surtout à l'enseignement élémentaire, c'est d'exercer Tesprit de l'enfant, afin d'augmenter les divers pouvoirs qui le constituent, et de perfectionner ainsi des instruments que l'homme doit avoir toujours à sa disposition pour savoir observer, apprendre et agir.
Les connaissances positives sont sans doute indispensables, même pour le premier ftge; mais elles le sont surtout comme moyen d'en acquérir d'autres. L'eisentiel, disail Pestaloxzi, c'est que mes élèves apprennent à apprendre.
Le savoir, qui doit être le partage de l'enfance, résultera nécessairement de l'exercice des facultés, pourvu que les objets
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<le cet exercice soient pris dans toutes les directions essentielles où Tesprit humain s'est avancé à la conquête de la science ; et c'est là ce qui lui donnera le caractère de généralité qui lui convient et qu'on devrait chercher à conserver jusqu'aux ap* proches de la jeunesse.
Envisagées à ce point de vue^ les études générales sont une gymnastique de l'intelligence ^ et c'est pourquoi elles rendent l'homme capable de toute instruction spéciale, et par conséquent de toute carrière. Le langage est en quelque sorte le point central de ces études; il n'est pas seulement l'expression de la pensée, il en est aussi le véhicule et l'organe, il est l'in* strument nécessaire de son complet développement ; voilà ce qui fait des études classiques un moyen d'éducation que rien ne saurait remplacer, et dont l'emploi doit être continué pour chaque élève aussi longtemps que le permettent les exigences de sa position.
L'homme moral ne reste point ce qu'il est : il change, nonseulement parce que toujours il éprouve quelque influence des changements de l'homme physique et de l'homme intellectuel, mais aussi parce que les sentiments de la vie morale, s'ils ne se fortifient par l'exercice, s'afEaiblissent par l'inaction. Si nous pouvons en général compter sur le caractère d'un homme que nous avons connu, c'est que l'activité de ses sentiments bons ou mauvais, devenue pour lui un goût, une habitude, un besoin , se présente à nous comme un gage ordinairement suflSsant de leur durée et même de leurs progrès. Ce n'est point sur un état stationnaire que nous comptons alors ; c'est sur la direction dans laquelle se développe la vie morale. Chaque jour le cœur se perfectionne si ce sont les bons sentiments, chaque jour il se corrompt si ce sont les mauvais qui dominent en nous comme mobiles de la volonté ; et il faut des circonstances exceptionnelles pour opérer sur le développement moral de l'homme quelqu'une de ces révolutions soudaines et étonnantes qui parfois en changent la direction.
La vie morale de Tenfimce ne saurait être celle de la jeunesse
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ou de l'âge mûr : les idées, les sentiments^ les passions, le» devoirs, la vie intime et la vie sociale, tout change avec les années; et la moralité d'un enfant, quelle que soit son importance pour le présent et pour l'avenir, n'est point toujours une garantie complète de sa moralité future.
L'éducation ne doit donc pas se borner à établir dans la vie de l'enfance la moralité de fait, car celle-ci pourrait disparaître plus tard avec les circonstances particulières auxquelles elle était appropriée. Elle doit encore et surtout mettre en œuvre et développer dans le cœur de l'enfant les forces morales qui, pour toute ;sa vie, le soutiendront contre la tentation, raffermiront dans le devoir, lui feront préférer le bien au mal ; et ces forces, elle doit s'appliquer à les exercer, de manière que leur activité devienne pour lui une habitude, un besoin, une condition de bonheur.
Mais quelles sont ces forces qui, à tout âge et dans toute condition, peuvent pousser l'homme à l'accomplissement du devoir comme à son bien suprême? ce sont l'amour, la reconnaissance, la foi, la justice, en un mot les facultés morales, ces traces de l'image de Dieu dans l'âme humaine; l'éducation doit les exercer dès la première enfance; elle doit imprimer à leur activité, à leurs progrès, un élan qui ne s'arrête plus; elle doit leur donner un but plus élevé, un fondement plus solide que les intérêts passagers de cette vie ; elle doit, par la divine influence de l'Evangile, en faire des vertus religieuses, des vertus chrétiennes.
En assurant aux divers organes une activité continue, l'éducation contribue puissamment à prévenir leur dépérissement, qui souvent n'est que la conséquence de leur inaction.
Ainsi, l'inaction d'un organe physique diminue pour lui le flux de matière assimilable auquel il devait son accroissement; souvent même, avec le temps, elle finit par le tarir entièrement. Alors, non -seulement il n'y a plus d'assimilation pour cet organe, mais encore il commence à y avoir pour lui une sorte de désassimilation : il se dépouille peu à peu de ce qu'il avait
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acquis^ et il diminue en volume comme en force. Cette désassimîlation est bien évidente dans le phénomène si fréquent de Tamaigrissement^ et dans celui bien connu^ quoique plus rare^ du décroît des membres.
Ainsi rinaction des facultés intellectuelles ou morales produit^ pour rintelligence ou pour le cœur, des effets analogues à ceux qui résultent^ pour le corps, de Tinaction des organes physiques. Pour Tintelligence, voyez ce que deviennent la réflexion, le jugement, la faculté d'abstraire, lorsque ces divers pouvoirs de Tesprit sont restés longtemps sans exercice. Pour le cœur, remarquez combien s'affaiblissent la foi, le respect, la bienfaisance, lorsque pendant de longues années ces sentiments n'ont déployé aucune activité.
Ce dépérissement des organes, qui résulte de leur inaction, peut conduire Thomme à une vieillesse anticipée ; de môme que Texercice qui maintient leur pouvoir peut le faire parvenir à un âge avancé sans qu'il subisse encore les infirmités qui en sont la conséquence ordinaire.
n dépend donc de nous, jusqu'à un certain point, de reculer le moment où nous dépérirons sous les atteintes de la vieillesse ; mais à cet égard notre pouvoir est bien limité, et tôt ou tard, quoi que nous fassions, les glaces de l'âge commenceront à nous dépouiller de ce que nous avions acquis.
L'organisme physique est le premier à .déchoir, et il peut tomber dans la décrépitude sans que l'intelligence ait encore rien perdu de son pouvoir. Souvent cependant, celle-ci souffre de l'affaiblissement du corps, quelquefois même elle est réduite à une impuissance qui rappelle le premier âge de la vie.
Mais les sentiments du cœur peuvent survivre aux forces du corps et même aux facultés de l'intelligence; il est vrai que dans une extrême vieillesse ils paraissent souvent altérés par suite de la solidarité qui unit le développement moral à celui du corps et de l'esprit ; il est vrai qu'alors on remarque parfois une recrudescence d'égoîsme ou de mauvaise humeur, en
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même temps qu'une diminution dans la force et dans la durée des impressions morales. Cependant on aurait tort d'en conclure qu'il y a dépérissement des facultés morales elles-mêmes, car celles-ci reparaissent par moments avec tout leur éclat , et brillent souvent jusque sur un lit de mort. C'est surtout le sentiment chrétien qui peut en nous survivre à tout le reste; c'est pour lui que l'intelligence retrouve des idées et la bouche des paroles j lorsqu'elles n'en ont plus pour les choses d'un monde qui va finir.
La vieillesse n'est donc une cause fatale^ inévitable de dépérissement, que pour nos organes physiques. Elle respecte souvent l'intégrité de nos facultés intellectuelles^ lorsque nous avons continué à les exercer sans en abuser ; et si malgré nos soins notre intelligence s'affaiblit dans un âge avancé, c'est par un effet de cette influence mystérieuse que dans l'organisme humain le corps exerce sur l'esprit. Enfin le dépérissement causé par la vieillesse peut bien troubler l'exercice de nos facultés morales, mais il n'atteint pas ces facultés elles-mêmes; notre développement moral est notre bien le plus assuré, parce qu'il est le plus indépendant de ces forces corporelles qui ont pour chacun de nous un terme fatal.
Ces considérations permettent de préciser l'étendue et les limites du pouvoir de l'éducation pour prévenir le dépérissement des organes; et par éducation nous n'entendons point ici seulement l'influence qu'on exerce sur nous pendant notre premier àge^ mais encore l'ensemble des moyens par lesquels nous pouvons nous-mêmes travailler à notre développement pendant tout le cours de notre vie.
L'éducation peut retarder le dépérissement de nos organes physiques. Elle peut non-seulement retarder, mais souvent même empêcher le dépérissement de nos organes intellectuels. Elle peut et elle doit, non-seulement empêcher le dépérissement de nos organes moraux, mais encore poursuivre leur développement jusqu'à l'heure de notre mort.
Une fois qu'on a reconnu l'existence d'un organisme intel-
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lectuel et d'un organisme morale on comprend mieux ce que c'est que la vie et la mort^ non-seulement pour le corps, mais aussi pour Tintelligence et pour Tftme.
Au point de vue physique, la vie est Fapanage de tout être organisé : elle anime la matière de la plante la plus rudimentaire, comme elle anime le corps de Tanimal ou le corps de rbomme; elle est une force mystérieuse, incompréhensible pour nous, qui donne à chaque organe son activité, et les réunit tous dans une action commune d'assimilation.
La mort est la cessation de cette force et de ses effets, par conséquent l'inactivité de chaque organe, son isolement, sa décomposition.
La vie et la mort du corps sont des mystères insondables, malgré l'expérience journalière que nous en faisons; mais ce sont des phénomènes qui tombent sous nos sens, dont nous avons une idée claire et précise, et qui par là peuvent nous aider à comprendre la vie et la mort même dans une sphère plus élevée.
Au point de vue intellectuel , la vie n'apparatt que dans le règne animal, et ce n'est que chez l'homme qu'elle se présente avec toute la plénitude des caractères que nous lui connaissons. La vie de l'intelligence, c*est une force qui donne à cha* que faculté son activité pour la production ou l'assimilation des idées, et qui les réunit toutes dans l'unité du moi comme dans leur centre indivisible. L'intelligence est servie par le corps; aussi la vie intellectuelle de l'homme n'est-elle point indépendante de l'intégrité de sa vie physique; c'est pourquoi souvent on peut attribuer à la maladie des organes corporels ces maladies de l'intelligence qu'on nomme crétinisme, imbécillité, démence.
Cependant la vie intellectuelle est aussi exposée à des vicis* situdes indépendant^ de l'état du corps. Les facultés de l'intelligence laissées inactives s'affaiblissent graduellement, et peuvent finir par perdre toute leur puissance. C'est ce qui ar«> rive à l'homme qui se contente de vivre de la vie de la brute
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et qui s'en fait une longue habitude ; sa vie intellectuelle finit par disparaître entièrement.
La mort de Tintelligence, c'est Tinactivité des facultés , leur isolement 9 leur disparition.
Au point de vue moral^ la vie n'appartient sur la terre qu'à Tétre créé à l'image de Dieu. La vie morale, ou la vie de l'âme, c'est l'activité des facultés morales : la foi, l'amour, la justice, etc., qui chez l'homme ne sont que les images des perfections éternelles de son Créateur; puis c'est leur travail combiné pour la production ou l'assimilation des sentiments; c'est enfin la convergence de tous ces sentiments vers Dieu comme vers leur centre, leur principe et leur fin. £'est donc par la vie de l'âme que l'homme s'unit à Dieu en s'élevant du fini à l'infini, du temps à l'éternité.
De même que la vie du corps s'entretient par l'exercice des organes physiques, et la vie de l'intelligence par l'exercice des facultés intellectuelles , de même la vie de l'âme s'entretient par l'exercice des facultés morales, et tout particulièrement par la prière que le cœur adresse à son Dieu. Mais les facultés morales qui sont laissées dans l'inaction perdent peu à peu leur puissance; elles ne peuvent plus s'élever jusqu'à Dieu et à l'éternité, et la vie de l'âme finit par disparaître.
La mort de l'âme, c'est l'inactivité des facultés morales destinées à l'tmir à son Créateur ; c'est l'isolement de l'âme par rapport à Dieu, son premier principe et sa dernière fin.
Après la mort du corps, tout ce qui avait été l'objet de l'activité des facultés humaines a disparu, excepté Dieu et le monde moral; alors l'âme ne peut plus trouver de bonheur que dans la vie morale. Lors donc que cette vie lui manque, quel est le sort qui attend l'âme désillusionnée et privée de tous les objets auxquels elle s'était attachée ?
Mais aussi Tâme pieuse, délivrée de tout sujet d'égarement et d'angoisse et de douleur, entrant en communion avec son Dieu, réalisant dans le sein de ce bon père un développement nouveau^ et en quelque sorte un coinplément d'éducation, de
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manière à embrasser par son intelligence rintelligence suprême €t par son amour Tamour infini^ cette àme^ disons-nous ^ doit goûter une félicité dont toutes nos aspirations terrestres les plus élevées ne nous font entrevoir qu'une ombre légère.
Ce que la Bible nomme enfer et paradis n'est donc pour Thomme que la conséquence naturelle et nécessaire de son <état moral. Voilà pourquoi TEvangile nous dit que la foi religieuse est la condition du bonheur de l'âme dans une autre vie; voilà pourquoi il nous enseigne que l'ouvrier de la onzième heure est reçu comme les autres ^ c'est-à-dire qu'il n'est jamais trop tard pour donner notre cœur à Dieu.