‹ La philosophie et la pratique de l'éducationChapitre 55 sur 67 · LIVRE m · texte numérisé non relu

LIVRE m

DE l'Éducation physique en général

Nous avons commencé par Téducation intellectuelle, bien que nous la considérions comme la partie la moins importante des devoirs des parents envers les enfants que Dieu leur a donnés. Mais nous avons voulu pour ainsi dire régler tout d'abor nos comptes avec elle, en lui faisant sa part légitime dans les soins de l'éducateur et dans le temps de l'élève, afin de pouvoir ensuite exposer librement tout ce qu'exigent Téducation physique et l'éducation morale, sans que le lecteur fût porté à rejeter nos conseils par la seule crainte que leur réalisation soit incompatible avec les besoins de Tinstruction.

La force, l'adresse, la santé surtout, sont des biens dont le prix est reconnu de tout le monde; maison ne croit point assez au pouvoir de l'éducation pour nous les procurer. C'est pourquoi le plus souvent on ne met en œuvre des moyens suivis et réguliers de favoriser le développement du corps d'un enfant que lorsqu'on aperçoit que ce développement est en souffrance. Alors on rencontre des diflBcultés qui tiennent à l'état maladif de certains organes, et l'on ne réussit pas toujours à guérir un

mal que peut-être il eût été facile de prévenir. Il importe donc d'adopter^ dès la naissance de Tenfant^ un plan d'éducation physique qui favorise en toute chose lë développement naturel et complet auquel son corps est destiné.

L'existence de l'organisme ne pouvait être méconnue dans Tordre physique comme elle Ta été dans l'ordre intellectuel et dans Tordre moral. C'est pourquoi l'éducation du corps de Tenfant est restée en général assez conforme aux lois organiques de son développement ; c'est pourquoi aussi la partie de notre tâche que nous abordons maintenant n'occupera qu'une petite place dans notre ouvrage.

En effet; nous n'avons point à écrire un traité ni sur Thygiène^ ni sur la gymnastique; mais seulement à signaler ce qui manque à Téducation généralement en usage pour être une application fidèle des lois de l'organisme^ et pour faire acquérir au corps de Tenfant tout le développement , toute la force^ toute l'adresse^ toute la santé que nous désirons pour lui.

Dans la première partie de cet ouvrage^ nous avons vu comment le corps de Thomme, si impuissant à sa naissance^ acquiert peu à peu la force et l'adresse qui doivent être son partage ; nous avons reconnu comme un admirable bienfait du Créateur cet instinct naturel qui porte le petit enfant à donner spontanément à ses organes physiques Texercice auquel ils devront leur puissance. Si donc Tenfant restait toujours libre dans son activité, si rien ne venait contrarier ses goûts naturels , si surtout après avoir acquis des forces dans ses jeux, il était obligé d'en faire usage pour les besoins de la vie^ alors il n'y aurait qu'à laisser agir la nature, et Ton n'aurait point à craindre pour lui un développement incomplet de ses pouvoirs physiques. Mais dans notre état de civilisation , il n'en est point ainsi ^ surtout chex les classes aisées, dans la vie desquelles ToBuvre de l'intelligence occupe plus de place que le travail du corps.

Le devoir des parents est sans doute de laisser à TactivHé corporelle de leurs enfants toute la liberté possible, et nous aurons plus d'une fois Toccasion de le leur rappeler. Mais enfin

DE l'Éducation physique en génfbal. 337

d'autres exigences viendront empêcher que cette liberté soit complète et qu'elle déploie tous ses effets naturels; c'est pourquoi l'éducation est obligée d'y suppléer.

L'éducation ne peut contribuer au développement physique de Tenfant que par un ensemble de moyens parfaitement conformes à la loi même de ce développement, loi que nous avons formulée comme suit :

1. Le corps ne s'approprie que ce qui lui a été assimilé par le travail de ses organes.

2. L'organe s'accroît et se fortifie par l'exercice et en raison de son activité, tandis qu'il diminue et s'affaiblit dans l'inaction.

3. L'action d'un organe contribue plus ou moins au progrès des autres organes, à la formation d'organes nouveaux, et au développement du corps entier.

4. Tout progrès accompli devient cause et moyen d'un progrès nouveau.

5. Ces progrès forment un enchaînement continu, dont les degrés sont insensibles, et qui ne comporte ni saut, ni lacune.

6. Le développement des organes n'a pas de temps d'urrêt absolu; quand il n'y a pas progrès, il y a déchéance.

Telle est cette loi de l'organisme, à laquelle l'éducation doit rester fidèle sous peine de manquer son but. C'est en l'ayant constamment sous les yeux que nous pourrons juger les pratiques ordinaires des parents et des instituteurs, les rectifier et les compléter.

Le développement physique de l'homme comprend quatre parties distinctes : le développement de sa force de résistance contre les agents extérieurs qui tendent à altérer son bien-être et sa vitalité, le développement de la vie végétative due aux organes de la nutrition, le développement du pouvoir des sens, le développement du pouvoir musculaire. Nous diviserons de

d38 ÉDCCATION PHYSIQUE.

même Téducation physique et nous traiterons successivement : des moyens d'augmenter la force de résistance^ de rédncation du système nutritif, de Téducation des sens, et de l'éducation du système musculaire.

DES MOYENS d' AUGMENTER LA FORGE DE RÉSISTANCE

Quelle frêle créature que cet enfant nouveau-né ! il ne supporterait pas le moindre choc, il ne résisterait pas aux intempéries de l'air, l'abandon lui serait mortel. £h bien ! que les années s'écoulent heureusement pour lui, et il deviendra l^omme robuste dont la santé défie tant de fatigues, d'accidents et de privations. Comment s'est opéré un pareil changement? Est-ce par l'âge seulement, et se serait-il réalisé, si Fenfant était toujours resté enveloppé dans ses langes? Non ^ assurément.

Ce corps délicat a subi le contact, le frottement, le choc même des corps étrangers, il a éprouvé diverses variations de température ; il a supporté chacune de ces épreuves en exerçant sa force de résistance, et par chacun de ces exercices cette force s'est augmentée de manière à pouvoir surmonter de nouvelles épreuves de plus en plus énergiques. Cet at^^roissement que l'exercice donne à la force de résistance n'est autre chose que ce qu'on nomme l'habitude : on dira que Tenfant s'est habitué au froid et aux autres impressions plus ou moins pénibles que son corps pouvait recevoir de tout ce qui Tentoure.

Cette faculté de s'habituer à diverses causes de souffrance

DES MOYENS D*At1GMENTER LA POBCK DE RisiSTANGK. 339

et de maladie^ de manière à n'en plus éprouver les fâcheux effets^ est une précieuse dispensation de la Providence; elle seule a pu faire triompher l'homme dans cette lutte constante contre les forces de la nature^ qui est la condition de sa vie lorsqu'il est encore privé des conquêtes de la civilisation, et à laquelle tant de travailleurs sont astreints de nos jours encore et dans tous les pays.

La nécessité de cette lutte, quelque triste qu'elle puisse être sous divers rapports, n'en est pas moins éminemment favorable au développement de la force de résistance ; aussi est-ce particulièrement chez les classçs de la société qui en sont affranchies qu'il est besoid d'y suppléer par des moyens éducatifs propres à endurcir le corps.

Cette vérité est reconnue depuis longtemps. Rousseau l'a prodamée dans son Emile, et elle lui a inspiré quelques-unes de ses pages les plus éloquentes. Mais Rousseau, dominé par l'idée qu'il se fait de cet état primitif de l'homme, où tout était bien, et que la civilisation n'a fait que gâter, a érigé en système pour l'éducation physique de l'enfance l'imitation de cette vie naturelle et primitive qui est son idéal. Or, si parmi les conseils de Rousseau il en est d'excellents, il en est aussi qu'on ne pourrait suivre sans danger pour la santé des enfants. Les mères l'ont bien vite senti, et la tendresse maternelle s'est montrée plus forte que l'éloquence du philosophe.

Au premier abord, le système de Rousseau parait conforme aux principes que nous avons établis; d'où vient donc le péril qui s'attache à son application complète? De ce que Rousseau oublie que la naissance d'un enfant n'est pas le point de départ de son développement physique S que sa vie utérine a pu le doter

* « Die Neaheit des Lebens, bey dem erstgebomen Rlnde, ist nichts anden als das Erwachen des jetzt YoUendetenThieTes das Ifensch werdeo will and Menach werdeh«oll. » <P£tTALOia].

« La nouveauté de la vie, pour Tenfant qui vient de naître, n'est pas autre chose que le réveil de l'animal maintenant achevé qui veut et qui doit devenir homme. » (Traduction littérale.)

d'une constitution plus ou moins bonne, que souvent son corps participe à un affaiblissement de famille ou de race, et qu'ainsi les hommes en venant au monde ne possèdent pas tous une égale force de résistance.

L'enfant naît avec un corps tout organisé, mais souvent aussi avec une faiblesse exceptionnelle qui est due soit à un affaiblissement de race, soit aux circonstances accidentelles qui ont entravé son développement dans le sein de sa mère. Il apporte avec lui un tempérament déjà plus ou moins formé, que l'éducation doit accepter tel qu'il est, et qu'elle doit étudier pour connaître la force de résistance dont elle peut disposer, c'est-à-dire le point de départ de l'œuvre qu'elle est appelée à accomplir.

Les parents mettront donc leur premier soin à s'assurer du degré de force de leur enfant ; ils y parviendront par une suite d'épreuves prudemment graduées, mais qui n'auront rien de forcé ni d'arbitraire, et que le cours naturel des choses leur indiquera ; ensuite ils chercheront constamment à exercer toute la force de résistance qu'ils lui auront reconnue, sans cependant risquer d'en dépasser la limite.

C'est là sans doute une marche que le bon sens et l'expérience ont déjà fait adopter dans bien des familles. Mais combien n'en est-il pas où l'on se fait d'avance une règle qui n'est fondée que sur la mode ou sur la crainte de quelque danger particulier, et qui ne tient aucun compte des circonstances locales et des dispositions de l'enfant qu'on veut élever? Combien de fois n'érige-t-on pas en système certaines pratiques, uniquement parce qu'on les a vues réussir dans telle famille ou dans tel pays?

Cet esprit de système a quelquefois pour effet d'exposer les enfants à des influences fâcheuses qui surpassent leurs forces et qui altèrent leur santé ; mais bien plus souvent il s'attache à leur épargner toutes les occasions d'exercer leur force de résistance, et il les laisse aller faibles et désarmés au-devant de la vie qui les attend et qui leur présentera certainement des dan-

DES MOTBNS d'ADGMBNTBR LA PORGB DE RÉSISTANCE. 3 il

gers plus redoutables que ceux dont on a réussi à les préserver pendant leurs premières années.

Si donc nous devons prémunir les parents contre le premier de ces écueils, nous devons également insister pour qu'ils se tiennent en garde contre le second. Qu'ils examinent bien la force de résistance de ces organisations encore si frêles qu'ils veulent fortifier; qu'ils procèdent à chaque épreuve avec prudence^ avec tous les soins qui peuvent l'empêcher de nuire. Mais aussi qu'ils laissent soutenir à leurs enfants^ contre les influences extérieures de l'ordre physique^ cette lutte à laquelle Dieu nous appelle tous comme à une condition nécessaire de force et de succès pour notre vie terrestre; qu'ils les habituent à supporter la chaleur, le froid, l'humidité, toutes les intempéries des saisons. Ainsi ils leur donneront plus de liberté, plus d'expérience des choses, plus d'occasions de se rendre utiles, plus de santé, plus de bonheur.

Notre plan ne nous permet pas dTentrer dans tous les détails du sujet qui nous occupe; il est cependant un point sur lequel nous devons appeler l'attention de nos lecteurs.

Le froid est, pour toutes les personnes qui n'ont point l'habitude de le supporter, une des causes les plus fréquentes de souffrance et de maladie ; et ce n'est point tant un certain froid absolu qui est pénible et dangereux, qu'un froid relatif à la température à laquelle le corps vient d'être habitué; c'est pourquoi l'on prend froid dans les pays chauds comme dans les autres. Il est donc fort important d'avoir les moyens d'accoutumer les enfants à cet abaissement de température, sans compromettre leur santé.

Lorsque notre corps a été exposé pour peu de temps à un froid vif, il s'opère ensuite une réaction dans notre organisme : la circulation s'accélère, rougit la peau, et nous donne plus de chaleur que nous n'en avions avant l'épreuve. Cette réaction est un bienfait de la nature, car elle empêche tout effet fâcheux du froid sur nos organes. Chaque fois que le froid est suivi d'une réaction, non-seulement il est sans danger, mais encore

34S ÉDUCATION PHTSIQUB.

il fortifie notre peau et la rend moins sensible à rabaissement de la température ^

C'est sur cette propriété de notre organisme physique qu'est fondé remploi de Teau froide comme moyen de guérir diverses maladies. L'abus qu'on en fait dans quelques établissements où une nombreuse clientèle est poussée par un engouement quelquefois peu justifié^ ne doit pas nous faire méconnaître les services qu'il peut rendre.

L'éducation y trouvera un excellent moyen de fortifier le corps des enfants^ pourvu qu'en mettant en œuvre cette faculté de réaction^ elle se garde bien de la fatiguer par des épreuves trop fréquentes ou trop prolongées. Les parents qui voudront mettre en pratique ce mode particulier d'exercer la force de résistance^ feront bien de prendre d'abord les conseils d'un médecin. Lorsqu'ils préféreront un moyen moins éner* gique^ ils pourront remplacer l'ablution par un simple changement de linge à froid.

D£ l'Éducation du ststèbie nutritif

C'est par le sang que s'opère la nutrition, c'est pourquoi nous devons faire rentrer dans le système nutritif toutes les

i Ce n'est point dans Tordre physique seulement que Porganistne nous présente cette faculté de réaction : de même que le corps réagit contre le froid, de même l'intelligence réagit contre l'erreur et l'âme contre le chagrin. La réaction, considérée comme phénomène psychologique et comme phénomène moral , joue un rôle important dans la vie des peuples et dam eelie des individus.

OB l'Éducation du ststèmb nutritif. 343

fonctions à Taide desquelles le sang acquiert les propriétés qui lui sont nécessaires; telles sont la digestion, les déjections, te respiration. Examinons ce que doit faire l'éducation pour favoriser le développement et la puissance des organes chargés de ces diverses fonctions.

Et d'abord, en vertu de la solidarité qui unit les différentes parties.de Torganismc, les organes de la nutrition se fortifient par Texercice qui est donné au corps entier, ils participent au développement des organes locomoteurs. Ainsi, tout ce que dans un autre chapitre nous aurons à conseiller pour l'éducation du système musculaire, profitera à celle du système nutritif. Nous pouvons donc ici nous borner à rechercher les moyens plus directs de favoriser le développement des organes qui nous occupent.

L'alimentation se présente en première ligne : le choix des aliments, leur quantité, Tespacement des repas, sont autant de points importants pour Thygiène de Tenfance; mais nous nous garderons d'imiter les auteurs qui ont donné à cet égard des prescriptions détaillées. Nos conseils devraient varier selon les tempéraments, selon les ressources locales, selon les positions de fortune, etc., et le plan de cet ouvrage ne comporte pas de pareils développements; nous devons donc nous borner à poser les règles générales qui résultent des lois de l'organisme.

C'est par l'exercice que tout organe se fortifie; il importe donc que les organes qui concourent à la nutrition aient un exercice régulier et suffisant.

Ainsi les dents, dès qu'elles ont paru, doivent être mises en œuvre par une nourriture solide, qui exige d'elles un véritable travail; l'instinct naturel du petit enfant lui fait porter à sa bouche toute espèce de corps durs : voilà une indication que les parents ne suivent point assez dans le choix de ses aliments. Laissez mordre vos enfants dans un morceau de pain dur, qu'ils en conservent l'habitude, et leurs dents seront fortes, saines et exemptes de tartre; voyez celles des campagnards^ obligés à en faire constamment usage pour couper et broyer

344 éoncATioN phtsiqub.

une nourriture résistante et souvent coriace! Mais rindustrie de nos cuisiniers épargne à nos dents, aux incisives surtout, la plus grande partie du travail auquel elles étaient destinées; c'est là sans doute un vrai bienfait pour ceux qui n'ont plus .que de mauvaises dents; mais c'est aussi une raison pour que ceux qui en ont encore de bonnes ne les conservent pas longtemps.

L'estomac aussi se fortifie par l'exercice ; mais tout aliment ne l'exerce pas au même degré. Si, sans y être obligé par l'état maladif de votre enfant, vous lui défendez la nourriture qui n'est pas d'une facile digestion, vous empêchez ses organes de faire un apprentissage qui leur est nécessaire pour acquérir toute leur puissance, vous les forcez à rester faibles. Il est des parents qui, par une crainte exagérée que leurs enfants ne mangent trop, ne les laissent point manger assez; c'est encore empêcher leur estomac de prendre, dans l'exercice complet de ses facultés, l'accroissement de forces dont il aura besoin.

Il est vrai que l'excès d'exercice produit la fatigue, et que la nourriture ne doit être ni trop .abondante, ni trop habituellement indigeste, sous peine d'affaiblir l'estomac au lieu de le fortifier. Mais ce danger n'est guère à craindre que pour les enfants d'une constitution délicate, ou pour ceux auxquels un régime forcé et la gourmandise ont déjà donné de mauvaises habitudes ; à ceux-là seulement une alimentation bien réglée est nécessaire. Pour tous les autres, il vaut mieux essayer d'une entière liberté; ainsi se développera en eux l'instinct de ce qui leur convient, et ils sauront d'eux-mêmes renoncer aux aliments indigestes, et cesser de manger lorsque leur faim sera apaisée. Bien souvent ce n'est que la contrainte qu'on leur a imposée qui les rend intempérants et avides de mets malsains.

Dans la première enfance, les repas doivent être légers et fréquents; ce n'est que peu à peu qu'ils pourront devenir plus abondants et plus rares, selon Fhabitude que l'estomac en prendra graduellement. Mais celui-ci, lorsqu'il est parvenu à toute sa croissance, se montre susceptible de s'accommoder.

DE l'Éducation du système nutritif. 345

avec le temps^ aux coutumes les plus diverses. Nous ne remarquons pas qu'on se porte plus ou moins bien dans les pays où Ton fait quatre ou cinq repas ^ que dans ceux où l'on n'en fait que deux. A cet égard encore^ nous devons nous abstenir de donner des conseils trop absolus; nous croyons cependant que le repas du matin^ celui du milieu du jour et celui du soir suffisent pour des enfants qui ont atteint leur dixième année^ et nous pensons que l'habitude de ces trois repas est aussi la meilleure à conserver pour le reste de la vie. » Si la régularité des heures de repas est désirable^ c'est à la condition que Thomme n'en devienne pas Tesclave; car nul n'est assuré que des circonstances inévitables ne viendront pas quelque jour interrompre cette régularité. Ne craignez donc point que parfois l'heure du repas soit avancée ou retardée pour vos enfants, et ne repoussez point d'une manière absolue tout ce qui pourrait accidentellement apporter ce changement dans vos habitudes.

La régularité des déjections contribue beaucoup aux bonnes digestions, et par conséquent aux qualités nutritives du sang. Le meilleur moyen de l'obtenir pour les enfants, est de les accoutumer à une heure fixe de la journée. Si l'on choisit un moment qui ne gène point leur activité, ils s'y soumettent sans peine, et bientôt leur organisme s'y accommode tellement, que pour eux le besoin se présente chaque jour à la même heure.

Locke, qui n'a pas craint de s'occuper beaucoup de ce sujet, parce qu'il en comprenait l'importance, recommande aux parents d'envoyer leurs enfants à la garde-robe chaque matin, après le déjeuner; ainsi l'on évite que le besoin ne survienne pendant leurs travaux ou leurs plaisirs, qu'il ne trouble leur activité, ou qu'il ne reste trop longtemps contenu aux dépens de leur santé. Nous croyons cependant que le moment choisi par Locke n'est pas le plus favorable. Diverses circonstances, entre autres les voyages ou la société, peuvent nous priver de notre liberté au moment où nous sortons de table; alors l'habitude que nous nous étions faite est rompue, et elle l'est rare-

346 éDUGATION PHYSIQUE.

ment sans inconvénient. Le moment où la journée est finie, oh nous allons nous coucher, est certainement celui dont toujours nous pouvons le mieux disposer; c'est celui dont nous vou« drions qu'on donnât Thabitude aux enfants.

Personne ne contestera Tiroportance qu'il y aurait h fortifier les organes de la respiration, organes dont la faiblesse se manifeste si souvent d'une manière alarmante quand le corps a achevé sa croissance, et brise tant d'existences pendant les an* nées de la jeunesse. Mais on ne pense point, en général, qu'il y ait quelque chose à faire pour fortifier la poitrine des enfants; puis, quand le mal vient à se montrer, il est trop tard pour employer les moyens directs, parce qu'on ne peut plus sans danger donner à des organes déjà malades l'exercice qui aurait été la condition de leur développement. C'est donc pendant l'enfance proprement dite, pendant les années où les ma* iadies de poitrine ne sont point encore à craindre , qu'il faut mettre tous ses soins à exercer, autant que possible, les organes respiratoires.

L'acte même de la respiration, indispensable à la vie, et que nous exécutons instinctivement sans aucune interruption, n'est point un exercice suffisant pour les poumons, dont il ne doit pas être la seule fonction, et que l'émission de la voix peut seule mettre en œuvre d'une manière complète. La vie eu plein air est éminemment favorable au développement des organes de la voix; là il faut parler haut, souvent même crier pour être entendu; tandis que notre vie ordinairement enfermée dans une chambre, et nos habitudes de bienséance qui défendent d élever la voix, ne laissent à nos poumons qu'un demi-exeroice.

Le chant et le langage à haute voix sont des moyens directs, naturels et faciles de fortifier la poitrine des enfants.

Au chapitre VI du livre précédent, nous avons montré ce que doit être, pour le premier âge, l'enseignement du chant; et nous trouvons dans le sujet qui nous occupe maintenant un nouveau motif pour en signaler l'importance.

Quant aux exercices à haute voix, nous rappellerons à nos

DE l'Aducation dis skns. 347

lecteurs que ce moyen est mis en œuvre par la méthode d'enseignement simultané, que nous avons exposée au chapitre V du livre II, méthode qui s'applique à la plupart des objets d'é* tude de l'enfance, et qui joint ainsi, aux avantages que nous lui avons reconnus pour l'éducation intellectuelle, celui de donner un exercice habituel aux organes respiratoires.

Les moyens indirects de favoriser le développement de la poitrine ont aussi leur importance; tels sont les exercices des organes du mouvement, des bras surtout. Ils seront examinés dans le chapitre consacré à l'éducation du système musculaire.

TV

DE l'Éducation des sens

L'usage habituel que nous faisons de nos sens, la régularité avec laquelle, dans l'état de santé, ils nous rendent les services qui sont de leur ressort, nous les font souvent considérer comme des facultés naturelles dont la puissance ne peut pas être augmentée par l'éducation; ainsi nous oublions que dans notre enfance nous avons appris à voir, à entendre, à palper.

Cependant les énormes différences que les diverses conditions dé la vie apportent dans la puissance de chacun de nos sens montrent assez que leur développement dépend de l'usage que nous en faisons. Et sans revenir sur les exemples frappants que nous en avons donné au livre I» de la première partie de cet ouvrage, nous pouvons conclure que l'éducation ne doit point négliger l'exercice des sens comme moyen de leur faire acquérir une plus grande puissance.

Dieu^ en créaat l'homme, le doua de cinq sens également

348 éDUGATION PHYSIQUE.

nécessaires; mais les conquêtes de la civilisation firent perdre peu à peu au goût et à Todorat leur caractère de nécessité, et le sauvage presque seul a conservé Tusage de ces deux sens par rapport aux besoins réels de la vie.

Pour l'homme civilisé, le goût et Todorat ne sont en général que les instruments de jouissances que trop souvent l'habitude transforme en besoins. L'éducation ne doit donc point trop favoriser leur développement; et ce ne sera guère que dans l'étude des sciences naturelles et de leurs applications qu'elle trouvera l'occasion de les exercer utilement.

La vue, l'ouïe et le toucher jouent un rôle beaucoup plus important dans l'éducation et demandent à être examinés séparément.

Les premières impressions que reçoivent les yeux du nouveau-né ne sont point encore la vue ; car l'enfant ignore qu'elles accusent l'existence réelle des objets extérieurs, jusqu'à ce qu'en étendant au hasard ses petites mains, il ait rencontré et touché ce qui n'avait d'abord produit sur ses organes qu'une impression peu significative. Aussi n'est-ce qu'à l'âge de cinq ou six mois qu'on le voit étendre la main avec l'intention de toucher ce qu'il a aperçu.

Alors commence pour lui un apprentissage qui consiste à apprécier les divers effets de lumière et de perspective qui, sans qu'il s'en rende compte, le font juger des formes, des dimensions, des distances. Cet apprentissage est si rapide que, malgré la complication des données sur lesquelles il doit baser son jugement, avant qu'il ait accompli sa première année, il ne se trompe plus sur les distances des objets placés dans sa sphère d'activité*.

Fer

* Madame Necker de Satussure^ Education progressive, t. I* Nous ne pouvons résister au plaisir de citer ici une page de Pestalozzi, dans laquelle il montre aux mères tout ce qu*elles peuvent faire pour ce premier développement de leurs enfants :

« Dès les premiers jours de sa vie, sa mère le porte auprès de la fenêtre ouverte; il voit le jardin qui est devant la maison, il voit des arbres, des hommes et des animaux; il voit des objets rapprochés de lui, il en voit d*au-

DE l'Éducation des sens. 349

Dès lors un usage habituel et nécessaire donne peu à peu à la faculté de voir ce degré de puissance qui est le partage ordi-

très dans le lointain, il en voit dtt grands et de petits, il en voit qui sont isolés et d'autres qui sont réunis; il voit du blanc, du bleu, du rouge et du noir; mais il ne sait ce que sont la proximité et Téloigneroent; il ne connaît ni les grandeurs, ni les nombres, ni les couleurs.

« Au bout de quelques semaines, sa mère le porte sur ses bras devant la maison, et il se trouve plus près de l'arbre quMl avait vu de la fpnètre ; les chiens, les chats, les vaches, les moutons passent près de lui ; il voit la poule becqueter les grains que sa mère lui jette; il voit Teau couler de la fontaine; sa mère lui cueille des fleurs de toutes couleurs, les lui met dans la main, les lui donne à sentir.

a Quelques mois se passent; sa mère le promène davantage; il voit de près la maison, l'arbre, le clocher de l'église, qu'il n'avait pu apercevoir que de loin. A peine peut-il se traîner, qu'excité par le double besoin de jouir et de connaître, il franchit à quatre pattes le seuil de la maison paternelle pour respirer le grand air, pour sentir la bienfaisante chaleur du soleil dans un petit coin abrité. 11 cherche à saisir tout ce qu'il aperçoit; il remue de petits cailloux, il arrache de sa tige la fleur éclatante et parfumée, il la porte à la bouche, il y porte des pierres, il voudrait arrêter le ver qui rampe près de lui , le papillon qui vole et la brebis qui paît. La nature se développe à ses yeux, il veut en jouir; chaque jour il acquiert des notions nouvelles; chaque jour, mieux que la veille, il apprécie les grandeurs, les distances, les difficultés de toutes choses; il apprend à distinguer dans les objets les parties molles des parties solides, les surfaces unies des surfaces raboteuses; il devient enfin chaque jour plus accessible à la douleur et au plaisir.

« Mères, qu'avez-vous à faire maintenant? Rien, qu'à suivre le sentier que vous tracent la nature et la Providence. Vous voyez quels objets Dieu présente aux regards de votre enfant dès qu'il ouvre les yeux ; vous voyez les efliets de ces perceptions involontiires, inévitables pour ainsi dire; vous voyez quels objets Tégayent et le font sourire. Que toute votre conduite soit réglée sur les impressions dont vous êtes témoins; approchez l'enfant de l'objet qui le frappe et l'attire davantage; faites-lui revoir celui qu'il voit le plus volontiers ; cherchez parmi tout ce qui est à votre portée, dans la maison, dans le jardin, dans les champs, les objets qui par leur couleur, leur forme, leur mouvement, ont le plus de rapport avec cet objet favori ; entourez-en son berceau ; posez* les sur sa table. Laissez-lui tout le loisir d'examiner les propriétés des objets, d'observer comment ils se flétrissent ou disparaissent, et comment vous savez les reproduire, en remplissant le vase de fleurs nouvelles, en rappelant le chien qui s'en va, en relevant lé joujou tombé. Ce sera faire quelque chose pour son jugement et pour son cœur; mais une chose essentielle, la seule essentielle, pensez-y bien, jeunes mères, c'est que votre enfant vous préfère à tout, que ses plus doux sourires, ses empressements les plus vifs soient pour vous seul s, et quo de votre côté vous n« préfériez rien à lui. » (Pbstalozzi, Manuel des Mères, p. 96.)

350 ioncATiON physique.

naire du plus grand nombre^ mais qui reste bien au-dessous de celui que le sens de la vue peut acquérir par un exercice bien entendu. Combien n'a-l-on pas admiré le coup d'oeil d'un marin, d'un montagnard, d'un naturaliste, qui tous voient clairement mille choses qu'un œil inexpérimenté n'aperçoit pas?

Eh bien, vous pouvez, dans une certaine mesure, faire acquérir à vos enfants cette précieuse faculté, en dirigeant convenablement leur attention pendant certaines leçons et dans leurs heures de récréation. A la promenade, par exemple, vous les ferez juges de la distance ou de la dimension des objets éloignés, vous leur ferez chercher des insectes, des plantes, des minéraux ; et le perfectionnement de leur vue ne sera pas le seul avantage qu'ils retireront de ces exercices.

L'ouïe ne joue pas un rôle moins important dans le développement de l'enfant; elle est, comme la vue, susceptible d'acquérir des degrés de puissance très divers.

Lorsqu'un homme peut discerner des nuances de sons peu prononcées, on dit qu'il a de l'oreille. Celui qui a de l'oreille peut seul donner à sa voix ces inflexions justes et délicates, qui expriment souvent ce que les mots seuls ne pourraient rendre, qui ajoutent à la parole tant de charme et de puissance, et sans lesquelles il n'est pas de bon orateur. L'homme qui a de l'oreille perfectionne aisément son langage, le corrige de l'accent de sa province, et parvient souvent à parler une langue étrangère comme si elle était la sienne; il peut seul enfin comprendre toute la puissance, toute la beauté du langage musical, en être réellement touché et en jouir pleinement.

La plupart des parents ne méconnaissent point complètement ces avantages, et ils les désirent pour leurs enfants; mais ils ne pensent pas qu'il soit en leur pouvoir de les en faire jouir, parce qu'ils partagent l'opinion si générale qui considère la délicatesse du sens de l'ouie comme un don naturel entièrement indépendant des soins de l'éducation.

Il est vrai qu'il se manifeste parmi 4es hommes, et dès la naissance, d'énormes différences dans la faculté d'apprécier les

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sons. Mais ces différences^ souvent très prononcées de peuple à peuple ou de famille à famille^ sont plus faibles ou plus rares entre les membres d'une même famille; c'est ce qui a fait regarder les facultés musicales comme Tapanage de certaines nations ; c'est ce qui a fait dire que la musique est un talent héréditaire.

Si donc il existe des différences dans le pouvoir de l'oreille dès la naissance, elles appartiennent plutôt à la race qu'à Tin* dividu, elles ne sont que les résultats accumulés d'influences qui ont agi pendant plusieurs générations. Or les influences favorables résident dans Texercice habituel de Torgane, et TAllemand est musicien parce que, de génération en génération, dès son berceau il entend de la musique, et dès son enfance il fait sa partie dans les concerts journaliers de la famille. Dans tous les pays les mêmes causes produiraient les mêmes effets.

Maintenant d'ailleurs, la possibilité de perfectionner l'oreille par l'exercice est bien démontrée par l'expérience. Ainsi l'ancienne infériorité par laquelle, sous ce rapport, le Français se distinguait de l'Italien et de l'Allemand , diminue graduellement depuis qu'en France la musique a été admise d'une manière plus générale au nombre des moyens d'éducation; et les salles d'asile, où l'usage du chant est introduit, font souvent acquérir en peu d*années une oreille délicate à des enfants qui paraissaient condamnés par la nature à en rester privés.

Les exercices qui peuvent former la justesse et la délicatesse de l'oreille sont donc un moyen de développement que l'éducation ne doit pas négliger, et qui sera d*autant plus efficace qu'il aura été employé dansr un ftge plus tendre. Que les parents cherchent à entourer le berceau de leur enfant des influences les plus favorables, à ne leur faire entendre que des voix douces et justes; que plus tard ils les habituent à distinguer l'origine des divers bruits qui frappent leur oreille, à reconnaître les animaux à leur cri, les hommes à leur son de voix. Le premier de ces moyens aurait d'excellents effets, mais il n'est pas à la portée de toutes les familles; les autres auront

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quelque valeur comme exercices accessoires^ mais ils ne sauraient suffire. Les exercices de Toreilie qui doivent être le partage de tous les enfants, et qui peuvent suppléer en grande partie à ceux qui manquent dans tant de familles, se trouvent dans les leçons que nous avons conseillées pour renseignement de la langue maternelle, et surtout pour celui du chant.

Le rôle du toucher, dans le développement de Thomme, n'est pas comparable à celui de la vue ou de l'ouïe ; cependant il a aussi son importance. Nous ne voulons point parler des usages journaliers et indispensables que nous faisons de ce sens, car ils constituent un exercice qui ne fait point défaut et qui suffit pour lui faire acquérir chez tous les hommes un certain degré de puissance. Mais le toucher est susceptible d'une délicatesse bien plus grande, et qui ne se manifeste que par suite d'un exercice particulier.

C'est ainsi qu'on voit Témailleur choisir ses matériaux sans quitter des yeux son ouvrage, et reconnaître au toucher seulement le morceau d'émail dont il a besoin, au milieu de ceux de toute nuance qui couvrent sa table. C'est ainsi que les connaisseurs distinguent au toucher, dans les étoffes, dans le blé, et dans diverses autres marchandises, certaines qualités qui ne sauraient être appréciées par la vue. Mais c'est surtout dans les institutions destinées aux aveugles qu'on voit à quel ^oint le toucher peut être perfectionné; c'est là qu'on est obligé de reconnaître que la plupart des hommes ne possèdent qu'une bien faible partie de la puissance dont ce sens est susceptible.

Il nous suffit d'avoir appelé l'attention des parents sur les services que la délicatesse du toucher pourra rendre à leurs enfants dans diverses circonstances de la vie, et sur la possibilité de la leur faire acquérir par des exercices qu'ils pourront choisir et varier de mille manières, sans qu'il soit nécessaire de les décrire ici.

DB l'Éducation du ststèmb musculaire. 353

DE l'Éducation du système musculaire

Ge sont les contractions du système musculaire qui im* priment le mouvement aux pièces solides de notre corps; et nous avons vu que les os comme les muscles gagnent en force et en croissance par un effet naturel de cet exercice. L'enfant a reçu de Dieu^ dès sa naissance^ un instinct qui le porte à faire usage de ce moyen de développement^ et il obéit à cet instinct tant qu'il n'est pas vaincu par le sommeil. Ainsi, dans son berceau déjà, il profite de la liberté que vous lui laissez pour remuer ses petits membres de mille manières; puis, pendant toute son enfance, ses jeux ne sont qu'un mouvement continuel.

Si rien ne venait contrarier ce penchant naturel des enfants jusqu'à Tâge où ils ont achevé leur croissance, si alors le besoin de gagner leur vie les obligeait tous à un travail assidu de leurs membres, il n'y aurait rien à craindre pour le développement de leur force et de leur adresse. Mais il n'en est point ainsi; l'enfant ne conserve pas longtemps sa liberté : les exi* gences de notre vie sociale, les convenances des parents, et surtout les leçons, viennent trop t6t mettre obstacle à ses jeux, le forcer à l'immobilité, et lui ravir ainsi une partie souvent bien grande de l'exercice dont il aurait besoin.

Aussi les enfants qui appartiennent aux classes lettrées resteraient-ils en général faibles et maladroits, si l'éducation n'avait pas les moyens de suppléer à cette insuffisance de leur développement musculaire.

Parmi ces moyens, il en est un qui peut servir de complément et de correctif à tous les exercices physiques, parce qu'il

permet de mettre en œuvre séparément, et selon le besoin qui résulte de leur faiblesse relative, chacun des muscles ou des membres du corps de renfant, et par conséquent de rétablir rharmonie de son développement lorsqu'elle est troublée; c'est la gymnastique.

Dans l'antiquité, la gymnastique a été un important moyen d'éducation, dans le moyen âge, elle a été remplacée par le métier des armes et par les divers exercices qui s'y rattachent; mais de nos jours, où l'étude absorbe une si grande partie du temps de la jeunesse, elle est devenue indispensable, et elle pourrait rendre d'immenses services.

Une gymnastique bien entendue doit être basée sur une connaissance précise de nos divers organes de mouvement, et des moyens les plus propres à exercer chacun d'eux; elle doit consister dans une série d'exercices parfaitement gradués et toujours appropriés aux forces de l'élève; en sorte que celui-ci^ voyant croître chaque jour sa force et son adresse, trouve une vraie jouissance dans les leçons qui l'appellent à en faire usage; elle doit enfin éviter les tours de force qui pourraient être la cause d'accidents fâcheux, et parmi les exercices qui conduisent au même but, préférer ceux qui ont un caractère d'utilité à ceux qui n'auraient pour effet que de flatter la vanité des enfants en les faisant marcher sur les traces de nos jongleurs.

Un bon cours de gymnastique offre pour l'éducation en général des avantages que nous devons signaler : par l'enchaînement systématique de ses exercices, il donne à l'enfant une connaissance intuitive et juste du jeu de ses organes; il lui apprend à bien connaître ses forces, à savoir exactement ce qu'il peut faire; il l'accoutume à envisager de sang-froid les situations les plus périlleuses, à reconnaître chaque danger, à ne s'en exagérer aucun, et à les surmonter tous avec ce courage calme qui est aussi éloigné de la témérité que de la crainte. Puis^ lorsque le moment de la puberté approche, lorsqu'une nouvelle passion se glisse furtivement dans le cœur de l'adolescent^

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s'empare de son imagination et règne sur ses sens^ lorsque par ses écarts elle menace de détruire à la fois et dans Tombre sa santé; son intelligence et sa moralité^ alors la gymnastique devient une précieuse sauvegarde; alors des exercices .assez soutenuS; assez violents même pour fatiguer le système musculaire^ servent de correctifs à l'excitation nerveuse que produit Fétude; ils calment à la fois les sens et Timagination^ et procurent un sommeil tranquille et bienfaisant.

Enfin la gymnastique contribue à développer et à fortifier Torganisme du corps entier; et cette circonstance la rend propre, non-seulement à prévenir bien des maladies, mais souvent à les guérir. Déjà Ton a employé avec succès les exercices des bras à garantir de la phthisie des jeunes gens qui en étaient menacés ^ Déjà, par une gymnastique appropriée à leur sexe, on a réussi à préserver bien des jeunes filles de ces déviations de la taille, devenues si fréquentes pour elles depuis que les exigences souvent exagérées de leur instruction les obligent à écrire assises pendant plusieurs heures chaque jour*. Mais nous croyons que Tart de guérir est bien loin encore de retirer des exercices du corps tous les services qu'ils pourraient lui rendre.

On a remarqué déjà qu'en général les pauvres malades ont besoin de manger, tandis que les riches malades ont besoin de

^ II. Aimé Martin, dans son ouvrage sur Téducation des mères de famille, cite des observations desquelles il résulte que, lorsque quatre générations se sont succédé sans se livrer à aucun travail manuel, les générations suivantes meurent jeunes, emportées par des maladies de la* poitrine, organe qui n*atteint tout le développement qui lui est propre que par un exercice habituel des bras. Il trouve dans ce fait l'explication de Taifaibl issement graduel qui amène peu à peu Textinction des races nobles, depuis que les coutumes de la chevalerie ne leur imposent plus ces exercices violents et soutenus qui les ont longtemps maintenues si fortes et si vivaces.

* Les moyens employés par les orthopédistes nous paraissent être bien souvent propres à augmenter le mal qu'ils voudraient guérir : ainsi ils remplacent par des soutiens extérieurs l'action des muscles trop faibles; par là ils forcent ceux-ci à un repos complet, tandis que c'est par l'exercice seulement qu'on pourrait les fortider.

jeûner. On pourrait dire de même qu'en général les pauvres malades ont besoin de repos^ tandis que les riches malades ont besoin d'exercice. Nous ne voulons pas généraliser, parce que nous ne voulons rien exagérer; mais lorsque l'harmonie de l'organisme se trouve troublée chez un homme qui ne se livre à aucun travail corporel, bien souvent la cause en est dans ce défaut d'exercice de son système musculaire, et alors le vrai remède pour lui serait la gymnastique, ou mieux encore un véritable travail de ses membres. Combien n'existe-t-il pas d'établissements curatifs où divers modes de traitements, plus ou moins rationnels, plus ou moins empiriques, sont appliqués aux maladies d'une riche et nombreuse clientèle? et pourquoi n'en est-il aucun où la gymnastique, où les travaux corporels, soient employés en première ligne? Dirigés par un habile médecin, ces moyens amèneraient certainement de nombreuses guérisons.

La gymnastique nous parait indispensable, soit lorsqu'il faut mettre en œuvre certains organes déterminés qui ont un besoin particulier d'exercice, soit lorsqu'on veut développer le système musculaire des jeunes gens dont la journée est tellement remplie par les travaux intellectuels, qu'elle ne leur laisse qu'une heure au plus à consacrer aux forces du corps. Hors de ces deux cas, nous croyons qu'on doit lui préférer un autre moyen, plus naturel, plus utile,, plus moralisant, et que Dieu lui-même a prescrit à Fhomme : ce moyen est le travail.

Les enfants sans doute ne sont pas capables du même travail que les hommes faits; cependant il est un travail à leur portée, qui peut avoir une utilité réelle, exercer leurs membres, leur donner de bonnes habitudes et les rendre heureux. Le plus petit enfant s'empresse de prêter son faible secours à sa mère dans les soins du ménage ; les plus jeunes membres d'une famille de laboureurs prennent utilement leur part à diverses occupations champêtres; enfin, dans un grand nombre d'industries, on emploie les forces naissantes du premier &ge. C'est ainsi que, dans ces classes si nombreuses de la société^ qui

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gagnent leur pain pour ainsi dire au jour le jour^ on voit des enfants, associés de bonne heure à ce labeur quotidien de la Camille, croître rapidement en force et en adresse, en même temps qu'ils prennent les plus précieuses habitudes d'ordre, de savoir-faire et d'activité.

Ce moyen, qui rend de si grands services aux enfants de ceux qui sont obligés de remployer, ce moyen qui est celui de Dieu pour l'éducation de l'humanité, ce moyen à la fois si naturel et si puissant de culture physique, intellectuelle et mo* raie, serait-il donc absolument inapplicable aux enfants des riches ? nous ne le croyons pas.

Ce ne sera pas le temps qui leur manquera, si leur éducation intellectuelle reste conforme aux lois de l'organisme; nous avons fait voir, au livre II, qu'on peut satisfaire à toutes les exigences 'd'une instruction solide et étendue, en réservant chaque jour trois heures au moins pour les exercices phy* siques; et ces trois heures suffiront au travail que nous demandons pour les enfants.

Le plus grand obstacle viendra des habitudes d oisiveté corporelle des parents riches. Dans un grand nombre de familles, il n'y a aucun travail matériel auquel les enfants puissent s'associer sous la direction de leur père; il n'y a aucun local disponible pour servir d'atelier.

11 faut bien le reconnaître, la difficulté que nous rencontrons id est inhérente à toute réforme importante en éducation; c'est celle qu'éprouvent les parents à élever leurs enfants autrement qu'ils n'ont été élevés eux-mêmes, à se dépouiller en quelque sorte des souvenirs et des habitudes de leur enfance, pour adopter une marche nouvelle et une méthode souvent contraire à celle qui les a faits ce qu'ils sont. Nous n'ignorons donc pas que nous demandons aux parents de grands efforts, un vrai sacrifice; mais nous sommes bien sûr qu'ils n'hésiteront pas à le faire, s'ils le croient nécessaire au bonheur de leurs enfants.

Ceux qui ont un jardin à leur portée y trouveront une pré-

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cieuse ressource : les travaux de la terre ^ en apprenant à l'homme à utiliser les forces de la nature, lui font sentir chaque jour la nécessité du secours de Dieu, qui seul donne Taccroissement en réglant les saisons et en dispensant à propos la pluie et le soleil; ils Taccoutument ainsi à attendre le temps avec patience, à supporter le revers avec résignation et à recevoir la récolte avec reconnaissance. Or il y a précisément dans Tœuvre du jardinier une foule de travaux qui conviennent aux enfants, qui les intéressent, qui favorisent leur santé et le dér veloppement de leurs forces.

Mais les travaux du jardin sont suspendus par les intempéries; il faut y suppléer par ceux de Tatelier. Ici le choix est immense : les ouvrages du cartonnier, du rempailleur, du vannier, du tourneur, du menuisier, du ferblantier, du serrurier, et mille autres encore peuvent exercer utilement la force et l'adresse du premier âge ; les parents seuls sont en position de choisir ceux qui conviennent le mieux à leurs circonstances particulières, ainsi qu'à l'âge et au développement de leurs enfants.

Peut-être seront-ils obligés de les envoyer travailler hors de chez eux, dans l'atelier d'un maître; si néanmoins ils peuvent les entourer de précautions suflSsantes pour leur santé, et surtout pour leur moralité, qu'ils ne se laissent point arrêter par la nécessité de ce déplacement, tout défavorable qu'il soit. Mais qu'ils n'y aient recours que dans le cas d'une impossibilité absolue de trouver dans leur maison une pièce qui soit i'ate- Jier des enfants, et où ceux-ci puissent travailler sous leurs yeux et, si possible, avec eux.

Ce dernier point est d'une extrême importance; car c'est dans les travaux auxquels participe toute la famille, que les enfants se développent le plus heureusement, et qu'ils apprennent les vertus sociales qui font le bonheur des peuples. Nous dirons donc aux pères : efforcez- vous d'apprendre les. métiers dont vous voulez occuper vos enfants, afin de pouvoir les diriger vous-mêmes; choisissez-les dans ce but, et cherchez à y intéresser tous les membres de votre famille.

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C'est aux parents d'abord que nous nous sommes adressé car c'est dans le sein de la famille que commence tout appren tissage de la vie; c'est là que doit commencer celui du travail c'est là que les enfants doivent, dès leurs premières années trouver un exemple^ un appui, une sanction pour tout ce qui est bien, pour tout ce qui est salutaire. Malheureusement il est beaucoup de parents qui ne peuvent accomplir eux-mêmes^ dans toute son étendue, la tâche éducative qui leur appartient, et qui sont obligés de la confier à des écoles, à des collèges, à des pensionnats.

Eh bien, il faut que ces établissements se chargent aussi de cet apprentissage du travail; il faut qu'ils suppléent à cette œuvre si elle a manqué dans la famille; il faut qu'ils la continuent si elle y a été commencée.

C'est pourquoi nous demandons instamment qu'à chaque école, de quelque genre qu'elle soit, on joigne un jardin cultivé par les élèves et un atelier dont ils soient les ouvriers; que chaque jour plusieurs heures y soient sérieusement employées aux divers travaux qu'on aura choisis; et qu'ainsi les jeunes gens y acquièrent, non-seulement les connaissances variées dont ils auront besoin, mais aussi le développement physique, la force, l'adresse, le savoir-faire, les habitudes d'ordre et d'ac* tivité qui sont nécessaires au travailleur.

C'est Pestalozzi qui, le premier, a signalé cette importance du travail corporel pour le développement complet des facultés de l'enfant, et cette possibilité de le faire marcher de front avec les études. En 1775 déjà, il cherchait à réaliser cette idée dans l'asile ouvert par son immense charité aux enfants abandonnés*; en 1782, il l'exposait au public dans son recueil périodique intitulé Schweitzer Blatt. Plus tard, il essaya encore de la mettre en pratique dans ses Instituts d'éducation; mais il n'y réussit pas d'une manière complète, entravé qu'il était par diverses circonstances, parmi lesquelles nous pouvons in-

^ « Je m'appliqaai particalièrement à réunir Tétude et le travail, I*école et l'atelier, et à les fondre ensemble. » (Pestalobi, Wochentehrift.)

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diquer son incapacité financière^ la diversité des besoins d'instruction de ses élèves qui lui arrivaient à tout &ge et de tous les pays; enfin les exigences des parents et la nécessité où se trouva souvent Pestalozzi de compter avec les vues particulières de ses propres collaborateurs.

D'ailleurs^ Pestalozzi avait tout à réformer en éducation; une pareille tâche surpassait les forces d'un homme^ et peut-être celles d'une génération. C'est du moins ainsi que nous comprenons l'objection de l'illustre Monge^ qui^ après avoir écouté avec une grande attention l'exposé des plans d'éducation du philanthrope suisse, lui répondit : Cest troppmr nous.

Aujourd'hui^ la routine que combattait Pestalozzi est définitivement condamnée; aujourd'hui^ plusieurs des principes qull proclamait sont devenus des lieux communs. Nous croyons donc qu'on peut désormais réaliser dans son ensemble le plan d'éducation qu'il avait proposé^ et qui repose sur des vérités incontestables.

Nous avons exposé les principes généraux de l'éducation physique^ tels qu'ils résultent des lois de l'organisme; on comprend que nous n'ayons pu en aborder les détails^ qui ne sauraient trouver place que dans des ouvrages spéciaux. Nous croyons cependant que les pages qui précèdent suflSront aux hommes qui s'occupent sérieusement d'éducation.

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