ÉLÉMENTS D*HISTOIRE ET DE GÉOGBAPHIE POLITIQUE
vie organique de l'humanité. Nous ignorons les origines de la plupart des peuples de Tantiquité; nous ne les voyons paraître dans l'histoire qu'alors que leur développement est déjà fort avancé^ ou bien lorsqu'ils viennent à se trouver en contact avec dés nations qui nous ont laissé des documents écrits. C'est pourquoi nous reconnaissons^ dans la vie de l'humanité^ des enchaînements organiques séparés et parallèles que nous étudions l'un après l'autre sous les noms d'histoire des Assyriens^ histoire de l'Egypte^ histoire grecque^ etc., et les faits de l'un de ces enchaînements n'ont parfois aucune relation apparente avec les faits contemporains des autres enchaînements. Cette raison suffirait à rendre la chronologie indispensable à l'étude même la plus élémentaire de l'histoire.
Avec les enfants^ il faut être sobre de dates; on leur donnera seulement celle de chacun des hommes illustres dont la biographie doit former leur premier enseignement et rester comme un jalon de leurs connaissances futures^ parce qu'elle rappelle une évolution importante dans l'histoire. Une cinquantaine de noms propres, autant d'histoires, autant de dates^ voilà ce que nos enfants doivent apprendre et répéter de manière à ne l'oublier jamais; voÛà quels seront pour eux les organes principaux de la vie de l'humanité ; voilà ce qui formera une sorte de canevas dont les mailles se rempliront graduellement à chaque nouveau récit.
Comment choisir ces cinquante noms, pour leur faire représenter, dans tous les siècles, dans tous les pays, dans toutes les sphères de l'activité humaine, les principaux traits du développement de cette vie collective qui constitue l'histoire universelle ? Il y faut des législateurs, des conquérants, des poètes^ des savants, des philosophes, des artistes, des inventeurs! Le nombre de dates que nous avons indiqué serait fort insuffisant sans les points de contact que l'histoire nous offre, soit entre les divers peuples, soit entre les grands hommes contemporains dont l'activité s'est déployée dans les sphères les plus différentes. C'est ainsi que la date de Cyrus nous donne à la
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fois celle du terme de la captivité des Juifs ^ celles de Grésusen Lydie et de Solon à Athènes; c'est ainsi que la date d'Alexandre nous dispense d'en assigner une à Aristote; c'est ainsi que la date de Luther nous rappelle celles de Charles-Quint^ de François I«c^ de Léon X et des grands artistes de son temps. Le choix de ces dates n*en est pas moins aussi difficile qu'im* portant; il exige une connaissance approfondie^ non-seulement des faits^ mais de la philosophie de l'histoire; nous le laisserons faire à de plus habiles que nous.
Comme dans l^histoire tout se prépare et s'enchaîne^ il y a bien quelque chose d'artificiel dans ce choix un peu arbitraire de dates destinées à rappeler les diverses phases du développement de l'humanité ; aussi peut-on employer un moyen artifi- <;iel pour les graver dans la mémoire des enfants^ et c'est ici l'un de ces cas bien rares où nous conseillerons l'usage de la mnémonique dans l'enseignement.
Nous avons éprouvé nous -même avec succès le moyen que nous désirons indiquer à nos lecteurs : il consiste à faire de la face interne des mains de l'enfant son tableau mnémonique de chronologie. La main gauche représente la période qui finit à la naissance de Jésus-Christ; la main droite celle qui s'étend dès l'ère chrétienne jusqu*à nos jours. Chaque articulalion est la place assignée à un grand homme et à sa date ; les époques se suivent^ en descendant doigt par doigt ^ depuis l'extrémité du pouce gauche^ où l'on peut placer Abraham, 2,000 ans avant JésuS'Christ, jusqu'à la base du petit doigt gauche, où nous mettrions Jules César, k% ans avant Jésus-Christ; puis, dès l'extrémité du petit doigt droit, où serait Titus, 70 ans après Jésus- Christ, jusqu'à la base du pouce droit, où l'on trouverait iV(i/)aléon /«r, \ ,804 ans après Jésus-Christ.
On ne donnera à l'enrant qu'un seul nom, une seule date, une seule histoire à la fois; on lui répétera cette histoire jusqu'à ce qu'il puisse la raconter lui-même, alors seulement on lui fera connaître la date suivante; à chaque leçon on lui fera répéter toutes les dates qui auront précédé.
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Ainsi^ lorsqu'en racontant les traits principaux de la Genèse on sera parvenu à l'histoire d'Abraham ^ on fera regarder à Tenfant la face interne de sa main gauche^ et Ton y placera ^ à Textrémité du pouce ^ le nom et la date de ce patriarche^ 2^000 ans avant Jésus-Christ; en même temps on lui dira les faits de l'histoire d'Abraham les plus propres à l'intéresser^ en y ajoutant les explications nécessaires sur la viQ nomade^ sur Thistoire naturelle et la géographie de la Ghaldée et du pays de Canaan. Chaque jour on lui fera le même récit jusqu'à ce qu'il sache parfaitement le nom ^ la date et l'histoire qui correspondent à l'extrémité de son pouce gauche. Peu à peu ce récit sera complété : il se liera à l'histoire de l'Egypte par le séjour quQ le patriarche fit dans ce pays; il amènera naturellement la description de la vallée du Nil. L'époque d'Abraham est à peu près celle de Sémiramis; ce sera le moment de raconter les commencements de l'histoire des Assyriens ; plus tard on fera remarquer aux enfants les points par lesquels elle se lie à celle des Hébreux.
Quand l'enfant connaîtra bien le nom^ la date et l'histoire d'Abraham ; avant même que celle-ci ait été complétée^ vous lui indiquerez un nouveau nom et une nouvelle date^ Inachus^ par exemple^ 4^900 ans avant Jésus-Christ^ que vous placerez à la première articulation du pouce gauche en descendant. L'histoire d'Inachus est un premier trait d'union entre l'histoire de l'Egypte «t celle de la Grèce ^ où la fondation d'Argos apporta les germes d'une civilisation qui devait briller d'un si vif éclat.
Quand cette seconde histoire sera bien connue^ on pourra placer Joseph (i,800 ans avant Jésus-Christ) à la seconde articulation du même pouce. Son histoire aura été préparée parle récit des vies d'Isaac et de Jacob; elle excitera à un haut degré l'intérêt des enfants; on pourra leur en lire une partie dans la Genèse mêine^ dont le récit si simple et si touchant est ici un modèle de véritable éloquence.
En procédant ainsi^ on peut raconter l'histoire à des enfants
de quatre ou cinq ans. Pendant une première année de leçons^ ils feront connaissance avec les Hébreux , les Egyptiens , les Assyriens, les Phéniciens, etc.; et avec l'histoire des Perses et des Grecs, jusqu'à l'époque où ceux-ci eurent définitivement repoussé les attaques des successeurs de Cyrus. L'isolement relatif de ces anciens peuples, la simplicité presque enfantine de leurs mobiles et de leurs rapports, la rareté des documents,, les fables môme qui les accompagnent et qui, pour un maître habile , sont à la fois un moyen d'amuser et d'instruire, tout dans cette période contribue à en rendre l'histoire éminemment propre à être comprise par de petits enfants et à les intéresser*.
Dans une seconde année de leçons, on répétera, en les perfectionnant, les récits qui auront précédé, et Ton s'assurera de nouveau que les enfants en possèdent solidement tous les noms^ les dates et les faits principaux ; puis on poursuivra l'enseignement de la môme manière, et l'on amènera l'histoire du monde jusqu'à l'avènement de l'empereur Auguste. La vie de l'humanité dans cette seconde période est déjà plus compliquée ; la civilisation s'y élève bien haut dès le siècle de Périclès; mais du moins elle y a ce caractère d'unité qui la rend simple en comparaison de celle des temps modernes*. Une troisième année fera parvenir notre enseignement jusqu'à l'époque de la renaissance; une quatrième l'amènera jusqu'à notre siècle. Mais on ne se départira jamais de la règle adoptée.; on ne donnera pas un nouveau nom, une nouvelle date, une nouvelle histoire, avant que ce qui précède soit solidement acquis.
Nous conseillons aux instituteurs de puiser leurs récits aux
1 « Le premier âge de l'homme sympathise en quelque sorte avec le premier âge du monde. Si la critique moderne sape plusieurs de ces traditions que la croyance universelle avait consacrées, prions-la d'adoucir en faveur des enfants sa triste sévérité, et d3 leur permettre de confier à leur mémoire des histoires qu'ils ne peuvent se dispenser de connaître, et qui, à une époque plus avancée de la vie, n'auraient plus pour eux le même attrait. »
(Navillb, Education publique, p. 104.)
• Voyez Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, %* leçon.