CONCLUSION DU LIVRE II
On n'attend pas de nous sans doute que nous montrions Tepplication des lois de l'organisme à toute la suite des études que l'homme peut entreprendre. Une pareille tâche serait bien audessus de nos forces; et d'ailleurs ce travail serait superflu.
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Tant que Tenfant était pauvre d'idées et d*observations^ tant qu'il ne possédait point les éléments premiers des connaissances humaines^ tant que ses facultés n'avaient pas acquis par l'exercice le développement et le pouvoir nécessaires pour s'approprier de prime-saut le savoir d'autrui^ il av^it besoin d'être cmiduit pas à pas^ de découverte en découverte^ et la méthode du maître était la condition de son activité et de ses progrès.
Mais l'emploi même de cette méthode l'a émancipé ; il hii a donné non-seulement le pouvoir^ mais la volonté d'apprendre ; il a constamment exercé ses facultés selon la loi naturelle et organique de leur développement et de leur activité. Sorti de l'enfance^ notre élève ne procédera plus autrement : il trouvera lui-même le point de départ, la gradation^ l'enchaînement des idées nouvelles qui doivent augmenter son trésor; et il s'appropriera avec une facilité merveilleuse toutes les connaissances qui lui seront présentées, soit dans la conversation', soit dans les livres, soit dans les cours publics.
Cette facilité, cette aptitude particulière de notre élève à poursuivre son instruction pendant les années de son adolescence, n'est qu'une conséquence de l'éducation intellectuelle élémentaire que nous lui avons donnée; mais nous devons faire voir que les leçons et les exercices de son enfance l'ont effectivement doté, soit des notions premières, soit de la capacité d'esprit nécessaires pour acquérir toutes les connaissances dont nous n'avons point encore parlé.
En passant en revue les diverses études qui appartiennent à l'enseignement secondaire ou supérieur, nous n'avons plus besoin d'en exposer en détail la méthode d'enseignement, car il n'y a aucune de ces études qui soit autre chose que la continuation ou l'application de celles que nous avons comprises dans notre plan d'enseignement élémentaire. Ce plan embrassait les éléments de toutes les sciences, et notre élève, pour approfondir chacune d'elles, n'aura qu'à poursuivre un chemin dans lequel il est déjà entré.
Ces considérations nous permettent de ne consacrer que qvel-
ques lignes à chacune des branches d'enseignement dont il nous reste à parler.
L'utilité des langues vivantes est chaque jour mieux reconnue; et chacun sait combien un usage habituel est nécessaire pour parvenir apparier couramment une langue étrangère. Cependant la connaissance intuitive que donne l'usage ne suffit point à un esprit cultivé^ et cet usage même n'est point à la portée de tous. Il faut donc^ tôt ou tard^ pour s'approprier une nouvelle langue, en faire une étude raisonnée, c'est-à-dire apprendre à connaître les règles particulières de son organisme.
L'étude de ces règles est longue^ aride et embarrassante pour celui qui n'a point encore reconnu Torganigme de sa langue maternelle. Mais notre élève, par l'enseignement exposé au chapitre précédent, a été familiarisé avec tous les organes de la pensée et avec tous les rapports qui les unissent; il les distingue nettement des formes particulières qui les représentent dans sa propre langue. Il ne lui reste plus à apprendre que les formes différentes par lesquelles la langue étrangère exprime des organes et des rapports qui lui sont bien connus.
Ainsi, pour lui donner ce nouvel enseignement, il suffira de parcourir de nouveau le cours de grammaire organique en l'appliquant à de nouvelles formes, et en prenant sans cesse pour terme de comparaison celles de sa langue maternelle.
La connaissance précise des fonctions organiques dont se compose tout langage donne une singulière facilité pour énoncer clairement les règles qui embarrassent le plus les commençants dans rétude des langues ; nous en donnerons quelques exemples tirés de l'allemand :
En allemand, l'adjectif ne s'accorde pas toujours avec le nom auquel il se rapporte, et c'est là pour les étrangers une difficulté qu'ils ont grand'peine à surmonter; mais à celui qui connaît la grammaire organique, il suffira de dire : L'adjectif Raccorde lorsqu'il est délerminatify il ne s*accorde pas lorsquil est prédicat.
Dans la même langue, il est des cas où l'inversion de la pro-
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position principale est nécessaire^ c'est-à-dire où il faut en placer le prédicat avant le sujet ; et c'est encore là une cause de grand embarras pour les commençants. Mais toute difficulté s'évanouira pour eux quand ils sauront que : Vinversion a lieu lorsque la proposition commence par un circonstanciel.
L'étude des langues anciennes a^ pour l'intelligence du monde moderne et pour le développement de l'esprit en général, des avantages que rien ne saurait remplacer. Cette vérité a été établie de nos jours avec une force et une éloquence qui nous dispensent de chercher à la démontrer. Elle n'aurait jamais été méconnue s'il n'existait pas un grand nombre d'hommes qui ont consacré plusieurs années de leur enfance à apprendre ces langues, et qui cependant n'en ont retiré que bien peu de fruit. La cause la plus générale de cet insuccès si fréquent, c'est l'usage de faire commencer cette étude à de jeunes enfants qui n'ont pu recevoir encore l'enseignement nécessaire pour les y préparer.
En effet, les langues mortes ne peuvent point s'apprendre par l'usage ; il faut que, dès le début, elles soient l'objet d'une étude raisonnée, fondée sur la grammaire. C'est pourquoi cet enseignement n'amène des succès réels, des succès à la fois prompts et solides, que lorsqu'il s'adresse à des élèves qui connaissent déjà l'organisme de leur langue maternelle.
Les langues mortes, d'ailleurs, ne s'appliquent réellement qu'aux idées des peuples qui les ont parlées, et nullement aux circonstances ordinaires de la vie actuelle. Aussi ne peut-on faire concourir à leur enseignement, comme on le fait pour les langues vivantes, ni des exercices de langage parlé, ni des livres élémentaires dont le sujet soit pris dans la sphère ordinaire de l'activité intellectuelle des enfants.
Ce n'est donc que dans les auteurs de l'antiquité qu'on peut aborder l'étude expérimentale des langues mortes. Mais ici les faits et les idées sont trop étrangers à la vie réelle des enfants pour que ceux-ci, sans y être préparés, puissent facilement les comprendre et y trouver un intérêt qui soutienne leurs efforts.
3î2i éDCCATION INTELLECTUBLLB.
Cette préparation^ nécessaire pour épargner à la plupart des élèves le dégoût, le découragement, et à tous une grande perte de temps^ résultera pour les nôtres de Tensemble des études élémentaires que nous avons exposées^ et phis particulièrement de renseignement de Phistoire (chapitre XI) et de celui de la ' grammaire (chapitre Xllî).
Pour enseigner une langue morte, nous ne ferons que reprendre notre cours de grammaire organique, en indiquant à chaque pas les formes particulières que revêtent dans cette langue les divers organes qui nous sont connus, et en comparant ces formes à celles de la langue maternelle de nos élèves. Ceux-ci ne seront pas obligés de commencer par apprendre par cœur des mots dont le sens ne peut leur être révélé que beaucoup plus tard, et alors seulement que la lecture prolongée des auteurs est peu à peu venue leur en donner Tintelligence. C'est ainsi qu'ils distingueront tout d'abord les différents cas par les rapports qu'ils expriment.
Les règles de syntaxe par lesquelles une langue morte diffère de la nôtre ne leur causeront non plus aucun embarras. Ainsî^ par exemple, ils saisiront sans peine Tablalif absolu du latin, qui n'est qu'une proposition circonstancielle raccourcie, soît de temps, soit de causalité; de même ils ne seront poiat surpris de voir la proposition objet, que le français lie à la principale par la conjonction que y exprimée en latin par une proposition raccourcie dans laquelle le sujet est devenu un accusatif et le prédicat un infinitif.
Mais il ne suffit pas que Félève ait bien compris toutes ces formes nouvelles de langage, il faut encore qu'il se les smt appropriées de manière à ne plus les oublier. Il est donc nécessaire que le cours théorique soit accompagné d'exercices nombreux et variés, afin qu'il soit une préparation suffisante à la lecture des auteurs anciens.
Si la grammaire organique, ap{diquée à renseignement des langues mortes, j apporte ainsi à la f(HS une vive clarté et mie grande économie de temps, elle y réalise des avantages plus
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importants encore : en affiranchissant Télève de cette étude aride de la forme séparée du food^ qui ne peut être comparée qu'à celle dea lambeaux d'un cadavre ; en lui présentant la langue non plus comme un mécanisme arbitraire et souvent bizarre, mais comme un organisme vivant qui représente celui de la pensée^ elle lui permet de s'élever promptement jusqu'au génie de la langue qu'il étudie, d'en sentir les beautés, de comprendre enfin les belles -lettres à ce point de vue esthétique et moral, qui ennoblit la pensée et le sentiment et qui fait jaillir pour Thomme une source de vives et pures jouissances.
Ces considérations nous amènent à renseignement de la littérature proprement dite. On a pu voir par ce qui précède que, pour nos élèves, l'étude de la langue d'un peuple sera en même temps celle de sa littérature, et cette étude serait complète si le temps des leçons pouvait suffire à parcourir tous les auteurs. Malheureusement il n'en est point ainsi; non-seulement nos élèves ne sont appelés à étudier que quelques-uns des écrivains d'une nation, mais encore ils ne peuvent lire avec fruit que quelques portions des œuvres des auteurs qu*on a choisis pour eux. C'est pourquoi il faut encore qu'un cours spécial vienne coordonner et compléter les connaissances littéraires qu'ils ont puisées dans l'étude de la langue.
Ainsi facilité et abrégé, grâce aux fruits des études précédentes, notre cours de littérature sera essentiellement historique. L'ordre chronologique oifre des avantages trop importants pour qu'on puisse les sacrifier au désir de grouper ensemble les compositions qui appartiennent à un même genre littéraire; car c'est la succession des auteurs qui souvent explique le mieux l'œuvre de chacun d'eux.
Le développement littéraire d'un peuple est d'ailleurs intimement lié à sa vie même; il constitue l'un des éléments les plus importants de son histoire; il ne peut en être absolument séparé, ni dans les études du philosophe, ni dans l'instruction donnée à^la jeunesse.
Notre cours d'histoire pour Tadolescence, qui ne sera que la suite et le complément de renseignement élémentaire exposé au chapitre XI, comprendra tous les éléments de cet organisme social^ résultat merveilleux du concours de tous les organismes individuels^ réunis et combinés par l'instinct de sociabilité que rhomme a reçu de son Créateur,
C'est surtout à l'étude des mathématiques que les élèves qui ont suivi nos exercices élémentaires apporteront une singulière facilité, car l'intuition des nombres, le calcul de tête et l'intuition des formes les ont familiarisés avec les éléments premiers des sciences exactes.
Ainsi l'arithmétique n'aura guère à leur faire connaître que la numération et les quatre règles appliquées aux nombres entiers et fractionnaires décimaux. Les fractions ordinaires, les proportions et tous les problèmes de l'arithmétique leur sont déjà connus; ils trouveront dans les chiffres un moyen de soulager leur mémoire et d'exécuter plus facilement tous les calculs qu'ils sont déjà habitués à effectuer de tête.
L'algèbre leur rendra un plus grand service encore; ils recevront avec bonheur des notations qui leur permettent de formuler toutes les combinaisons qui les ont si souvent occupés dans leurs exercices de calcul; ils ne verront dans l'équation qu'un moyen commode d'écrire les données d'un problème, tandis que jusqu'alors ils avaient dû les conserver dans leur tôle. Ils apprécieront surtout cet avantage spécial , que leur donnent les signes algébriques, de pouvoir traiter toute question indépendamment des valeurs des données, de manière à parvenir à une formule générale qui renferme en ellemême la solution de tous les cas particuliers.
Après avoir reconnu l'utilité de l'algèbre pour traiter tous les problèmes du premier degré à une ou à plusieurs inconnues, problèmes qu'ils savent déjà résoudre par le calcul de tête, nos élèves verront cette nouvelle étude leur ouvrir de nouveaux horizons. Les équations du second degré, la discussion des solutions négatives, infinies, indéterminées ou imagi-
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naires^ la théorie des logarithmes^ les mettront en état d'aborder quelques nouvelles branches des mathématiques^ dont les applications peuvent déjà leur être utiles et les intéresser. Quant à la formule du binôme et à la théorie générale des équations^ il vaudra mieux les réserver pour un second cours^ ainsi que les autres parties de l'algèbre^ dont ils ne sauraient encore comprendre Tutilité.
La géométrie n'est point une nouvelle connaissance à faire pour nos élèves ; ils Font abordée dans les exercices décrits au chapitre VII [^ et ils sont habitués à en trouver eux-mêmes les démonstrations ; il n'est cependant point nécessaire qu'ils poursuivent invariablement et jusqu'à la fin du cours un mode de procéder qui ne saurait toujours se concilier avec la marche plus rapide à laquelle les appellent désormais leur âge et leur développement intellectuel; l'instituteur aura donc soin de les aider dans leurs recherches et de leur donner lui-même les démonstrations qui pourraient les arrêter trop longtemps. Cette déviation de la méthode heuristique est d'ailleurs inévitable lorsqu'on veut que les élèves suivent les traités de géométrie en usage dans nos collèges^ soit parce que la gradation n'y est point assez observée, soit parce qu'un rigorisme exagéré, que nous croyons fort mal enteedu, a forcé les auteurs à donner des démonstrations qui sont des espèces de tours de force, plutôt qu'une déduction naturelle de ce qui précède ^
La loi de l'organisme nous a appris que, dans le développement progressif de l'esprit humain, Tapplication ne doit point être séparée de la théorie ; et c'est là, pour l'enseignement des mathématiques surtout, une condition essentielle de succès. En effet, rien ne donne plus d'intérêt à Tétude de l'algèbre et de la géométrie que de voir le secours que ces deux sciences prêtent aux arts utiles et à d'autres branches des mathématiques plus immédiatement applicables aux besoins de la vie. Aussi ne doit-on point attendre la fin des cours d'algèbre et de géométrie
1 Voyez^ par exemple, la théorie des parallèles, dans Legendre, 14* édit.
dS8 ÉDUG4TI0N INTBLLBGTIÏBLLB.
pour en montrer Tutilité aux élèves et pour les initier à d^autres sciences dont l'accès leur est désormais ouvert^ grâce aux connaissances qu'ils viennent d'acquérir. Par là, on leur donnera un nouveau courage, un intérêt plus vif pour leurs études, une idée plus juste des mathématiques en général, du secours que leurs diverses parties se prêtent mutuellement, et des applications usuelles dont elles sont susceptibles.
Ainsi, dès qu'on aura achevé l'algèbre des deux premiers degrés, les logarithmes et la géométrie à deux dimensions, on commencera la trigonométrie; puis quand les élèves connai* tront la résolution des triangles, on les familiarisera avec l'usage des instruments d'arpentage en les faisant opérer sur le terrain. En même temps on leur donnera une première idée de la géométrie analytique et de la statique, bien que, pour en^ treprendre des cours complets sur ces deux branches d'étude^ il convienne d*attendre que celui de géométrie soit terminé. Enfin viendra la géométrie descriptive, qui n'offrira pas de difficulté à nos élèves, parce que ceux-ci y ont été préparés par les exercices de l'intuition des formes, tels que nous les avons décrits au chapitre YIII; aussi les verra-t-on faire de rapides progrès dans cette belle science, et s'approprier bientôt ses importantes applications.
L'enseignement des sciences naturelles, pour nos élèves sortis de l'enfance, sera la suite et le complément de celui que nous avons exposé au chapitre IX; mais quant à sa forme if en sera en quelque sorte le contre-pied. Ainsi, il faut sans doute compléter les faits recueillis, mais il faut surtout les comparer et les classer ; il faut suppléer à l'insuffisance des observations de l'enfant par les résultats de l'observation de tous les hommes, mais il faut aussi résumer dans des formules générales toutes ces observations particuUères.
Le cours scientifique d'histoire naturelle aura donc pour but essentiel de mettre de l'ordre dans les connaissances de notre élève, en lui faisant comprendre les vrais rapports qui les unissent, en lui fournissant une sorte de canevas dans lequel
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chaque nouveUe notion acquise viendra prendre la place qui lui appartient.
Le cours scientifique de physique ne sera guère qu'une ap* plication des matliématiques aux faits et aux lois que nous fournit Tobservation des forces de la nature.
Le cours scientifique de chimie, enfin, sera une exposition complète des effets et des lois de cette force mystérieuse qu'on nomme affinité, par laquelle un petit nombre de corps simples s'unissent de mille manières, quittent souvent une combinaison pour une autre, et donnent ainsi naissance à l'infinie variété des corps que nous connaissons.
Grftce à l'enseignement élémentaire qui leur a été donné sur les sciences naturelles, nos élèves sont bien préparés à jouir de ces différents cours et à en profiter. Ils comprendront de même avec facilité toutes ces applications industrielles de la science, qui de nos jours ont enfanté tant de merveilles ; et ils seront en état de parcourir avec succès les diverses carrières qu'elles ouvrent à leur activité.
Mais quand ils verront la production de la richesse s'accrot-* tre dans une progression si rapide, ils auront besoin de con-* naître les lois qui la régissent, ils devront étudier l'économie politique.
Toute matière utilisable est tirée du sein de la terre, soit par les efforts du mineur, soit par la force assimilatrice du végétal et àe l'animal, force qui agit librement dans la nature sauvage, mais que l'art du laboureur sait diriger. Le travail social qui recueille cette matière, qui la prépare, qui la transformequi la transporte, et qui l'offre au consommateur dans l'endroit, dans le moment, dans la quantité et dans les conditions nécessaires pour qu'il en fasse usage; ce travail, disons-nous, suppose une admirable combinaison de vues et d'efforts, dans laquelle on reconnaît cet organisme qui régit l'esprit humain, que celui-ci donne à chacune de ses œuvres, et qui appartient au corps social comme à chaque individu. Considérée à ce point de vue, la science économique gagnera en intérêt comme
en vérité; elle ne tardera pas à conquérir la popularité qui lui manque encore^ et à faire disparaître ces déplorables préjugés qui trop souvent jusqu'ici ont paru résister même à Févidence.
La connaissance de l'économie politique est peut-être aujourd'hui celle qu'il importe le plus de répandre dans toutes les classes de la société; elle peut seule préserver les masses de Terreur de ces théories séduisantes^ qu'on leur présente comme un remède à leurs maux^ et par lesquelles on cherche à les entraîner dans une voie désastreuse pour elles comme pour tout le corps social.
Mais pour populariser l'économie politique^ il faut l'enseigner dans des écoles primaires ou secondaires^ à des jeunes gens de quatorze ou quinze ans et d'une instruction très restreinte; c'est dire assez qu'il faut l'exposer sous une forme bien différente de celle qu'on lui a donnée jusqu'ici dans les livres et dans les cours publics.
Cette science est née du besoin de jeter quelque lumière sur l'immense complication des faits économiques de l'état social dans l'Europe moderne; c'est cet état social qu'on a abordé de front pour l'étudier; c'est cette complication qui a fait la difficulté de cette étude.
Pour la rendre plus claire et plus facile^ il faut commencer par en simplifier les données; il faut par la pensée remonter à 'origine de la production et de la distribution de la richesse, c'est-à-dire au germe de l'organisme économique^ à ce moment où quelques organes principaux fonctionnaient seuls encore avec une simplicité qui a disparu graduellement, au furet à mesure que des organes nouveaux et secondaires sont venus joindre leur action à celle des premiers ; il faut supposer des peuplades primitives ne produisant encore que pour les besoins de chaque jour, et voir comment ont dû naître et se développer peu à peu parmi elles, l'épargne, le capital, rechange, la monnaie, l'impôt, le crédit, etc.
La marche que nous proposons est rationnelle, car elle cod-
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siste à suivre l'ordre naturel du développement organique de la société; elle est propre à présenter les principes de Téconomie politique avec une évidence irrésistible^ même pour les esprits les moins cultivés; en sorte que ceux-ci ne soient plus exposés à les méconnaître, même au milieu des complications du monde économique actuel. C'est pourquoi elle nous parait nécessaire à tout enseignement qui se proposerait de populariser cette science.
Cet enseignement, donné pendant les dernières années de Tenfance, peut, s'il est bien dirigé, procurer aux familles un important avantage, en éclairant les jeunes gens sur les raisons qui doivent les décider dans le choix d'un état.
Dans l'ordre naturel des choses, le fils doit suivre la profession de son père, car c'est la seule à laquelle il puisse être préparé dès l'enfance, la seule pour laquelle il trouve à côté de lui toutes les facilités, tous les conseils, tout l'appui qui peuvent assurer le succès. Mais aujourd'hui, les rapides progrès de l'industrie, la transformation des conditions sociales, et pardessus tout les désirs d'une ambition effrénée, s'unissent pour pousser la jeunesse dans des voies nouvelles, et pour faire la règle ordinaire de ce qui ne devrait être que l'exception.
Aussi quel embarras, quelles difRcultés, quelles inquiétudes pour les parents, quand vient le moment où la carrière de leur enfant doit se décider, quand celui-ci ne montre aucune vocation bien prononcée, quand entraîné par des motifs frivoles, par des exemples exceptionnels, ou par d'aveugles préjugés, il veut se lancer dans une voie dont il ne peut prévoir les dangers!
Si du moins il connaissait les diverses professions qui lui sont ouvertes, l'avenir probable qui les attend dans le pays qu'il habite, leurs rapports avec sa position, avec ses besoins, avec ses goûts, avec ses aptitudes ! alors il ne serait plus exposé à choisir au hasard.
Eh bien, c'est cette connaissance que nous voudrions lui donner d'avance en la rattachant à un cours élémentaire d'é-
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oonomie politique. Nous croyons qu'un pareil enseignement exciterait un vif intérêt chez les jeunes gens^ leur épargnerait bien des fausses routes^ et contribuerait ainsi puissamment au bonheur des familles et à celui de la société.
La philosophie enfin sera le couronnement de notre édifice, et par philosophie, nous entendons essentiellement ici l'étude de l'esprit humain. Le cours de grammaire, dont nous avons donné l'esquisse, était déjà une introduction à la logique et à la psychologie; cette nouvelle étude ne sera donc point tout à foit étrangère à nos élèves, et ne leur présentera pas de difficulté.
Quant aux parties de la philosophie qui touchent à la morale et à la religion, nous croyons qu'on ne peut bien les étudier qu'avec le secours de nos livres saints.
Les efforts par lesquels l'esprit de l'homme a cherché à les construire à prioriy ont suffisamment montré son impuissance à cet égard; cependant ils ne sont point restés inutiles : les travaux des philosophes nous laissent de magnifiques exemples de ce que peut le génie de la réflexion, de Tabstraction, de la généralisation et de la dialectique; puis il est quelque chose de leurs idées qui s'est infiltré dans les sciences et même dans la vie commune, qui s'est en quelque sorte popularisé, de manière à exercer une certaine influence sur la pensée de tous les hommes. Aussi nos élèves ne doivent-ils point les ignorer. Un cours d'histoire 'de la philosophie complétera donc les premières notions que leurs leçons d'histoire leur avaient fournies à ce sujet. ,
Mais la vérité que nous possédons sur nos devoirs et sur nos intérêts suprêmes, nous devons la transmettre à nos élèves dans toute sa lumière, dans toute sa grandeur, dans toute sa beauté : nous leur devons un cours de philosophie chrétienne.
La Bible entière, dès la Genèse aux derniers écrits des apôtres, renferme le développement progressif et organique de la vraie philosophie morale et religieuse. Dans quel ouvrage de l'homme trouverait-on une connaissance si profonde du
COUP d'oeil sua USâ ÉTUDBS SUPÉB., conclusion du litre II. 333
cœar humain^ des idées et des images si sublimes^ et surtout cette révélation <x)inplète des rapports de l'homme avec son Dieu^ qui est le plus grand besoin de nos àmes^ et que le génie des philosophes ne saurait nous donner?
Ce livre diviu^ expliqué à un point de vue en même temps chrétien, philosophique, historique et esthétique, par un professeur digne d'une si belle t&che, pourrait faire le sujet d'un des cours les plus beaux, les plus attrayants et les plus utiles de notre enseignement supérieur. Les jeunes gens, avant d'entrer dans la vie active, y retremperaient le souvenir des naïves prières dont la tendresse maternelle avait muni leur première enfance; en même temps ils y apprendraient à considérer d'une manière large, élevée et sérieuse, les plus grandes, les plus importantes questions qui puissent occuper l'esprit de l'homme ^
Parvenu au terme de ce que nous avions à dire sur un enseignement conforme aux lois de l'organisme, nous devons rappeler en peu de mots les points essentiels par lesquels il se distingue de tout autre, de manière à laisser toute liberté, tout pouvcMr, tout succès, à l'éducation physique et à l'éducation morale, qu'il nous reste à traiter dans les livres suivants.
Et d'abord, grâce à l'ordre naturel que nous avons rétabli dans les objets d'étude, et à une méthode qui met constamment en œuvre les facultés des élèves, nous avons réussi à restreindre beaucoup le temps consacré à leur travail intellectuel, sans toutefois sacrifier rien de la variété et de la solidité de leur instruction. C'est ainsi qu'en établissant, au chapitre III, nos tableaux de l'emploi du temps, nous avons montré que trois heures par jour suffisent aux études de la première enfance, et que ce temps, en augmentant avec l'âge, n'arrive qu'au maximum de sept heures par jour pour les élèves qui
^ Dans le tœu que nous venons d'exprimer, nous n'avons été que le faible écho de deux écrivains éminents : voyez Cousin, De r Instruction secondaire dans le royaume de Prusse, p. 144, et Saint-Marc-Girardin, De V Instruction intermédiaire et de son état dans te midi de CAUemagnCj V* partie, p. 16.
33 i ÉDUCATION INTELLECTUELLE.
touchent à Tadolescence. Il résulte de là que plusieurs heures restent chaque jour disponibles pour les exercices corporels. On voudra bien s'en souvenir en lisant le livre suivant^ qui est consacré à l'éducation physique.
Ce même ordre et cette même méthode ont eu d'autres effets plus importants encore. Le travail intellectuel auquel nos élèves ont été appelés a toujours été une application des forces actuelles de leurs facultés^ par conséquent une occasion pour eux de satisfaire leur désir naturel de connaître et d'agir ; il ne leur a donc rien offert de rebutant ou de pénible. Leurs leçons ont pu leur paraître plus ou moins agréables^ plus ou moins faciles^ selon leur aptitude et leurs goûts particuliers; mais jamais elles n'ont ressemblé pour eux à des corvées.
Il est résulté de là que^ pour se livrer au travail^ ils n'ont pas eu besoin de motifs étrangers i l'intérêt que l'étude même leur inspirait. Ainsi jamais nous n'avons dû exciter leur amourpropre par l'attrait des distinctions^ ni leur ambition par la perspective des récompenses^ ni leur pusillanimité par la crainte des châtiments. L'égoïsme^ sous ces diverses formes^ existait sans doute dans leur cœur; mais du moins nous ne nous sommes pas fait son complice; et nos efforts pour l'instruction de nos élèves ont laissé le champ entièrement libre à l'éducation morale^ qui a pour mission de développer en eux l'humilité^ le désintéressement^ la patience et les autres vertus chrétiennes.
En appliquant les lois de l'organisme à Téducatîon intellectuelle^ nous avons donc aussi réalisé une importante condition de succès pour l'application que nous devons faire de ces mêmes lois à l'éducation morale, qui sera traitée dans le livre IV.