‹ La philosophie et la pratique de l'éducationChapitre 52 sur 67 · KGHITURB, LECTURE ET ORTHOGRAPHE. ENSEIGNEMENT MUTUEL · texte numérisé non relu

KGHITURB, LECTURE ET ORTHOGRAPHE. ENSEIGNEMENT MUTUEL

<^rriger ; cependant la diiBcuIté subsiste toujours^ parce que Fon n'a point encore rendu à la lecture sa véritable place dans Tordre des études élémentaires.

Si Fon a cru devoir commencer tout enseignement par montrer à lire aux enfants^ c'est qu'on a considéré les livres €omme le principal moyen de les instruire^ c'est qu'on a supposé qu'avec les mots ils recevraient nécessairement les idées qu'ils expriment ; et cependant les mots ne font que représenter les idées premières, ils ne les fournissent point ^ Gomment l'enfant pourrait-il lire avec quelque intérêt et par <x)nséquent avec quelque succès, s'il ne possède pas déjà le

langage que représentent les caractères de son livre ? et com-

ment pourrait-il posséder ce langage, s'il n'a point encore acquis les idées simples qui sont les éléments premiers des pensées formulées par ce langage?

Dans les livres élémentaires de lecture, il est vrai, on a la prétention de n'exposer que des idées qui appartiennent à l'enfance ; mais si l'on en fait usage avec attention, on verra que cette prétention est souvent mal fondée, et qu'en général ce n'est qu'à TAge où un enfant est réellement développé sous le rapport de l'expérience, des idées acquises et du langage, qu'il commence à lire avec plaisir et avec fruit

Pour déterminer la place que doit occuper la lecture dans l'instruction de l'enfance et en même temps la manière de l'enseigner, nous examinerons le rôle qui lui appartient, soit dans le développement de l'humanité, soit dans celui des facultés et des goûts de l'enfant.

L'homme a commencé à s'instruire par une étude expérimentale de ce monde matériel qui devait lui fournir la nourri-

1 L*invention de rimprimerie a été pour les études un bienfait tel, qu^on ne croirait pas que les hommes aient pu s'en faire une idée exagérée; c'est cependant ce qui est arrivé : en achetant un livre, ils ont cru acheUr la science ; et cette erreur est devenue funeste à renseignement. Ainsi l'on a procédé comme si l'on ignorait que les enfants peuvent fort bien lire un livirc^ même l'apprendre par coeur, et pourtant rester étrangers aux idées qui y sont exprimées.

ture^ Tabri et le vêtement; et par le développement que la vie> sociale donnait à son langage en même temps qu'à sa pensée et à son cœur. Ce n'est qu'après avoir longtemps poursuivi ce double travail de l'observation des faits et de l'expression orale des pensées et des sentiments^ qu'il a senti le besoin de fixer ses paroles en les représentant par des signes. Enfin ce n'est qu'après avoir écrit qu'il a été appelé à reconnaître dans les signes la parole qu'ils représentaient.

L'enfant suit la même marche dans l'activité que lui donne le développement de ses facultés et de ses goûts naturels; ain^ il aime les animaux^ les plantes, les rivières, les calculs de tête sur des nombres concrets, le dessin, les histoires, à un ftge où les livres ne lui causent que de refiVoî; il aime aussi à exprimer par la parole toutes ses observations ; plus tard, si vous lui laissez tracer des lettres et des mots, il se livre encore volontiers à ce nouvel exercice, car il y est actif, il y produit quelque chose, il y a constamment sous les yeux un modèle qui lui indique le but à atteindre, il voit enfin et il peut apprécier le résultat de chacun de ses essais ; lorsqu'il a ainsi écrit quelque chose, il a envie de lire ce qu'il a écrit, et il y parvient bientôt^ Mais si vous commencez par le faire lire, vous n'excitez en lui que l'ennui, car vous ne donnez aucun aliment à son activité naturelle ; vous l'obligez à rester immobile en fixant son attention sur des caractères qui ne représentent rien à ses yeux ; il ne sait pas et il ne peut pas savoir quelles paroles vous voulez qu'il prononce, car pour reconnaître ces paroles dans les. caractères que vous lui présentez, il ne lui suffirait point encore de savoir toutes vos règles et toutes vos exceptions, il lui faudrait encore ce que Tusage seul peut donner : la connaissance des rapports de la prononciation à l'orthographe dans chaque mot. Ainsi vous lui démodez tout bonnement de résoudre un problème insoluble pour lui parce qu'il n'en possède pas toutes, les données ; vous exigez de lui une sorte de divination.

L'expérience particulière de chaque enfant, comme l'expérience générale de l'humanité, nous montre donc que pour

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lire il faut avoir écrit, que pour écrire il faut avoir parlé, que pour parler il faut avoir pensé, et qu'enfin pour penser il faut avoir observé, il faut avoir vécu.

En effet, ce n'est qu'alors qu'une chose s'est manifestée à nous par l'intuition des sens ou par celle de l'âme, que nous en avons l'idée ; ce n'est qu'alors que nous avons cette idée, que nous pouvons l'exprimer par un mot; ce n'est qu'alors que nous avons ce mot, que nous pouvons l'écrire, c'est-à-dire le représenter par des signes; enfin ce n'est qu'alors que nous avons ces signes écrits, que nous pouvons les lire, c'est-à-dire les interpréter pour en tirer les paroles, puis les idées qui y sont représentées. Ainsi l'ordre naturel. Tordre logique est celui-ci : la chose, l'idée, le mot parlé, le mot écrit, le mot Iu^

Dès l'Age de deux ou trois ans, nos enfants ont puisé dans les exercices d'intuition et de langage une foule de connaissances précises, et l'habitude de les exprimer par la parole; à quatre ou cinq ans, ils peuvent commencer à écrire.

Ils écriront d'abord avec de la craie sur le tableau noir; ainsi ils resteront debout, et ils éviteront pour quelque temps encore les inconvénients divers de la contrainte qu'ils éprouveraient en écrivant assis*. Ce moyen deviendra difiicile dans une classe très nombreuse; alors on fera écrire les enfants sur leurs ardoises; mais on ne tardera pas à leur donner une plume et du papier, afin de faire acquérir à leurs doigts cette souplesse et cette légèreté qu'exige l'écriture, et que d'autres exercices ne leur donneraient point.

Nous épargnerons à nos enfants l'ennui de ces jambages^ de ces pleins, de ces déliéSy fruits de cette pédantesque dissection que les calligraphes de profession ont fait subir aux lettres.

^ « J'ai déjà dit qa'à mes yeax l'écriture doit précéder la lecture, et que tout procédé pour apprendre à lire qui ne part pas de récriture, me parait contraire à la nature des choses. » {L'Instituteur primaire, par M. Matteb, inspecteur général de lllnivenité, p. ti4.)

* Une planche noire de soixante centimètres de haut, faisant le tour des murailles de la salle d'école, suffirait pour faire écrire et dessiner debc/ut la plupart des enfants, au grand avantage de leur santé.

t9l ÉDUCATION INTELLECTUELLE.

Exercés au dessin linaire^ nos élèves se sont formés la main et le coup d'œil^ ils sont habitués à tracer divers assemblages de lignes ; nous pouvons donc leur faire écrire tout d'abord, non-seulement des lettres entières, mais des assemblages de lettres, des mots.

Ces mots seront pris dans le vocabulaire de Tenfant, et indiqués par lui ; ainsi ils exprimeront ses propres idées, ce seront les paroles que lui-même désirera savoir écrire. Gomme cependant une certaine gradation est nécessaire, soit pour l'écriture, soit pour la lecture et Torthographe, le maître choisira, parmi les mots que lui indiqueront ses élèves, ceux qui ne présenteront pas des difficultés intempestives; ainsi il s'efforcera de commencer à la fois par les mots dont les lettres sont faciles à tracer, par ceux qui n'ont qu'une ou deux syllabes, par ceux dont l'orthographe n'offre aucune irrégularité.

Lorsqu'un premier mot aura été adopté pour cet exercice, le maître en tracera la première lettre sur le tableau noir, il indiquera le nom de cette lettre et le fera répéter aux enfants, puis il la leur fera copier; lorsqu'ils auront réussi à l'écrire reconnaissable, le maître tracera la seconde lettre, et ainsi de suite. Quand les enfants seront parvenus à écrire ce mot, même en n'ayant plus le modèle sous les yeux, ils sauront aussi le lire, ils en connaîtront Torthographe, et l'on passera à un autre.

Un second mot sera choisi autant que possible de manière à ne renfermer que des lettres déjà connues, car il ne faut pas faire apprendre aux enfants un trop grand nombre de caractères à la fois. En général on s'efforcera de leur présenter les divers mots dans un ordre td que chacun d'eux ne diffère du mot précédent que par un ou deux de ses éléments; ainsi, par exemple, on leur fera écrire successivement : radeau, rameau, râ'eau, bateau, château, chameau, chapeau, etc. Bientôt ils comprendront le rôle que joue chaque lettre dans le mot, et ils trouveront d'eux-mêmes par analogie la manière d'en écrire quelques-uns. Le maître continuera à leur faire

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connaître de nouvelles lettres^ ainsi que de nouvelles combinaisons des lettres déjà connues^ lorsque la prononciation du mot ne suffira pas pour leur en faire découvrir les éléments écrits; mais il cherchera sans cesse à faire dire aux enfants eux-mêmes quelles sont les lettres nécessaires pour écrire un mot, et ce ne sera qu'après que ceux-ci en auront indiqué Torthographe^ qu'il l'écrira sur le tableau pour leur servir de modèle.

Ce n'est point.par des mots isolés que l'enfant peut exprimer sa pensée^ et dans le langage le plus enfantin les mots se combinent déjà pour former des phrases. Ce seront donc des phrases qu'il désirera écrire, et nos exercices d'écriture perdraient pour lui leur principal intérêt, si nous ne lui permettions pas, dès le commencement, de réunir quelques mots pour en former une proposition, et d'écrire ainsi l'expression de sa propre pensée. Parmi les phrases proposées par les enfants, le maître devra faire un choix pour éviter les difficultés qui n'auraient point encore été surmontées; puis il n'admettra que l'énoncé correct d'une pensée juste.

Lorsque les enfants connaîtront toutes les lettres^ lorsqu'ils sauront les employer à propos selon la valeur qu'ils conservent dans tous les mots à orthographe régulière, alors l'instituteur n'écrira plus sur la planche noire, et l'enfant composera lui-même ses mots et ses phrases, en copiant chacune des lettres dont il aura besoin sur un abécédaire modèle exposé aux regards de toute la classe.

On conçoit qu'ainsi les exercices d'écriture seront le complément et l'application des exercices de langage, et qu'ils iront en se compliquant de plus en plus avec eux jusqu'à devenir de véritables compositions écrites, dont le sujet pourra être, ou choisi par l'élève, ou indiqué par le maître.

Ces exercices d'écriture sont en même temps des exercices d'orthographe, car l'enfant n'écrit un mot ou une phrase qu'après avoir découvert, avec le secours de l'instituteur, quelles sont les lettres dont il a besoin. On fera répéter plusieurs fois

d94 ÉDUCATION INTELI.ECTUBLI.B.

aux enfants l'épellation de chaque mot; car si l'épeliation est un mauvais moyen de leur apprendre à lire^ elle est fort utile pour fixer Torthographe dans leur mémoire. Enfin les phrases écrites^ en se compliquant peuàpeu^ deviendront de véritables thèmes par lesquels l'enfant apprendra Torthographe d'usage, la seule dont il puisse être question pour lui tant qu'il n'a pas abordé l'étude de la grammaire qui doit nous occuper au chapitre suivant.

Ce que l'enfant a pensée ce qu'il a dit^ ce qu'il a écrit plusieurs fois^ il le lit facilement ; c'est ainsi qu'il a lu déjà tous les mots^ toutes les phrases qui ont servi à ses exercices d'écriture. Mais pour savoir lire couramment tout ce qui lui sera présenté^ il lui faut encore un exercice spécial dont il nous reste à parler.

On comprend que notre élève n'a déjà plus besoin de se borner à lire des syllabes détachées^ ni même des mots ou de petites phrases; ce qu'il lui faut maintenant c'est un récit complet, qui l'intéresse et qui l'instruise. Le sujet en sera pris^ soit dans les mœurs des animaux^ soit dans l'histoire ancienne ou les voyages^ de manière à correspondre avec l'instruction qui se donne dans les autres leçons. Ce premier livre de lecture sera composé exprès y afin d'éviter pour quelque temps encore les difficultés orthographiques les plus embarrassantes; mais il n'aura pas plus d'une centaine de pages. Les enfants pourront lire ensuite quelques portions de nos livres saints^ d'Homère, d'Hérodote, puis le Télémaque et des morceaux choisis de RoUin, de Buffon, de Bernardin de Saint-Pierre, etc. La Chrestomathie de Yinet est un excellent choix pour les enfants déjà développés el qui peuvent suivre quelques études littéraires ; mais nous manquons encore d'un recueil qui convienne plus spécialement à ceux qui, obligés de gagner leur pain par le travail de leurs bras, n'ont pas à attendre d'autre instruction que celle de l'école primaire. Les morceaux de ce recueil devraient, en bonne partie du moins, être écrits dans un style plus familier, traiter des sujets plus directement utiles à la

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vie pratique^ et surtout retracer les réalités de la vie et de la morale chrétiennes^ plutôt que les fictions du génie de l'antiquité.

Nos enfants ont commencé par ne lire que récriture; lors ilonc qu'on leur présentera un livre ou des tableaux de lecture, ils ne connaîtront pas les caractères d'impression ; c'est pourquoi nous demandons que, dans leur premier livre ou dans leurs premiers ^bleaux, ils retrouvent encore pour un peu de temps les lettres auxquelles ils sont habitués. Us n'auront d'ailleurs pas plus de peine à passer des caractères écrits aux caractères imprimés, qu'ils n'en ont maintenant dans toutes nos écoles à passer des caractères imprimés aux caractères écrits, lorsque après avoir commencé par la lecture ils en viennent à aborder l'écriture.

Nous l'avons déjà remarqué : lorsque les enfants, par leurs oxercices écrits, se sont initiés à la lecture, ils ont besoin de lire beaucoup encore pour se perfectionner dans ce nouveau talent.

C'est de l'enseignement individuel qu'on obtiendrait alors les résultats les plus prompts et les plus assurés; malheureusement ce moyen est inexécutable dans ces classes nombreuses où doivent apprendre à lire tant d'enfants qui ne reçoivent aucune leçon de leurs parents.

L'enseignement simultané, tel que nous l'avons exposé au chapitre Y, s'applique avec un grand avantage à tous les objets d'étude que nous avons traités jusqu'à présent; mais il ne saurait suffire aux exercices de lecture, car il faut que chaque enfant lise seul et avec une certaine suite. Ici donc une nouvelle manière de procéder nous est nécessaire, et nous la trouverons dans l'enseignement mutuel.

Lorsqu'en 1798 les petits cantons de la Suisse furent ravagés par la guerre, le gouvernement helvétique fit recueillir à Stanz, dans un couvent dévasté, quatre-vingts enfants orphelins on abandonnés ; Pestalozzi s'offrit pour aller les soigner et les instruire, et il entreprit cette tâche sans mobilier, sans livres.

sans autre secours que celui d'une femme de ménage. Soi> ardente charité lui fit accepter et remplir avec joie les fonctions les plus diverses : il était à la fois directeur et valet^ instituteur et bonne d'enfants. Pour instruire en même temps des enfants si nombreux^ et bien différents par leur âge comme par leurs antécédents^ il eut l'idée de se faire aider par les plus grands et les plus avancés; il les employa comme sous-maitres pour transmettre et faire répéter aux plus jeunes l'enseignement qu'eux-mêmes avaient déjà bien saisi. En ceia^ Pestalozzi ne faisait qu'imiter une famille bien réglée^ dans laquelle la sœur aînée fait dire aux cadets leur leçon^ et se trouve heureuse et fière de soulager sa mère en tenant sa place pour un peu de temps. Là se trouvait en germe ce qu'il y a de bon dans le procédé que Bel et Lancaster ne firent connaître en Europe que beaucoup plus tard.

Le mérite de cette méthode d'enseignement mutuel , dont l'introduction en France a causé tant de disputes^ et a donné de si trompeuses espérances aux amis de l'instruction populaire, consiste essentiellement dans l'ingénieux mécanisme à Taide duquel l'école la plus nombreuse se trouve divisée fen petits grour pes dont chacun reçoit sa leçon d'un moniteur, tandis que l'instituteur n'a que l'ensemble à surveiller. Son principal défaut se trouve dans l'application abusive qu'elle fait de ce mécanisme à un enseignement qui ne peut point être donné par des enfants; et ce défaut en a amené plusieurs autres que nous devons signaler.

Les fonctions du moniteur consistent à faire dire à ses petits écoliers des mots çtdes phrases, tels qu'on les lui a enseignés; c'est là un exercice d'attention et de mémoire. Mais elles ne sauraient s'élever jusqu'à leur faire observer la nature pour en tirer directement des connaissances, jusqu'à mettre en œuvre leur raisonnement pour leur faire découvrir à eux-mêmes la vérité. Lors donc qu'on a voulu faire passer par la bouche des moniteurs toutes les connaissances élémentaires, on a été obligé de les réduire à des formules verbales; ce sont des mots qu'on

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