LIVRE II
Les rapports de Tintelligence avec le corps sont pour nous un mystère impénétrable^ tant est profond Tablme qui sépare Tesprit de la matière. En vain on a cherché à le combler. La doctrine des Gall et des Spurzheim nous parait avoir été victorieusement réfutée^ et ceux-là même qui ne partagent pas notre opinion à cet égard doivent convenir que la phrénologie est plus encore une hypothèse qu'une science. Ce n'est donc point par la physiologie qu'on peut étudier le développement de rintelligence humaine^ et notre seul moyen d'investigation sera l'observation et l'analyse des faits psychologiques.
Nous devons d'abord préciser le sens du mot intelligence^ quant à rétendue que nous lui donnons dans notre travail.
L'âme humaine est capable d'apprécier le vrai^ le beau et le bien; à ces trois ordres de perceptions correspondent le développement inteOectuel^ le développement esthétique %t le développement moral.
Le développement esthétique n'est que celui du goût^ faculté d'apprécier ce qui est beau. Dans sa marche et dans sa loi générale^ nous le verrons bientôt^ il n'est pas autre que celui d'une de nos facultés intellectuelles; je goût se combine et coopère constamment avec l'attention^ la mémoire^ le jugement^ etc.; nous n'avons pas voulu l'en séparer dans notre étude.
Nous traiterons donc le développement esthétique comme partie du développement intellectuel; l'intelligence pour nous
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comprendra aussi Tappréciation du beau^ et nous considérerons le goût comme une faculté intellectuelle. Par là^ sans altérer en rien les résultats auxquels nous devons parvenir^ nous éviterons des répétitions inutiles^ et nous rendrons notre exposition plus brève^ plus simple et plus claire.
Pour saisir la loi du développement de Tintelligence^ nous procéderons comme nous Tavons fait pour reconnaître la loi du développement physique : nous examinerons rintelligence du nouveau-né^ nous suivrons ses progrès successifs^ nous étudierons les moyens par lesquels elle acquiert peu à peu toute sa puissance.
On distingue dans l'intelligence divers pouvoirs spéciaux qu'on nomme les facultés. Les facultés principales peuvent être subdivisées à leur tour. II est résulté de là différentes classifications qui reconnaissent un nombre de facultés d'autant plus grand qu'on s'est livré à une analyse fins minutieuse.
Notre but n'exige pas que nous recherchions la classification •la plus détaillée; nous nous bornerons donc à l'examen des facultés principales^ de celles surtout qui jouent dans l'éducation le rôle le plus important; et nous ne nous arrêterons à l'analyse des pouvoirs intellectuels qu'autant qu'il sera nécessaire pour bien préciser le sens des termes que nous emploie» rons.
A sa naissance^ l'enfant ignore toutes choses; son intellt* gence parait plus impuissante encore que son corps. Cepen«dant il possède déjà des instruments à l'aide desquels il pourra acquérir les connaissances les plus variées, les pouvoirs intellectuels les plus étendus. Ces instruments sont les notions innées et les facultés»
Les notions innées sont celles de temps, d'espace, de cause, de substance ; l'expérience ne les donne pas, mais elles ne se manifestent qu'au moment où l'expérience réclame lewt concours. Nous ne les mentionnons ici que pour mémoire; car dans l'intelligence humaine on les trouve toujours prêtes à remplir le râle qui leur est assigné.
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D n'en est pas de même des facultés ; on voit celles-ci se manifester l^une après Tautre, grandir peu à peu^ et se développer d'une manière plus ou moins rapide^ plus ou moins complète, selon les circonstances dans lesquelles chaque individu se trouve placé.
Le travail de l'intelligence amène deux ordres de progrès qai, quoique intimement liés, exigent pour être bien compris une exposition séparée. C'est pourquoi nous examinerons successivement le développement des facultés et l'acquisition des connaissances.
Pour étudier plus sûrement les premiers actes des facultés, 0 est nécessaire de ne point confondre l'intelligence avec l'instinct.
C'est surtout chez les animaux que l'instinct est facile à observer. Dieu le leur a accordé à peu près en raison inverse de FinteDigence dont il les a doués; ainsi, par exemple, c'est dans la classe des insectes qu'on remarque les instincts les plus admirables. L'instinct de l'animal est en quelque sorte un guide qui lui fait accomplir aveuglément tous les actes nécessaires à sa conservation, soit comme individu, soit comme espèce. Les actes de l'instinct sont toujours parfaitement exécutés sans avoir été appris; mais ils restent toujours les mêmes, ils ne sont susceptibles d'aucun perfectionnement.
Pour l'homme, doué d'une intelligence supérieure, l'instinct était presque superflu; aussi ne le remarque-t-on guère que dans les premiers actes du nouveau-né, par exemple dans Fempressement avec lequel il saisit pour la première fois le sein msterael.
Afin d'éviter toute possibilité de confusion entre l'instinct et nntelligence du petit enfant, nous n'étudierons le développenient de ses facultés que dans ceux de ses actes qui ne sont point nécessaires à la vie animale, et dans lesquels par conséquent l'instinct ne peut jouer aucun rôle.
Les premières manifestations des facultés intellectuelles de Fenfant sont provoquées par les impressions que ses sens re-
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çoivent du monde extérieur; ainsi dès que Ton voit ses regards se fixer sur un objets le suivre d'un lieu à un autre^ cet objet a excité son attention.
Vaitention est la faculté d'imprimer aux forces de notre intelligence une direction détenninée^ c'est-à-dire de les appliquer exclusivement à l'objet de notre choix. Cette faculté est nécessaire à l'action de toutes les autres^ aussi se montre-t-elle la première dans les manifestations intellectuelles de l'enfant.
Mais bientôt on voit celui-ci reconnaître les phénomènes qui Tont déjà frappé : il se souvient; une seconde faculté s'est éveillée presque en môme temps que la première^ c'est la mémoire. L'enfant donc a retenu quelque chose de la sensation à laquelle il avait donné son attention; mais qu'a-t-il retenu? ce n'est pas la sensation elle-même^ puisqu'elle a cessé avec sa cause; c'est Vidée de cette sensation^ c'est-à-dire une sorte d'image qui lui représente la sensation passée. La mémoire est la faculté de conserver et de reproduire spontanément nos idées.
Gomment la sensation produit-elle l'idée? voilà encore un mystère. Mais nous savons tous par notre propre expérience que l'idée d'un objet matériel et des diverses impressions qu'il a faites sur nos sens^ se forme en nous immédiatement par le seul concours de l'attention et de la mémoire. Ce mode d*a(> quérir des idées est ce que Pestalozzi appelle Vintuùion; nous nommerons intuition des sens celle qui nous donne des idées provenant du monde matériel^ afin de la distinguer de l'intuition morale dont nous aurons à parler plus tard ^
Nos idées intuitives sont claires^ complètes et durables; il n'en est pas toujours de même de nos idées d'objets qui n'ont jamais frappé nos sens; celles-ci ne peuvent nous être fournies
1 Pestalozzi est le premier qui ait assigné à Tintuition le rôle important qui lui appartient dans Tinstruction de Tenfance; aussi art-on appelé sa méthode méthode intuitive; mais cette dénomination n*en peat donner qu*mie idée fausse^ car Tintuition n*est pas le point fondamental de la doctrine éducative de Pestalozzi.
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qu'au moyen de définitions ou de descriptions destinées à les rattacher par comparaison à quelques idées intuitives déjà acquises; aussi sont-elles souvent insuflSsantes pour nous faire reconnaître ces objets lorsqu'ils se présentent à nous.
Mais le petit enfant ne peut apprendre que par intuition; il faut qu'il voie^ qu'il entende, qu'il touche, qu'il goûte ou qu'il flaire; et la nature l'a admirablement» instruit à faire usage de ces divers moyens d'investigation : dès qu'il s'éveille, il exerce ses sens, et avec eux son attention et sa mémoire; bientôt il connaît tous les objets qui l'entourent, tous les sons qui frappent son oreille. Le nombre des idées qu'il peut acquérir ainsi chaque jour est vraiment merveilleux.
Le petit enfant ne regarde pas d'un œil indifférent tous les objets qui se présentent à sa vue; une brillante parure, des fleurs aux vives couleurs, attirent aussitôt son attention et excitent en lui des tranqx>rts de joie et d'admiration. De même il distingue entre les divers sons qui frappent son oreille; le chant de sa mère le calme et le rend heureux. Déjà il apprécie ce qui est beau; une nouvelle faculté s'est éveillée en lui. C'est le goût, don précieux du Créateur, qui, sans appartenir proprement ni à l'ordre intellectuel ni à l'ordre moral, participe cependant de l'un et de l'autre et les sert tous deux; faculté bienfaisante qui, dès nos premiers pas dans la vie, nous élève au-dessus de l'animal en nous initiant à un genre de jouissance indépendant de toute notion d'utilité.
Mais chacune des idées données par l'intuition ne reste pas longtemps à l'état d'isolement dans l'intelligence de l'enfant. Ces idées sont liées entre elles par divers rapports que les notions innées dont nous avons parlé permettent d'apprécier. L'enfant rapporte une qualité à l'objet qui la possède, un effet à la cause qui le produit; il apprécie les différences de temps et de lieu; il compare, il juge. Ainsi il fait acte ie jugement, faculté par laquelle nous percevons les rapports qui existent entre nos idées.
Dès que les idées sont liées entre elles par leurs rapports, la