‹ La philosophie et la pratique de l'éducationChapitre 57 sur 67 · EXPOSITION GÉNÉRALE DU SUJET · texte numérisé non relu

EXPOSITION GÉNÉRALE DU SUJET

cœur^ Tont donc constamment servie^ et ont placé l'éducateur dans les circonstances les plus favorables pour Taccomplir dignement avec le secours de Dieu^ dont nous ne devons point méconnaître la nécessité.

Nous avons reconnu que notre développement moral est régi par cette même loi de l'organisme qui préside à notre développement intellectuel et à notre développement physique. Aussi verrons-nous les mêmes principes généraux qui nous ont servi dans les livres précédents s^appliquer encore à Téducation du cœur. C'est ainsi que nous nous efforcerons de fortifier par l'exercice tous les bons sentiments^ tandis que nous chercherons à affaiblir les mauvais penchants en les laissant dans l'inaction.

Ce moyen d'éducation morale^ le seul direct et le seul toujours efficace^ est cependant le moins employé. Trop souvent^ pour former le cœur des enfants^ on ne met en œuvre que les punitions^ les récompenses^ les préceptes^ les réprimandes^ les exhortations; ces moyens ont aussi leur valeur^ sans doute, mais ils sont loin de posséder l'efficacité qu'on leur suppose.

Les punitions et les récompenses sont des faits qui atteignent l'enfant dans ce qui lui est sensible, c'est pourquoi leur influence est incontestable; mais elle n'est pas toujours moralisante. Nous savons que les sentiments qui se fortifient sont ceux qu'on met en action; or quels sont les mobiles excités par les punitions et les récompenses? ce ne sont point ordinairement des mobiles moraux; ce sont plutôt, d'une paît, la crainte des privations, des souffrances, de l'humiliation; de l'autre, le désir des jouissances sensuelles et des satisfactions de l'amour-propre ; ainsi l'on fortifie les penchants de la tendance personnelle tandis qu'on devrait les affaiblir. Il est sans doute des cas où la récompense est utile et la punition nécessaire; mais ce ne sont pas des moyens directs de culture morale.

Les préceptes, les réprimandes, les exhortations, ne sont que des discours par lesquels on s'efforce de prouver à l'enfant qu'il doit faire le bien; et l'on se persuade que pour régler sa con-

duite il suffit de convaincre son intelligence; et Ton continue à se fier à Tefficacité de ce moyen^ bien que chaque jour elle soit démentie par Texpérience I

Nous ne voulons certes pas nier Tutilité^ la nécessité même, des explications par lesquelles on peut faire saisir à Tesprit de Tenfant les motifs qu'il a de faire le bien; mais il faut reconnaître que ce n'est là qu'un moyen indirect et incertain de fortifier les bons sentiments. Cependant on le conseille et on l'emploie presque exclusivement et comme si l'éducation n'en avait point d'autre.

Cette confiance exagérée dans l'efficacité des discours qu'on adresse aux enfants avait déjà frappé Madame Necker de Saussure^; cependant elle est restée si générale, que le père Girard, dans un ouvrage d'ailleurs excellent au point de vue moral % la justifie en quelque sorte en s'appuyant constamment sur la maxime : Nous agissons comme nous aimons, et nous aimons comme nous pensons. Cette maxime peut être fort utile en éducation parce qu'elle est souvent vraie; mais ce serait se faire une bien funeste illusion que de lui attribuer une vérité absolue. N'est-il pas vrai qu'il nous arrive parfois de connaître le bien et de ne pas l'aimer, de l'aimer et de ne pas le faire? et cette chaîne qui va des pensées aux actions n'est-elle pas trop souvent brisée par l'entraînement des passions ou par la faiblesse du caractère? Voilà ce qui fait dire à l'apôtre saint Paul : Je nap^ prouve point ce que je fais y parce que je ne fais point ce que je voudrais faire; mais je fais ce que je hais *.

Nos facultés morales, comme toutes les autres, ne s'accroisr sent que par l'exercice, c'est-à-dire par l'action. De môme que ce n'est qu'en marchant qu'on apprend à marcher, que ce n'est qu'en jugeant qu'on apprend à juger, de môme ce n'est qu'en donnant qu'on apprend à donner; et ce n'est qu'en pardonnant qu*on apprend à pardonner. Ce développement des facul-

* Education progressive,

* Enseignement régulier de la langue maternelle,

* Epltre aoz Romains, ch. VU, ▼. 15.

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tés morales par la pratique du bien est d'ailleurs un important moyen de culture religieuse ; car si la foi produit les bonnes œuvres^ les bonnes œuvres à leur tour conduisent à la foi. Le Sauveur des hommes a dit lui-même : Si quelqu'un veut faire la volonté de Dieuy il reconnaîtra si ma doctrine est de Dieu, ou si je parle de mon chef^.

L'éducation morale a donc besoin d'une réforme complète^ même après les excellents ouvrages qui ont été publiés sur ce sujet. Dans les chapitres suivants^ nous chercherons à poser les bases de cette réforme en exposant les moyens directs par lesquels on peut, dans le cœur de Tenfant^ maintenir inactifs les penchants vicieux et mettre en œuvre les bons sentiments.

Nous devons le déclarer encore : notre doctrine éducative est celle de Pestalozzi^ et elle sera reconnue comme telle par tous ceux qui connaissent bien les travaux de ce philanthrope^ quoiqu'il ne lui ait été donnée pendant sa longue et laborieuse vie^ ni de la formuler nettement^ ni de l'appliquer d'une manière complète.

C'est surtout pour ce qui tient à l'éducation morale que Pestalozzi a été mal jugé. Plusieurs de ses récents biographes le condamnent parce qu'il veut former le cœur de Tenfant par des moyens naturels^ parce qu'il fonde sur ^ méthode ses espérances pour le bonheur de l'humanité; ils voient là une négation de la doctrine de l'Evangile par laquelle nous savons que c'est la foi en Jésus-Christ qui change notre cœur et qui nous sauve^ et que cette foi est un don du Saint-Esprit.

Cette erreur de quelques écrivains^ respectables par leur piété chrétienne^ est d'autant plus importante à réfuter^ qu'en condamnant Pestalozzi et sa méthode^ elle condamne du même coup toute éducation morale^ et qu'elle tend à affranchir l'homme de son devoir le plus sacrée en lui déniant tout pouvoir sur le développement du cœur de ses enfants.

A ceux qui tirent de la doctrine chrétienne de si monstrueuses

* Evangile selon saint Jean, ch. VII, y. 17.

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conséquences^ nous demanderons si^ tandis qu'ils implorent sur leurs enfants le secours de l'Esprit divin dont nous reconnaissons comme eux la nécessité^ ils croient réellement n'avoir rien d'autre à faire pour leur développement moral ou religieux, s'ils n'essayent pas de leur faire aimer le bien^ de leur apprendre à prier, de les initier à la connaissance de l'Evangile? Leur réponse ne saurait être douteuse. Oui, sans doute, eux aussi, ils travaillent à moraliser les jeunes âmes qui leur sont confiées, et à les amener au pied de la croix du Christ. Mais comment y travaillent-ils? ce n'est pas par des moyens surnaturels, car ils ne peuvent faire, eux, l'œuvre de Dieu; c'est donc par des moyens conformes aux lois naturelles qui régissent le développement du cœur humain ; et leur action, pour être efficace, doit nécessairement se fonder sur le principe même de la méthode de Pestalozzi.

C'est donc avec une entière confiance que nous allons appliquer les lois de l'organisme à l'éducation du cœur humain, persuadé que l'œuvre des parents, conforme à ces lois, est dans les vues de Dieu un moyen de sanctification pour les enfants; persuadé aussi que pour attirer sur ceux-ci les dons spirituels dont tout homme a besoin, nous devons d'abord accomplir fidèlement et dans toute son étendue la tâche éducative qui nous appartient.

Avant tout il est nécessaire que nous rappelions en quelques lignes les résultats que nous avons obtenus en étudiant le développement moral dans la première partie de cet ouvrage.

Les mobiles qui concourent à déterminer la volonté de l'homme procèdent de trois tendances différentes, toutes trois inhérentes à sa nature, et qui sont : la tendance personnelle ou l'amour de soi, la tendance sociale ou l'amour du prochain, la tendance religieuse ou l'amour de Dieu.

La tendance personnelle n'est légitime et bienfaisante qu'à la condition d'être limitée par les deux autres; et c'est pourquoi son développement naturel doit être contenu sous peine de faire obstacle à l'éducation morale proprement dite.

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La tendance sociale nous porte à accomplir nos devoirs envers nos semblables ; son développement^ favorisé par Téducation^ sert de contre-poids à celui de la tendance personnelle.

La tendance religieuse nous porte à accomplir nos devoirs envers Dieu^ à soumettre notre volonté à la sienne, à élever nos désirs du fini à Tinfini^ du temps à Téternité. Son développement^ favorisé par une éducation fondée sur TEvangile y ennoblit^ complète et sanctifie celui de notre tendance sociale^ en même temps qu'il circonscrit dans ses justes limites celui de notre tendance personnelle.

Enfin la volonté est encore une faculté morale susceptible d'un développement particulier. Lorsqu'elle est faible et vacillante dans le cœur de l'homme^ celui-ci est impuissant pour le bien; il faut donc que l'éducation s'applique à la fortifier. Mais une volonté ferme donne une influence prépondérante aux mobiles auxquels elle s'attache^ et elle peut s'attacher au mal comme au bien ; il est donc nécessaire que l'éducation n'exerce et ne fortifie la volonté que dans ses applications au bien^ c'est-à-dire en tant qu'elle reste fidèle à la raison et à la conscience; c'est ainsi qu'elle l'attachera de plus en plus aux mobiles de la tendance sociale et à ceux de la tendance religieuse.

Nous avons donc des mobiles personnels qui entravent notre développement vers le bien^ puis des facultés sociales et religieuses qui le favorisent^ enfin une faculté particulière^ la volonté, qui vient ajouter sa force à celle des mobiles auxquels elle s'est rattachée.

Tous ces mobiles et toutes ces facultés sont les organes de notre vie morale, bien que l'action des uns soit, dans ses effets, opposée à l'action des autres. Malgré cette opposition, nous les avons nommés tous les facultés morales, et nous avons pu formuler comme suit la loi organique de notre développement moral :

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