L'âme ne s'approprie les sentiments qui constituent la
368 ÉDOGATION MOBALB.
vie morale que par un acte d'intuition^ ou par une assimilation résultant du travail de ses propres facultés morales.
2. Chaque faculté morale s'accroît et se fortifie par Texercice^ et en raison de sa propre activité^ tandis qu'elle diminue et s'aiTaiblit par l'inaction.
3. L'action d'une faculté morale contribue plus ou moins, positivement ou négativement^ au progrès de toutes les autres et au développement moral tout entier.
A. Tout progrès^ positif ou négatif, accompli par le développement moral, devient cause et moyen d'un progrès nouveau dans le même sens.
5. Ces progrès forment un enchaînement continu, dont les degrés sont insensibles, et qui ne comporte ni saut, ni lacune.
6. Le développement moral de l'homme n'a pas de temps d'arrêt absolu ; quand il n'y a pas progrès, il y a déchéance.
Telle est la loi que nous devons appliquer en traitant successivement l'éducation de la tendance personnelle, celle de la tendance sociale, celle de la tendance religieuse et celle de la volonté. Après quoi nous parlerons des moyens indirects par lesquels on peut provoquer et entretenir le développement moral ; ces moyens sont l'exemple, l'habitude, l'instruction et la discipline. Enfin nous examinerons l'éducation morale dans son ensemble et dans ses rapports avec celle de l'esprit et du corps.
La tendance personnelle comprend : le désir d'être estimé^ le désir de posséder et le désir des jouissances physiques. Ces dispositions sont bienfaisantes dans leur principe^ car elles étaient nécessaires à la conservation et au progrès de Thumanité ; elles ne font jamais défaut dans le cœur de Thomme^ aussi l'éducation n'a-t-elle pas à s'occuper de les faire naître et de les développer.
Mais Taction de la tendance personnelle ne reste salutaire et légitime qu'à la condition d'être limitée par celle des deux autres tendances; sinon elle produit des vices funestes au bonheur de l'homme^ soit pour le temps^ soit pour l'éternité. Ainsi le désir d'être estimé devient orgueil, le désir de posséder devient avarice, le désir des jouissances physiques devient sensualité, et ces trois vices engendrent tous les autres.
L'éducation doit donc surveiller et contenir la tendance personnelle, pour empêcher le développement des vices dont elle recèle les germes; et cette partie de sa tâche, pour être en quelque sorte négative, n'en a pas moins une haute importance.
En effety le développement direct de la tendance sociale et de la tendance religieuse est sans doute un moyen efBcace et nécessaire de combattre les excès de la tendance personnelle ; mais si dès le premier âge on se bornait à l'emploi de ce moyen indirect et lent, on risquerait de laisser croître et enraciner dans le cœur de l'enfant des vices qui plus tard opposeraient un obstacle formidable à tous les efforts de l'éducateur. C'est pourquoi nous devons, dès le berceau d'un enfant, épier le vice dans ses premières manifestations, pour écarter les occasions
370 ÉftUGATlOff HOBALB.
qui le provoquent; et lui retirer ainsi Taliment qui ne tarderait pas à lui donner une si funeste puissance.
Nos efforts pour soustraire l'enfant à la domination des penchants vicieux^ nous sont commandés d'abord par les intérêts éternels de son âme; mais si nous avions le malheur de méconnaître ce motif et sa suprême importance, nous en trouverions un autre dans les conditions de succès de sa vie purement terrestre; car la santé de l'homme^ sa fortune^ sa considération^ sont également compromises par le vice qui règne dans son cœur. Enfin, si nous pouvions oublier à la fois les intérêts éternels de nos enfants et eaux de leur avenir terrestre, encore devrions-nous combattre leurs penchants vicieux pour sauvegarder leur bonheur ftcluieL Oui, le bonheur et la moralité de rhomme sont intimement liés dès son entrée dans la vie; oui, le vice trouble et tourmente le cœur humain dès qu'il y pénètre; et pour vous bien convaincre de cette vérité, vous n'aves qu'à examiner l'enfant que domine un mauvais penchant, celui de l'impureté par exemple.
Vous le verrez toujours obsédé par des pensées et des désirs qu'il ne peut avouer, toujours obligé de dissimuler son état, qui est une sorte de maladie de l'imagination; toujours occupé il chercher dans des estampes, dans des livres, jusque dans les mots de son dictionnaire, un aliment au feu qui le consntne. Vous le trouverei habituellement dominé par la distraction, par la rêverie, par le trouble et l'inquiétude, perdant ainsi à la fois le goût, et de l'étude, et des jeux de son âge, et des joies du foyer domestique; vous vous convaincrez enfin que déjà sa vie se passe dans les tourments.
Ëtudiez les effets de tout autre vice, et vous verrez également qu'il rend l'enfant malheureux. Si donc vous attache! quelque prix au bonheur de l'enfance, n'épargnez rien pour la préserver de l'invasion et du développement des mobiles vicieux qui appartiennent à la tendance pet^onnelle.
Nous examinerons successivement ces divers vioes> el les moyens par lesquels l'éduoation peut et doit s^efforoar d'enapé-
EOUCATION DE LA TKiNDANCi PERSONNELLE. 374
cher leur développement. Nous suivrons Tordre dans lequel ils se manifestent ordinairement pendant le cours de l'enfance ^
C'est Torgueil qui a perdu le premier homme ; c'est l'orgueil qui apporte le premier élément de trouble dans la vie morale du nouveau-né; c'est l'orgueil qui règne encore^ caché dans les replis de notre cœur^ quand nous croyons l'avoir vaincu. Ce vice est le plus constant^ le plus redoutable ennemi de notre perfectionnement moral; c'est lui surtout que l'éducation devrait combattre dès sa naissance et combattre sanscesse^ tandis qu'au contraire^ non -seulement nous le laissons croître en liberté pendant la plus tendre enfance^ mais encore nous l'ex* citons de mille manières^ depuis les premières semaines de la vie jusqu'aux années de l'adolescence.
Prévenir ou dompter l'orgueil^ tel est le premier^ le plus urgent des devoirs de l'éducation morale ; et pour l'accomplir, elle a besoin d'une réforme complète que nous ne pouvons déterminer qu'en étudiant avec soin toutes les circonstances qui tendent à exciter ou à contenir le développement de ce vice dans le cœur de Thomme.
C'est l'admiration^ réelle ou supposée, qu'on témoigne pour un petit enfant , c'est l'empressement qu'on met à servir ses caprices les moins raisonnables, qui, avant même qu'il sache marcher et parler, lui donnent une fausse idée de son importance et de son pouvoir, et éveillent l'orgueil dans son cœur. Puis, par ces excitations souvent répétées, le vice prend un accroissement si rapide, qu'en très peu de temps il produit des scènes d'une violence effrayante. Alors sans doute on reconnaît le mal ; on le déplore, parce qu'on en souffre; on clierche à le guérir; mais on y réussit bien peu, parce que dans l'intervalle des accès on continue à l'exciter.
Quelquefois cette excitation provient de l'o^eil des parents : ceux-ci mettent leur amour-propre dans leur enfant, ils veulent qu'il soit admiré de chacun ; ils cherchent à faire briller
^ Voyez le développement de la tendance personnelle, 1'' partie, livre 111, chap. n.
aux yeux de tous ce qui leur plaît en lui ; leurs amis deviennent leurs complices par complaisance; et le cœur de cette chétive créature^ objet de tous les regards et de tous les hommages^ s'enfle et se corrompt dans le sentiment de son propre mérite. Admettons^ si vous le voulez^ que la plupart des parents évitent le travers que nous venons de signaler^ et savent en présence de leur enfant faire taire Torgueil qu'il leur inspire. Alors une autre cause^ plus excusable peut-être^ mais beaucoup plus générale^ vient produire à peu près les mêmes effets. Les parents veulent que leur enfant soit heureux; c'est pour eux une vive jouissance de voir le contentement briller dans ses yeux, et sans cesse ils cherchent les occasions de la goûter. Mais parmi les moyens qu'ils emploient dans ce but, il en est qui ne sont efBcaces qu'en ce qu'ils flattent l'amour-propre du petit enfant; et malheureusement ils sont aussi les plus faciles à mettre souvent en œuvre avec un succès certain. Les vêtements et les parures de l'enfant, les joujoux qu'on lui a donnés, ses progrès divers, tout enfin peut être pour lui un sujet d'orgueil, et répandre sur sa physionomie cet éclat de triomphe dont les parents jouissent, sans penser que c'est la première manifestation d'un vice que bientôt ils auront à déplorer.
Pouvons-nous nous étonner de trouver ce funeste penchant si fortement enraciné dans le cœur de nos enfants, quand c'est nous-mêmes qui l'y avons éveillé par une première excitation, qui l'y avons fortifié en lui fournissant de si fréquentes occasions d'exercer son pouvoir ?
Mais ce n'est point seulement pendant leurs premières années que nous poussons ainsi vers le mal ceux que nous avons le devoir de guider vers le bien. Plus tard encore nous continuons à fortifier dans leur âme l'orgueil que nous y avons excité; pour obtenir d'eux des efforts qui ne devraient résulter que d'une éducation conforme aux lois de leur nature, nous ne craignons pas de mettre en œuvre ce mauvais sentiment et de le prendre pour notre compère.
C'est ainsi que, bien souvent, le principal argument de la
morale qu'on adresse à un enfant peut se résumer en ces mots : Qu^ dira-t-on de ta conduite? On va se moquer de toi/ Tes camarades te surpasseront/ C'est encore ainsi que^ dans nos collèges^ les stimulants sur lesquels on compte le plus pour le travail des élèves sont les distinctions de rang dans la classe et surtout ces solennelles distributions de prix qu'on entoure de tant d'éclat pour mieux enivrer les victimes qu'on y couronne.
On ne peut nier que l'amour-propre ne soit en tout ceci le principal mobile^ bien que, à l'honneur de la nature humaine^ des sentiments nobles et généreux viennent souvent s'y associer et en tempérer les funestes effets. C'est alors à ces sentiments meilleurs qu'on se plaît à rapporter les succès obtenus, afin d'en jouir sans remords; et l'on appelle émulation le mobile qu'on a mis en œuvre.
Il existe, il est vrai, dans la nature humaine une légitime, une sainte émulation; elle est excitée naturellement par la vue du bien, par la beauté qui réside en lui; elle nous enflamme du désir de faire nous-mêmes ce que nous admirons dans les autres. Indépendante de tout espoir de récompense, comme de tout sentiment d'amour-propre ou d'envie, elle est, dans les vues de Dieu pour l'éducation de l'homme social, un moyen de contre-balancer l'influence des méchants par l'exemple des bons. Notre instinct d'imitation pour tout ce dont la beauté et la grandeur se révèle à notre sens moral, voilà la véritable émulation, la seule vraiment salutaire, la seule que puisse avouer un éducateur chrétien.
Mais il y a loin de là à ces stimulants factices, qui dés enfants d'une même classe font des rivaux se disputant les places, les prix et les couronnes ! Et par quel étrange aveuglement se refuse-t-on à voir que nos collèges poussent un grand nombre de leurs élèves dans cette funeste voie de l'orgueil, de l'ambition, de l'amour effréné des distinctions, où la foule se précipite encore dans l'âge mûr, pour son malheur et pour celui de la société!
374 ÉoucATio<v iioualb.
Oui^ pour combattre Torgueil^ ce vice qui est le principal obstacle à notre perfectionnement moral^ il faut que Téduca* tion adopte une marche bien différente, une marche en quelque sorte contraire de celle qu'on suit généralement dès le ber* ceau d'un enfant jusqu'aux jours de son adolescence.
L'orgueil est un sentiment simple^ et nous savons que l'ftme ne se l'approprie que par un acte d'intuition ; nous écarterons donc à tout prix du petit enfant ce qui peut lui donner l'intuition de l'orgueil. Ainsi nous ne l'exposerons point à des témoignages d'admiration; nous éviterons tout ce qui pourrait le faire croire à son propre mérite, à sa propre importance ; nous renoncerons à lui procurer les plaisirs de la vanité, et il nous restera bien des moyens innocents de faire briller la joie dans ses yeux.
Malgré tous nos soins, l'orgueil se montrera; car nous pouvons le contenir, mais non pas le détruire; et nous ne sommes pas tellement maîtres de la vie d*un enfant que nous puissions proscrire d'une manière absolue toutes les occasions d'éveiller le vice dans son cœur. Mais nous savons qu'une fois éveillé, il se fortifie en s'exerçant, et nous devons le soustraire à toutes les excitations qui pourraient le mettre en œuvre et augmenter son pouvoir. Ainsi nous ne proposerons pour mobiles à notre enfant que l'amour du bien, le sentiment du devoir, les avantages naturels attachés à son accomplissement, et non point l'opinion des hommes, le désir des louanges, la crainte de la moquerie; ainsi noms lui apprendrons par sa propre expérience que le travail, comme tout autre devoir, porte en lui sa vraie récompense, et nous n'aurons aucun besoin de lui montrer des distinctions, des prix et des couronnes à conquérir en humiliant ses condisciples.
Quand l'orgueil, au lieu d'être sans cesse excité, sera ainsi contenu pendant l'enfance, toute l'éducation morale se présentera sous un aspect nouveau; elle sera devenue douce, facile et efficace. Bien souvent, en effet, c'est l'orgueil qui rend Tenfant désobéissant, opinifttre ou boudeur; c'est l'orgueil qui l'ero-
EDUCATION DB LA TBNDANCB PBRSONNELLE. 375
pèche de reconnaître un tort ou de suivre un bon conseil; c'est Torgueil qui exalte en lui le désir de posséder; c'est Por^ gueil enfin qui est à la base de Tenvie^ de l'ambition^ du respect humain. Voilà pourquoi la lutte que nous avons à soutenir contre le développement de ce vice peut être considérée comme la partie la plus importante de la tâche que nous impose réducation de la tendance personnelle.
Après l'orgueil; le vice qui d'ordinaire se manifeste le premier dans le cours de la vie est Tavaricé. Dès son berceau le petit enfant comprend ce que c'est que de posséder^ et il tient à la possession de ses vêtements et de ses joujoux; aussitôt il désire augmenter ce qu'il a; il cherche à s'emparer de ce qui est à sa portée; il ne veut plus rendre ce qu'on lui a confié; si l'on n'y prenait garde^ il aurait bientôt tout accaparé. Il y a alors nécessité pour les personnes qui entourent l'enfant de s'opposer à un grand nombre des actes par lesquels le vice naissant cherche à se satisfaire, et c'est là un obstacle réel à son développement. Hais cet obstacle est souvent insuffisant, parce que l'opposition que rencontre l'enfant n'est pas motivée par la notion du devoir : on lui interdit tel objet parce qu'il est dangereux à manier, tel autre parce qu'il est fragile ou délicat, tel autre encore parce qu'on en a besoin; en même temps on le laisse s'emparer sans permission d'autres objets qu'on n'a pas les mêmes raisons de lui interdire; l'enfant ne comprend rien à ces différences, il ne voit dans votre défense qu'un acte arbitraire qui le contrarie, de là ses cris et sa colère.
Mais si, dès le commencement, on s'est proposé de combattre ce penchant dans son principe, si l'on a accoutumé l'enfant à distinguer nettement ce qui est à lui de ce qui est aux autres, à respecter le bien d'autrui tant qu'on ne lui en a pas permis l'usage, à borner ses désirs et à restreindre son activité à ce qui en est l'objet légitime, alors Tesprit de contentement et le sentiment du devoir s'établissent peu à peu dans son coeur et y viennent mettre une limite salutaire au désir de posséder.
C'est ainsi que, dès la première enfance, en contenant Tacti-
vite naissante de l^avarice^ on peut combattre efficacement ses progrès. C'est le moyen direct par lequel nous devons agir contre les premiers développements de ce vice; mais il en est un autre dont les effets se feront sentir plus tard et avec une force croissante dans toute éducation bien dirigée : nous voulons parler de Tinfluence de la sympathie^ de Tamour du prochain^ de la compassion^ de la bienfaisance^ dans le cœur de Tenfant ; cette influence appartient à la tendance sociale dont nous nous occuperons au chapitre suivant.
La sensualité ne se manifeste ordinairement^ pendant le cours de Tenfance^ qu'après Torgueil et Tavarice. N'est-il pas remarquable que^ dans la vie du nouveau-né^ le corps ne demande à satisfaire que ses besoins réels^ après quoi Tanimalité est reléguée au second rang^ et les vices qui tiennent à Tordre physique cèdent le pas à ceux qui appartiennent à Tordre spirituel?
Ce retard naturel dans Tapparition de la sensualité est une circonstance heureuse pour Téducation^ car il lui donne du temps pour développer les goûts et les bons sentiments par lesquels le vice pourra être combattu dans le cœur de Tenfant. Et cependant on ne voit que trop souvent le développement du corps amener bientôt^ presque sans opposition^ celui des désirs vicieux qui s'y rapportent. C'est en général lorsque Téducation n'a pas profité de ses avantages^ lorsqu'elle n'a pas développé de plus nobles désirs^ lorsqu'elle n'a pas combattu l'orgueil, lorsqu'elle n'a pas contenu le premier essor de la sensualité. Ce dernier moyen est notre moyen direct d'agir contre le développement du mal ; et pour Texposër clairement, nous devons examiner l'un après l'autre les divers vices qui tiennent aux exigences des sens; ce sont : la gourmandise, la paresse, la délicatesse et Timpureté.
La gourmandise n'apparatt qu'après le sevrage, lorsqu'une nourriture variée fournit à Tenfant Toccasion de comparer les mets et d'avoir des préférences, lorsque surtout, pour lui faire plaisir, on lui donne des friandises sur le mérite desquelles on
a bien soin d'appeler son attention. Par cette provocation^ comme par notre exemple, c'est nous, bien souvent, qui excitons ce vice chez les êtres faibles et sans expérience que nous avions le devoir d'en préserver.
Il est sans doute naturel et légitime, notre désir de procurer des jouissances à nos enfants en leur donnant ce qui flatte leur goût, et nous ne pouvons pas condamner absolument les plaisirs attachés à ce sens puisqu'ils sont un don de la bonté de Dieu. Cependant nous devons savoir résister souvent à ce désir à cause des dangers qu'il recèle; nous avons assez d'autres moyens plus nobles et plus innocents de rendre nos enfants heureux, et notr« devoir est toujours de préférer pour eux aux plaisirs des sens ceux du cœur et de l'esprit.
Ainsi, dès les commencements, évitons tout ce qui peut leur faire attacher de l'importance à ce qu'ils mangent, ne les punissons point par la privation d'un mets; ne leur donnons jamais des friandises comme récompense. Que leur nourriture soit simple et uniforme; qu'on leur accorde indifféremment de tout ce qui est devant leurs yeux ; que l'appétit les fasse accourir au repas avec plaisir, mais qu'après s'être rassasiés ils soient tout aussi pressés de quitter la table pour reprendre leurs occupations.
La gourmandise ne se développe que par les occasions de s'exercer; or il est au pouvoir des parents d'éviter ces occasions, ou du moins de les rendre assez rares pour n'être pas dangereuses. Il leur est donc beaucoup plus facile qu'ils ne le croient de préserver leurs enfants de ce vice, et nous pouvons promettre le succès à ceux qui voudront l'essayer sérieusement.
La gourmandise est ordinairement peu prononcée parmi les hommes qui gagnent leur pain à la sueur de leur visage, parce qu'elle y a manqué des occasions de se développer; mais elle y est trop souvent remplacée par la passion du vin et des liqueurs fortes ; et le vice de l'ivrognerie est un si grand fléau pour l'humanité, que nous ne pouvons nous dispenser d'en parler.
Tout le monde connaît la diflSculté presque insurmontable
37S ÉprcATION MORALK.
qu'un ivrogne éprouve à se corriger, lora même qu'il en a un ardent désir pour avoir ressenti le désastreux effet que sa funeste habitude exerce sur sa fortune, sur sa réputation, sur sa santé et sur le bonheur de sa famille. Ce vioe d'ailleurs ne paraît guère qu'à un âge où Thomme échappe au pouvoir éducatif des parents et des instituteurs. Il est donc d'une extrême importance de chercher à en prévenir les premiers développements, et c'est à quoi la tâche de l'éducation est ici presque exclusivement bornée.
Il se trouve sans doute des circonstances qui peuvent faire naître le goût du vin, même chez un enfant ; le devoir des parents et des maîtres est de les prévoir, de les écarter, et de combattre directement les progrès de ce penchant en lui ôtant les occasions de se satisfaire. Mais à l'ordinaire ils ne pourront que prémunir leurs élèves contre un danger dont le moment n'est point encore arrivé pour eux.N
Us y parviendront, d'abord en leur faisant comprendre l'horreur que l'ivrognerie inspire à toute âme saine; puis en leur donnant ces goûts et ces sentiments élevés qui font mépriser à l'homme les grossiers plaisirs du vin; enfin en les accoutumant à une activité variée mais constante, qui ne laissera dans leur vie aucune place pour Toisiveté.
La paresse n'est point en général le défout du premier âge ; par une disposition providentielle de sa nature, l'enfant veut agir, et il agit constamment tant qu'il est éveillé. Quand il commence à se refuser à l'activité que nous exigeons de lui^ c'est ordinairement parce que cette activité n'est pas dans ses goftts, dans ses besoins, dans la sphère du pouvoir actuel de ses facultés. Aussi le voit-on rarement chercher à se dispenser du travail dans le cours d'une éducation qui, fidèle aux lois de Torganisme, ne lui demande rien qui ne soit dans l'ordre naturel de son développement, et laisse à ses organes physiques, aussi bien qu'à ses facultés intellectuelles, l'activité légitime qui leur appartient.
Cependant l'homme a besoin de régler l'emploi de son temps;
et il faut un ordre régulier pour les exercices éducatifs de Tenfance^ plus encore que pour les travaux de Tàge mûr. Or^ quelque soin qu'on ait pris d'approprier cet ordre aux dispositions naturelles du premier âge^ il se trouvera toujours des moments où Tenfant ne sera pas disposé à l'activité particulière qu'on exigera de lui^ et où il ne pourra s'y livrer qu'en faisant un effort sur lui-même. Quelquefois alors la paresse l'empécbera de faire cet effort.
Il est fort important de combattre ce vice dès sa première manifestation^ avant que par des actes souvent répétés il ait établi son empire sur la volonté de l'enfant^ avant surtout qu'il ait pris toute la force d'une habitude. Et le seul moyen direct de le combattre ^ c'est de lui ôter les occasions de s'exercer.
Pour y parvenir^ il faut d^abord interdire absolument toute infraction à l'ordre établi^ par laquelle la paresse d'un enfant chercherait à se satisfaire. Si vous lui cédez un jour, voua la rendez plus exigeante pour le lendemain; si au contraire elle a été surmontée une première fois, elle le sera plus facilement une seconde.
Cependant cette sorte de contrainte que vous opposez aux désirs de votre élève ne pourrait pas se renouveler souvent sans danger pour son caractère et pour ses sentiments envers vous. Lors donc que vous voyes persister sa répugnance pour un exercice, changez l'ordre que vous aviez établi, et cherchez, même au prix de quelque sacrifice momentané, à le rendre plus conforme aux goûts et aux dispositions de votre enfant. Ainsi vous restituerez à son activité la force et l'élan qu'elle commençait à perdre, et vous ùterez à sa paresse les occasions de s'exercer par lesquelles elle serait devenue un vice d'habitude dont peu à peu l'influence se serait étendue sur toute la sphère de ses devoirs.
Lorsqu'un enfant montre une aversion générale pour toute espèce d'activité, lorsque les occupations les plus appropriées à son ftge et au développement de ses facultés lui répugnent au
lieu de lui procurer du plaisir^ alors cet enfant est malade, et c'est au traitement du médecin qu'il faut avoir recours.
L'éfourderie, lorsqu'elle ne tient qu'à la' faiblesse de l'attention, est du ressort de l'éducation intellectuelle; mais parfois elle résulte d'une paresse de l'esprit, et elle devient alors un vice du caractère.
L'enfant est d'abord porté à une activité vive et changeante, il préfère l'action à la réflexion; cependant il faut peu à peu l'habituer à réfléchir pour fortifier en lui cette activité intérieure de la pensée, qui est la condition d'un bon emploi de toutes les forces. C'est par cet exercice donné à la réflexion qu'on préviendra la paresse de celte faculté, cause assez fréquente d'une étourderie qui parfois dure jusqu'à la vieillesse*.
Nous avons appelé délicatesse la disposition qui nous porte en toute chose à rechercher les sensations agréables et à éviter celles qui nous déplaisent. Cette disposition est naturelle et légitime, mais elle devient un vice lorsqu'elle prend trop d'empire sur nous.
Bien souvent c'est une sollicitude excessive des parents pour le bien-être de leurs enfants qui donne à ceux-ci l'habitude de tous ces soins délicats et minutieux dont bientôt ils ne sauront plus se passer sans éprouver une vraie souffrance, et dont le besoin peut finir par compromettre leur moralité, en subordonnant en quelque sorte leur activité au désir d'éprouver des sensations agréables.
Le corps si fréle, si délicat du nouveau-né, réclame des soins particuliers; mais tant qu'ils sont nécessaires, ces soins n'offrent aucun danger pour sa moralité : l'enfant ne les recherche pas, il les remarque à peine; il sera porté lui-même à s'en affranchir dès que votre prudence le lui permettra. Eh bien! i! dépend de vous de le maintenir dans cette heureuse et salutaire disposition.
Ne prolongez pas plus qu'il n'est nécessaire les soins délicats
^ L'étourderie peut encore être un effet de Timpatience dont nous parlerons dans la suite de ce chapitre.
dont vous Tavez. entouré; laissez-le peu à peu s'habituer au froid, au contact des étoffes rudes et grossières, aux privations momentanées qui peuvent résulter d'un retard dans Taccomplissement de ses désirs, et en général à toutes les sensations désagréables auxquelles Thomme se trouve nécessairement exposé dans sa vie active.
Surtout n'appelez pas son attention sur des différences qu'il ne remarquerait point lui-même, et gardez-vous bien de lui donner ainsi l'idée de rechercher ou de craindre des sensations qui ne doivent pas exercer une influence décisive sur ses déterminations. Souvent en effet le plaisir et la peine existent plus dans notre imagination que dans la réalité; souvent un fait ne nous paraît insupportable que parce que, dans notre opinion, il en doit être ainsi. C'est principalement pendant l'enfance que l'imagination domine parfois la réalité; c'est alors que bien des opinions se forment, et il importe qu'elles ne soient point faussées.
Si pendant la première enfance vous avez eu soin de prévenir ainsi la délicatesse, si du moins vous avez réussi à en arrêter les progrès, vous aurez rendu un immense service à votre enfant, vous l'aurez affranchi d'une sorte d'esclavage, vous aurez écarté un obstacle à son activité, à son courage, à l'accomplissement de ses devoirs, à son bonheur. Alors, dans la période suivante, votre tâche sera facile; votre enfant, à l'école ou au collège, sera pour ses travaux et pour ses jeux en contact habituel avec des camarades de son âge, et ce n'est point là que la délicatesse commence à se développer.
L'état de maladie est encore un moment critique où le vice qui nous occupe peut renaître par l'effet des soins que la santé de l'enfant a rendus momentanément nécessaires, ou que lui a fait prodiguer la tendre compassion qu'il inspirait. Dans ce cas on aura recours à des précautions semblables à celles que nous avons indiquées pour la première enfance; mais cette nouvelle tâche sera bien facilitée par les résultats déjà obtenus, par le caractère déjà formé de l'enfant.
383 ÉOUGATIOff MORALE.
La délicatesse d'un malade est un grand obstacle à son rétablissement, car elle lai enlève la patience et le courage qui souvent, pour guérir les maux, sont plus puissants que tous les remèdes. C'est le défaut de patience qui empêche le malade d'attendre avec calme l'accomplissement de l'œuvre de la nature ou celui du traitement combiné pHt la science médicale; c'est le défaut de patience qui lui fait désirer chaque jour un nouveau remède et qui le jette dans les mains de ces empiriques, si habiles à cacher leur impuissance sous les apparences d'une science nouvelle ou même sous le manteau de la religion, pour mieux exploiter la faiblesse et la crédulité de ceux qui souffrent.
C'est le défaut de courage qui fait que tant de gens se croient malades à la plus légère incommodité, ou s'exagèrent leurs maux au point de nier les forces qu'il leur reste et de n'en vouloir faire aucun usage* C'est le défaut de courage qui souvent empêche le convalescent de reconnaître qu'il a été guéri par la nature ou par son médecin, et 'qui perpétue son malaise et sa faiblesse en lui faisant essayer de nouveaux remèdes et prolonger des ménagements devenus ntiisibles, tandis que pour retrouver ses forces il lui suffirait de reprendre son train de vie ordinaire.
Oui, bien souvent, il ne manque à l'homme, pour se guérir, que de la patience et du courage; et ces deux vertus sont toujours compromises par le déveioppemAit du vice que nous avons nommé délicatesse.
L'impureté est un vice qu'on ne devrait point s'attendre à voir devancer l'ftge de la puberté> et qui cependant bien souvent corrompt l'enfance dès l'ftge le plus tendre. C'est alors Timagination qui a excité les premiers désirs et qui a éveillé les sens.
Le sentiment de pudeur auquel l'enfant est habitué dès ses premières années et qui devait tul servir d'égide contre l'impureté, devient une difficulté de plus pour l'éducation, une fois que ce vice*est entré dans son cœur; ear alors il a honte
ÉDUCATION Dfi LA TENDANCE PERSONNELLE. 383
de ses pensées^ il les dissimule habilement^ et ses parents n'osent pas même l'interroger. Cest ainsi que souvent des habitudes vicieuses s'établissent et se fortifient dans Tombre^ ruinent à la fois la santé et les études d'un enfant, et menacent d'empoisonner sa vie; c'est pourquoi il est d'une extrême importance de prévenir l'invasion des premières pensées mauvaises.
L'enfdnt dont le développement physique est loin d'être achevé ne doit ordinairement son initiation au vice qu'au contact d'autres enfants déjà gâtés; mais ce contact même n'est dangereux que pour ceux qui sont déjh disposés au mal.
En eflét, tant que l'imagination n'a pas été excitée, la pudeur de l'enfant, restée intacte, le défend contre les excitations à l'impureté ; elle lés lui fait accueillir avec une répulsion et un dégoût qui découragent le tentateur.
Mais lorsque ses pensées ont déjà pris une direction dangereuse, lorsque son imagination a été enflammée par des récits, par des lectures , pai* des tableaux, par des spectacles, alors Tenhnt est pris d'une curiosité inquiète qui le porte à accueillir avec empressement les révélations et les instigations de ses camarades déjà corrompus.
C'est donc dès les premières années de la vie d'un enfant qu'il faut veiller avec soin sur sa chasteté, qu'il faut préserver ses yeux et ses oreilles de tout ce qui pourrait donner une direction dangereuse à ses pensées et à son imagination. Mais souvent les parents se justifient en disant : Mon enfant n'y fait pas attention. Nous leur répondrons : Quand il y aura fait attention, 11 sera trop tard. D'ailleurs les parents se trompent bien souvent sur l'effet que produisent certaines images bu certaines paroles dans l'âme de leurs enfants. Ceux-ci savent fort bien feindre l'inattention et l'indifférence, lots même qu'ils sont vivement impressionnés, et que ce qu'ils ont vu ou en* tendu, fidèlement conservé dans leur souvenir, y restera comme une perpétuelle excitation au mal.
Il est difBcile, dira-tK)n, de garantir absohmient un enfant
384 éDUGATlON MORALE.
de toutes les impressions que vous redoutez pour lui; et si Ton y parvenait^ on ne ferait que retarder le moment d'une initiation qui viendra nécessairement^ et peut-être à un âge où elle sera plus dangereuse encore que pendant la première enfance.
Ce que nous demandons est difficile^ il est vrai^ mais non point impossible; nous dirons même que c'est nécessaire,' et que rien ne saurait justifier les parents de n'avoir pas fait tous leurs efforts pour préserver leurs enfants d'une corruption précoce. En effet, pour le vice qui nous occupe, comme pour les autres, ce qu'il importe surtout, c'est d'empêcher les premiers développements du mal pendant cet âge tendre qui est encore désarmé contre toute tentation, parce que l'éducation n'a pas eu le temps de fortifier les facultés morales qui doivent dominer la tendance personnelle.
Ainsi, quand notre enfant aura été garanti de l'impureté jusqu'aux approches de la puberté, pendant ce temps nous aurons développé en lui le sentiment religieux, nous lui aurons donné un goût vif pour ses études, nous l'aurons habitué à une activité constante partagée entre les travaux du corps et ceux de Tesprit; chacune de ses journées sera bien rempile et suivie d'un sommeil réparateur; et la pensée du mal ne trouvera plus dans sa vie aucun vide pour s'y glisser.
Le tableau que nous venons de tracer n*est sans doute qu'un idéal qui rarement sera réalisé. Malheureusement l'absolu n'est pas de ce monde, et nous devons nous contenter d'y tendre de toutes nos forces.
Aussi ne prétendons-nous point entretenir nos enfants dans une ignorance complète des faits relatifs au vice dont nous cherchons à les préserver; seulement nous voulons faire tous nos efforts pour que la connaissance du mal ne leur vienne qu'avec celle du remède le plus efficace, du secours de Dieu. Lorsqu'ils liront la Bible d'une manière suivie, lorsqu'ils recevront une instruction chrétienne complète, ils seront nécessairement initiés à la connaissance du mal; mais ils le connal-
tront alors avec toute sa laideur et avec la réprobation que Dieu y attache; en même temps ils connaîtront aussi la puissance de la foi et de la prière pour surmonter le mal par le bien.
Jusqu*à présent nous avons examiné les vices qui appartiens nent exclusivement à une seule des trois dispositions qui constituent la tendance personnelle^ c'est-à-dire soit au désir d^étre estimé^ soit au désir de posséder^ soit au désir des jouissances physiques. Ces vices sont l'orgueil^ Tavairice et la sensualité; nous avons dû leur accorder la première et la plus grande place dans notre étude^ parce qu'ils sont la cause même de tous les autres; nous les appellerons vices principaux.
Ceux qu'il nous reste à examiner^ sont : Tenvie^ la jalousie^ Tambition, l'opiniâtreté^ l'impatience et la colère. Ils peuvent être excités, soit par l'orgueil, soit par l'avarice, soit par la sensualité, soit par plusieurs de ces mobiles à la fois; nous les nommerons vices dérivés.
En prévenant ou en restreignant le développement des vices principaux, nous avons travaillé eflScacement à prévenir ou à restreindre celui des autres vices de la tendance personnelle, puisque nous avons combattu ceux-ci dans leur cause même. Nous avons donc accompli la pailie la plus importante de la tâche que nous impose l'éducation de la tendance personnelle; et cependant nous n'avons point encore accompli cette tâche dans toute son étendue.
En effet, l'envie, l'ambition, la colère, etc., sont des manifestations particulières et diverses des vices principaux; et chacun de ceux-ci, lors même qu'il est resté endormi ou qu'il a été contenu dans l'une de ces manifestations, peut dans une autre déployer une grande énergie; en sorte que notre œuvre éducative n'est complète qu'autant que nous avons surveillé et que nous avons combattu le développement des vices principaux dans chacune des manifestations dont ils sont susceptibles.
Ainsi, par exemple, l'orgueil qui est ordinairement à la base
380 éOUGJlTION HORALK.
de renvie> de Tambition et de l'opiniftlreté^ n'a point toujours également pour effet le développement de ces trois vices ; un enfant peut élre préservé de Tambition et de Tenvie et dominé par Topiniâtreté; ou bien il peut être exempt d'opinifttreté et plein d'envie et d'ambition. C'est que l'envie^ la jalousie^ l'ambition, etc.^ constituent^ dans le développement moral de l'homme, des organes spéciaux qui, bien que dépendants de l'orgueil, de l'avarice et de la sensualité, ont cependant chacun un développement particulier proportionné à l'exercice qui lui est donné. Aussi sommes-nous obligé d'examiner séparément chaque vice dérivé, pour chercher les moyens directs d'en pré* venir ou d'en combattre le développement.
Venvie est non-seulement un désir des avantages d'autrui, mais en même temps un chagrin de voir à d'autres des avantages que nous n'avons pas. Nous pouvons envier la globe, la richesse ou les jouissances ; ainsi l'envie peut être excitée dans notre cœur par l'orgueil, par l'avarice ou par la sensualité. Comme la richesse et la jouissance sont souvent pour l'homme un sujet d'orgueil, il est rare que ce dernier vice ne joue pas aussi un rôle dans le développement de l'envie.
Les comparaisons par lesquelles les parents appellent l'attention de leur enfant sur les différences qui peuvent exister entre ses avantages et ceux des autres enfants, portent presque toujours en elles le danger d'exciter l'envie dans son cœur«
Lorsque la comparaison est flatteuse pour notre enfant, il n'y a pas sans doute de motif immédiat pour exciter son envie; mais il n'y en a pas moins, pour Pavenir, un grand danger dans la satisfaction dont on le fait jouir> à laquelle il ne prend que trop de goût, et que désormais il recherchera en toute occasion. Cette recherche l'habituera à se comparer sans cesse à ses camarades ; et les résultats de cette comparaison, chaque fois qu'ils ne seront pas à son avantage, auront pour effet ordinaire d'exciter l'envie dans son cœur.
Ce danger doit bien souvent engager les parents à éviter les comparaisons dont nous avons parlé; mais parfois celles-^i
sont inévitables ; parfois aussi^ présentées avec tact, avec pni*» dence, et dans un esprit vraiment chrétien, elles contribueront au développement moral de l'enfanti bien loin de le pousser au mal.
C'est ainsi qu'on peut profiter des avantages particuliers dont il jouit, pour l'exciter à la reconnaissance envers Dieu, de qui il a tout reçu, et qui peut lui retirer ses dons, pour le porter à faire un bon usage du talent dont un jour il lui sera de^ mandé compte, et même pour lui inspirer des sentiments d'hu* milité, en lui faisant sentir l'affligeant contraste de sa misère morale avec la sainteté à laquelle le convient tous les bienfaits de son Créateur. .
Quand au contraire la comparaison doit placer votre enfant au-dessous de ses camarades, il faut distinguer, selon leur nature, les avantages qu'ils ont sur lui. Si ces avantages, appartenant à Tordre moral, peuvent pour chacun de nous dépendre de notre volonté et de nos effortsi ne craignez point de les signaler; faites-y trouver à votre enfant un motif d'humilité et une occasion d'éprouver cette sainte émulation pour le bien dont nous avons déjà parlé* Mais s'ils appartiennent à Tordre physique ou intellectuel, et s'il est absolument hors du pouvoir de votre élève de les conquériri alors évitez une comparaison qui ne ferait que l'attrister et ThumiUer> et pour peu qu'il soit enclin à l'envie, ne lui faites point remarquer son infériorité, à moins que vous n'y soyez obligé pour rendre hommage à la vérité.
Nous venons d'indiquer les précautions k prendre contre le développement de l'envie pendant la première enfance. Nous pouvons maintenant nous borner à rappeler à nos lecteurs que la méthode exposée dans le cours de cet ouvrage proscrit toutes les distinctions et les humiliations, toutes les récompenses et les punitions, par lesquelles ce vice est ordinairement excité dans le cœur des enfants pendant toute la durée de leurs études.
Nous pourrions presque nous dispenser de parler de la ja^
388 ÉDUCATION &IORALE.
lousie^ tant elle est voisine de l'envie^ tant il y a d^analogie dans les circonstances qui font nattre et qui développent ces deux vices^ ainsi que dans les moyens de les contenir et de les combattre.
La jalousie est plus condamnable encore que l'envie, car elle n^a pas même pour excuse l'intérêt positif de celui qui réprouve. L^envieux veut avoir autant que les autres, le jaloux ne veut pas que les autres aient autant que lui ; l'envieux veut s'élever pour être au niveau de son prochain, le jaloux veut abaisser son prochain pour le mettre au-dessous de lui-même. Cependant nous devons reconnaître que la différence entre ces deux vices, telle que nous venons de l'exprimer, est souvent contredite par l'usage de la langue, qui dans bien des cas permet d'employer l'un pour l'autre les deux mots qui servent à les désigner.
Dans le langage ordinaire, le mot jalousie s'applique plus particulièrement aux sentiments de crainte, de dépit et de haine qui résultent parfois de nos prétentions à occuper la première place dans les affections d'autrui. Cette disposition est souvent excitée, dès la première enfance, et dans le sein de la famille, par d'imprudentes provocations. Combien de fois ne voit-on pas une sœur ou un frère aîné, quelquefois même des parents, s'amuser de l'ardeur avec laquelle le petit enfant brigue la préférence des personnes qui l'entourent, et de son dépit lorsque c'est un autre qui l'obtient? Ils ne voient là peut-être qu'une innocente plaisanterie, cependant ils provoquent ainsi dans le cœur de l'enfant les premiers développements d'un vice qui peut empoisonner sa vie.
L'ambition est généralement considérée comme le vice de l'âge mûr; mais si l'on croyait que l'enfant en est exempt on se ferait une funeste illusion qui ne s'expliquerait que par le peu d'importance qu'on attache à tout ce qui peut être l'objet de ce sentiment pendant les premières années de la vie. Ce serait oublier que le vice consiste dans la convoitise du cœur, et non point dans la valeur des objets extérieurs auxquels
ÉDUCATION DB Lk TBNDANCB PBESONNBLtB. 389
elle s'adresse; et que^ si Tenfant prêt à entrer dans la vie ac* tive est obligé d'avouer la futilité de ses anciens désirs^ l'homme prêt à en sortir est forcé de reconnaître le néant de toutes ces grandeurs humaines qui Tout si profondément agité.
L'esprit de domination est une des faces sous lesquelles Tam* bition se manifeste avec plus de force pendant les premiers mois de la vie. Le plus petit enfant veut qu'on fasse sa volonté indépendamment des avantages réels qu'il en peut recueiUir; il se complaît dans son pouvoir; il l'exerce avec mille caprices comme pour mieux le constater. Après en avoir usé dans le sein de la famille^ il cherchera à dominer sur ses camarades^ soit à l'école^ soit au milieu des jeux; et si rien ne vient arrêter l'essor de cette disposition, il ne tardera pas à être un petit ty* ran. Pour combattre avec avantage ce développement du vice, il faut le réprimer dès ses premières manifestations. Vous de* vez faire beaucoup sans doute pour votre enfant, puisqu'il a beaucoup de besoins auxquels il ne peut satisfaire par lui-même ; bien plus, vous devez lui montrer votre amour par votre com« plaisance, par votre empressement à lui faire plaisir lors même qu'aucun de ses besoins réels n'y est intéressé ; mais vous ne devez jamais oI)éir à un ordre, ni céder à un caprice déraisonnable. Il y a là une nuance qu'il peut être diflScile d'exprimer, mais sur laquelle l'enfant ne se trompe point; il démêlera fort bien le motif qui vous fait agir : si c'est la peur de l'irriter, il l'exploitera de manière à vous mener très loin ; si c'est un sentiment libre de bonne volonté envers lui, joint au désir de former son cœur à ce qui est bien, les douceurs de l'amour et de la reconnaissance remplaceront en lui le désir de dominer.
Mais peut-être voudra-t-il essayer sur d'autres le pouvoir qui a échoué auprès de vous; c'est à vous de connaître son cœur, c'est à vous de surveiller ses relations avec les amis de la mai* son, avec les domestiques, avec ses jeunes camarades, et d'em* pêcher son esprit de domination de s'y développer; prenez garde aussi que personne ne soit la dupe des petits manèges
890 éOUOATlON HOEÀLB.
par lesquels il voudrait voiler son désir d'Atre le maître : on a vu des enfants donner les ordres les plus impérieux , tout en employant la formule ^il vous plaît qu'on leur avait im* posée.
Quand Tambition d'un enfant s'attache spécialement^ soit aux distinctions^ soit à la propriété^ soit aux jouissances physiqueSj les vrais moyens de la combattre sont ceux que nous avons déjà indiqués pour contenir l'orgueil ^ l'avarice ou la sensualité, et nous ne pourrions en parier ici sans nous ré« péter.
Lorsqu'on a laissé l'ambition s'établir dans le cœur du petit enfant, elle le suit d'âge en âge; elle s'accroît sans cesse, tout en changeant d'objet, Excitée dans nos collèges par les distributions de couronnes, elle pourra bien pour quelques-uns s'attacher aux œuvres de l'esprit; mais pour le plus grand nombre elle se rabattra sur des futilités, elle exaltera le goût de la toilette et des dépenses de luxe ; elle produira enfin cette soif de s'élever au-dessus de la position que Dieu nous a donnée, qui décolore tant d'existences, et qui est un péril pour la société.
Il importe donc que l'ambition de l'homme soit surveillée et contenue dès son berceau jusqu'au moment où il échappe à l'influence éducative des parents et des instituteurs; il importe que l'enfant soit accoutumé sans cesse à jouir avec reconnaissance des bienbita de son Créateur, en comparant sa position à celles qui sont moins favorisées et non point aux splendeurs qui ne sont point son partage, et qu'il apprenne ainsi à être content de son sorti ou du moins à soumettre h l'empire de la raison et de la conscience ce désir de progrès en tout genre qui est naturel au cœur humain.
L'opiniâtreté n'est parfois que la conséquence d'un défaut de la volonté, comme nous l'avons fait voir dans la première partie de cet ouvrage, livre IV, ohap« v. Nous serons appelé plus loin à l'examiner sous ce point de vue en traitant de l'éducation de la volonté, Ici nous ne la considérons qu'en tant
qu'elle est une manifestation des excès de la tendance per<* sonnelle^ et particulièrement un effet de l^orgueiL
C'est avec ce caractère que se présente si souvent Topinift^ treté du petit enfant lorsque, pour ne point reconnaître un tort ou une erreur^ il persiste dans un parti que Tévldence lui montre mauvais. N'oublions point que ce vice^ comme tout organe, se fortifie par l'exercice, et que notre seul moyen de le détruire est de le forcer à l'inaction. Evitons absolument ces scènes prolongées dans lesquelles Tobstination d'un enfant lutte contre nos raisonnements, contre nos conseils, contre nos caresses et notre froideur, contre nos promesses et nos menaces. Dans ces tristes moments, sa raison et sa conscience ne nous entendent pas; il met son triomphe à rester invulnérable, et ce triomphe s'augmente en raison des efforts que nous lui opposons.
Aussitôt donc que vous voyez votre* enfant s'opiniàtrer, cessez complètement de chercher à le convaincre, et traitez-le comme un être qui n'a plus sa raison.
Si l'objet de son obstination n'est pas en lui-même répréhensible, s'il ne peut nuire qu'à l'enfant lui-même, s'il ne recèle pas de danger sérieux, il suiBt que vous l'ayez averti ; laissez-le donc faire à ses dépens une expérience qui lui servira de leçon.
S'il en est autrement, si vous ne pouvez pas permettre que sa volonté s'accomplisse, alors, dès que son opinifttreté se manifeste, remplacez toute discussion par un ordre formel ; et si l'enfant n'obéit pas, placez-le dans l'impossibilité de suivre la mauvaise voie dans laquelle il voulait s'engager ^
En rompant ainsi dès son début tout accès d'opiniâtreté, on Atera à ce vice l'exercice auquel il aurait dû sa persistance et son accroissement, et l'on ne tardera pas à le voir disparaître.
L'impatience, dont nous avons à nous occuper ici, n'est point
^ L*obéissance est une vertu qui appartient à la tendance sociale ; les moyens ùe la développer seront exposés au chapitre suivant,
l'absence de cette vertu sociale et religieuse qu'on nonune patience et que nous étudierons dans les chapitres suivants^ mais seulement le vice qui consiste à ne point savoir supporter quand il le faut les diverses contrariétés que rencontre Tessor de notre tendance personnelle.
Le petit enfant est naturellement impatient; il faut qu'il apprenne à supporter la souffrance et la privation; c'est là pour lui un apprentissage pénible mais indispensable; son bonheur est intéressé^ comme sa moralité, à ce qu'il le commence dès que la volonté de Dieu lui en envoie Toccasion.
Les douleurs ne manquent point, hélas ! au petit enfant, malgré tous les efforts delà tendresse maternelle pour les lui épargner. Cependant les parents ne songent guère à le faire profiter de leur influence éducative.
Et d'abord il est des souffrances passagères, des privations momentanées, des contrariétés sans importance, dont ils ne devraient pas même chercher à le dispenser, lorsqu'elles sont amenées par le cours naturel des choses. Ce sont les voies de Dieu pour l'éducation de l'humanité : il veut que l'enfant, en supportant ces petites épreuves, apprenne à supporter les grandes douleurs auxquelles tout homme est exposé ici-bas. Ne vous efforcez donc point de le garantir toujours des souffrances physiques et morales; et n'oubliez pas qu'endurer dès ses premières années celles qui ne surpassent point ses forces, lui vaut mieux que d'avancer dans la vie privé de cette initiation et désarmé contre la douleur.
Mais il est des maux et des chagrins plus pénibles, que jamais nous ne consentirions à laisser souffrir à nos enfants, si toute notre sollicitude et tous nos efforts n'étaient pas impuissants à les en délivrer. Ce sont des occasions que, malgré nous. Dieu leur envoie pour exercer leur patience, et dont ils retirent plus ou moins de fruit pour leur perfectionnement moral, selon l'esprit dans lequel ils reçoivent et ils supportent leur affliction.
Dans ces moments d'épreuve, les parents peuvent exercer
ÉDUCATION DE Ik TENDANCE PEBSONNELLE. 393
une heureuse influence sur le cœur de leur enfant; ils peuvent lui apprendre à recevoir les maux avec résignation^ à les en* visageravec calme^ à en attendre la fin avec confiance; ils peuvent en un mot lui faire reconnaître par sa propre expérience que la douleur perd une grande partie de son amertume pour celui qui la supporte avec patience.
Pour parvenir à ce but^ pour faire disparaître peu à peu cette disposition à Timpatience^ si funeste à Tenfant^ si pénible à ceux qui Tentourent^ il faut que l'éducation suive une marche constante qui a besoin d'être tracée avec quelque détail^ bien qu'elle ne soit qu'une application des principes généraux que nous avons exposés.
L'impatience d'un petit enfant consiste souvent à ne point savoir attendre avec calme le moment d'un plaisir qu'il se promet ; alors il ne fixe plus son attention sur ce qui devrait l'occuper; il s'agite^ il crie^ il pleure. Quelquefois, pour mettre fin à cette pénible crise, on a la faiblesse d'avancer l'instant si désiré; mais c'est le moyen de la faire revenir plus violente encore à la première occasion, c'est encourager le vice au lieu de le combattre. Quelquefois aussi, en amusant l'enfant, on s'efforce de le distraire de l'objet qui le préoccupe ; mais c'est tout au plus gagner du temps, c'est céder d'une autre manière, c'est lui donner une compensation, c'est l'accoutumer à un remède qui, fût-il toujours à sa portée, ne conserverait pas longtemps son efiicacité. Souvent enfin on se borne à exhorter l'enfant, on cherche à calmer son impatience en lui démontrant que sa conduite est déraisonnable; ce moyen est bien légitime, sans doute : nous devons en tout temps la vérité à nos enfants; mais ce serait une illusion funeste que d'attribuer aux démonstrations logiques une grande influence contre les passions, surtout dans les moments ou celles-ci sont fortement excitées ; aussi vaut-il mieux en général réserver les discours pour des temps plus calmes.
Il faut que l'enfant combatte lui-même son impatience et qu'il en triomphe ; c'est là le seul moyen efficace qu'il ait de
394 ÉDUCATION MORALB.
s'affranchir du pouvoir de ce vice^ et c'est à le lui faire employer que doivent tendre tous nos efforts. La première condition^ c'est qu'il le veuille ; et pour qu'il le veuille^ il importe qu'il n'éprouve de ses accès d'impatience que les ftcbeux effets qui s'y rattachent naturellement. Pendant ces moments de crises^ laissez-le donc souffrir et pleurer sans céder à ses cris, sans lui offrir des compensations, sans le plaindre d'autre chose que du défaut auquel il s'abandonne ; punissez-le même en l'éloignant de vous s'il devient trop incommode. Puis, quand il a repris sa tranquillité ordinaire, faites-lui remarquer que son impatience ne lui a servi à rien, et qu'elle l'a rendu malheureux ; avertissez-le, avec beaucoup d'affection, de calme et de sérieux, qu'il en sera de même à l'avenir, et que si de pareils accès se renouvelaient, vous seriez obligé de le priver des plaisirs dont l'attente produit en lui de si fâcheux effets. Mais il ne suffit pas que vous lui ayez inspiré le désir de se vaincre; il faut encore que vous le protégiez contre sa propre faiblesse, en le plaçant d'abord dans les circonstances les plus favorables au triomphe de ses bonnes dispositions; veillez donc à ce que ses premières épreuves ne soient point trop rudes : restreignez d'avance la durée de Tattente, remplissez-la par des occupations propres à captiver l'attention de l'enfant ; par là vous lui rendrez plus facile une première victoire dans laquelle il puisera la force d'en remportél de plus décisives.
Nous avons cherché à expliquer les moyens de corriger un enfant de l'impatience qu'il manifeste dans l'attente d'un plaisir; nous voudrions examiner de même celle que lui donne une espérance déçue, une douleur corporelle, une contrariété ou un chagrin quelconque; mais ce serait accorder à ce sujet plus de développement que n'en comporte le plan de cet ouvrage; ce serait aussi nous répéter : nos lecteurs comprendront que les principes exposés plus haut peuvent s'appliquer à toute espèce d'impatience, comme à celle qui vient de nous occuper.
La colère se manifeste souvent par des crises violentes dès
lea premiers mois de la vie. On voit le petit enfant^ avant qu'il sache faire aucun usage de ses membres^ avant qu'il puisse se faire comprendre autrement que par des signes^ habituer quelquefois ceux qui l'entourent à faire toutes ses volontés^ puis s'irriter dès qu'il éprouve un refus. Alors son visage devient pourpre> son corps s'agite et se tord dans tous les sens^ et ses cris éclatent avec une telle violence^ que ses organes semblent n'en pouvoir supporter l'eiforl.
Dans ces pénibles moments^ les parents veulent à tout prix mettre fin à une scène qui peut compromettre la santé de leur enfant, et souvent ils se hâtent de céder à ses désirs. Par là ils ne lui montrent que trop le pouvoir de sa colère pour faire triompher sa volonté ; désormais le petit mutin fera usage à tout propos de ce moyen de domination, et son vice ne cessera de s'accroître jusqu'au moment où ses prétentions deviendront impossibles à satisfaire.
Pour éviter d'être ainsi enfermé dans un cercle vicieux , il faut combattre la colère dès son début, alors que ses accès ne Bont point encore assez violents pour causer des accidents tels que des hernies ou des convulsions; il faut épier les premiers indices de ce vice pour en réprimer les premières manifesta* tions; il faut résister avec une fermeté inébranlable h toutes les demandes, à tous les désirs qu'un enfant exprimerait avec colère. Mais en même temps il faut chercher d'avance k écarter autant que possible les circonstances qui amèneraient de nouveaux accès.
La colère est ordinairement excitée par l'un des mobiles vicieux dont nous avons déjà parlé, par l'orgueil, l'ambition, l'opiniâtreté, l'impatience, etc.; les moyens que nous avons indiqués pour prévenir ou corriger ces divers vices seront donc en même temps des moyens de préserver l'enfant de la colère. Nous retrouvons ici cette solidarité organique qui, pour le mal comme pour le bien, unit ensemble les diverses parties du développement moral de l'homme, aussi bien que celles de son développement intellectuel et de son développement physique,
396 ÉDUCATION MOEALB.
Nous avons vu que ces trois sphères de Tactivité humaine^ malgré leur nature essentiellement différente, sont cependant unies dans un organisme général qui les coniprend toutes trois et qui souvent les rend solidaires Tune de l'autre. La colère nous en offre un exemple frappant : elle est favorisée par Tirritabilité du système nerveux et peut-être par d'autres particularités encore peu connues de Torganisme physique; c'est pourquoi quelquefois la volonté de Tenfant est impuissante à arrêter tout à coup les manifestations d'un accès de colère. Ainsi, après que la passion a excité les organes du corps, ceux-ci, à leur tour, réagissent sur le caractère, et ce n'est point là une des moindres difficultés que rencontre l'éduca* tion.
Pour surmonter celle-ci, il faut, dans les moments de crise^ tenir compte de l'état physique d'un enfant aussi bien que de son état moral; il faut, lorsque c'est l'excitation des organes corporels qui domine, s'appliquera calmer celle-ci, et ne point exiger de la volonté ce qui ne dépend plus d'elle.
Maintenant nous avons examiné séparément les divers penchants vicieux qui appartiennent à la tendance personnelle; nous avons exposé les mo^ns directs de prévenir et de combattre le développement de chacun d'eux. Comme tous ces moyens ne sont que les applications d'un même principe, nous pouvons les résumer en peu de lignes.
Il faut d'abord chercher à prévenir le développement des penchants vicieux en éloignant de l'enfant toutes les circonstances qui peuvent les exciter. Si néanmoins ils s'éveillent, c'est dans leurs premières manifestations, quelque faibles qu'elles soient, qu'il faut les combattre. On y parviendra en leur retirant leur aliment , c'est-à-dire en empêchant l'enfant d'en recevoir aucune satisfaction, puis en écartant du sentier de sa vie toutes les causes d'excitation au vice qui commence à se développer.
Nous avons déjà remarqué qu'en combattant les excès de la tendance personnelle, l'éducation n'accomplit en quelque sorte
que la partie négative de son œuvre^ tandis que son action positive tend à assurer le développement de la tendance sociale^ de la tendance religieuse et de la volonté. Cette culture des organes du bien^ qui sera exposée dans les chapitres suivants^ est aussi^ indirectement il est vrai^ un moyen d'éducation de la tendance personnelle; son influence est non-seulement puissante contre le mal^ elle est de plus indispensable pour en dompter définitivement les mauvais penchants. Enfin^ pour combattre le développement des vices personnels^ nous trouverons encore d'importants auxiliaires dans les moyens indirects de culture morale que nous examinerons à la fin de ce livre.
Les sentiments de la tendance sociale apparaissent^ quoique bien faibles encore^ dès le premier mois de la vie d'un enfant; et déjà ils viennent mettre quelque frein au développement de son égoîsme. Us sont les germes des vertus qui donnent sécurité et bonheur à Thomme appelé à vivre en société^ et même de celles qui le mettent en communion avec son Dieu et qui le préparent à Tétemité. Mais les rapports de l'homme avec ses semblables doivent seuls nous occuper dans ce chapitre.
Autant l'éducation est obligée de prévenir^ de restreindre^ d'étouffer en quelque sorte le développement des penchants de la tendance personnelle , autant elle doit provoquer^ entretenir et stimuler celui des sentiments de la tendance sociale.
Ici donc commence la partie positive de l'œuvre moralisaate qu'elle est appelée à accomplir*
C'est par Tiniluence du cœur d'une bonne mère que nous avons vu Tenfant rece^bir Tintuition de la sympathie et des sentiments divers qui s^y rattachent. Nous avons reconnu que ceux-ci s'accroissent et se fortifient par Texercice^ qu'ils réagissent les uns sur les autres, qu'ils sont unis entre eux par les liens d'un véritable organisme ^ Ces données vont nous fournir les moyens de favoriser leur développement^ et de réaliser ainsi l'éducation de la tendance sociale.
Ces moyens seront nécessairement le contre-pied de ceux que nous avons exposés pour l'éducation de la tendance personnelle. Nous épierons^ pour en profitiT; toutes les occasions de donner à l'enfant l'intuition des sentiments sociaux ; nous évoquerons son amour par notre amour^ sa véracité par notre véracité^ son support par notre support^ etc. Puis nous chercherons constamment à exercer ses vertus naissantes pour les fortifier; mais nous nous garderons bien de leur rien demander qui soit en dehors des limites de leur pouvoir actuel^ de peur de les exposer à des défaites qui les affaibliraient ; ce dernier points d'une extrême importance^ est presque généralement négligé dans la pratique ordinaire de ^éducation ; et cependant des exercices suivis^ gradués et proportionnés aux forces des organes qui les exécutent^ sont aussi indispensables aux progrès de l'ordre moral qu'à ceux de l'ordre intellectuel et de l'ordre physique.
Cette suite > cette gradation, cette mesure dans l^exercice des sentiments moraux , se trouvent réalisés peut la première enfance par les soins d'une bonne mère qui , grâce à l'instinct do son cœur ou à l'eifet naturel des circonstances qui dominent sa positioui observé spontanément les conditions de succès de son œuvre éducative*
Mais dès que cette influence est partagée par d'autres per*
1 Voyez l'« pariiOi livre \U, ob* iii.
sonnes> surtout par des étrangers à la famille, dès que le souci de rinstruction d'un enfant devient la grande préoccupation de ses parents^ dès qu'il faut suppléer aux leçons de la mère par colles de récole^ alors les conditions naturelles du développement de la tendance sociale ne sont plus observées, et les sen* timents tendres et aiFectueux ne tardent point à perdre le mouvement de vie qui avait commencé à les animer»
Pour faire voir comment l'éducation peut poursuivre cette culture organique du cœur dont la tendresse maternelle nous donne l'exemple, comment elle peut, non-seulement lui subor-» donner tous ses autres soins ^ mais encore faire concourir ceux-ci, avec toutes les circonstances ordinaires de la vie, à exercer les sentiments, ou plutôt les facultés, qui sont les organes de la vie morale, il est nécessaire d'examiner séparément chacune de ces facultés. Nous suivrons dans cette étude l'ordre naturel de leur développement tel que nous Tavons reconnu dans la première partie de cet ouvrage, et nous rechercherons successivement les moyens de faire naître et d'exercer l'amour, la reconnaissance, la confiance, la véracité, la compassion, la bienfaisance, le dévouement, la justice, le respect, l'o* béissance, le support et l'honneur.
L'amour doit être à la fois le fondement et le mobile princi^ pal de notre vie sociale comme de notre vie religieuse; quand nous aurons réussi à faire développer ce sentiment dans le cœur de notre élève, nous aurons accompli la plus grandoi la plus importante partie de notre tâche.
C'est par son amour que, dès le commencement | la mère évoque celui de son enfant. Sous ce rapport, nous n'avons rien à lui apprendre, et nous avons tout à apprendre d'elle S Mais il ne suffit pas que l'enfant ait de l'amour pour sa roère^ il faut encore qu'il éprouve ce sentiment pout les autres personnes qu'il voit habituellement autour de lui, pour celles surtout qui lui font du bien. Lorsque, par exemple> il n'aime point les
1 Voyex 1'* partie, litre III, ch« m.
maîtres et les condisciples avec qui il passe la plus grande partie de ses journées^ son cœur se refroidit dans ces relations sociales où les sentiments affectueux n'ont aucune part^ et il devient tiède même pour les affections de famille qui l'avaient ému dès l'enfance. Ceux donc qui^ à un titre quelconque^ sont appelés à s'occuper de l'éducation des enfants^ doivent mettre leur premier soin à se faire aimer d'eux.
Ils y parviendront en suivant l'exemple d'une bonne mère^ c'est-à-dire en aimant tout d'abord leurs élèves^ et en leur donnant constamment des preuves de leur amour. Mais il faut que cet amour soit sincère; un sentiment joué, loin de produire d'heureux effets, ne serait qu'une cause de démoralisation. Or, l'amour ne se commande pas; vous donc qui n'aimez pas les enfants, gardez-vous d'embrasser la carrière de l'édu- * cation , aussi bien n'y trouveriez-vous que la fatigue et le dégoût.
Ils sont rares, heureusement, les hommes qui n'éprouvent aucune sympathie pour l'enfance, qui ne prennent intérêt ni à ses progrès, ni à ses plaisirs. Et lorsque cette sympathie existe, quelque faible qu'elle soit, elle s'augmente rapidement quand on la témoigne à l'enfant de manière à éveiller dans son cœur des sentiments qui y répondent. Ne vous découragez donc point, pour peu que vous sentiez en vous quelques élans d'amour; prenez garde qu'ils ne soient comprimés par les déceptions, par les diflScultés de tout genre que vous pouvez rencontrer; donnez à cette sainte flamme un aliment sans lequel elle s'éteindrait sans retour. Faites comme la mère qui, par ses sourires, par ses caresses, cherche le cœur de son nourrisson jusqu'à ce qu'elle l'ait trouvé. Ainsi vous fortifierez l'amour dans votre propre cœur en même temps que vous l'éveillerez dans celui de vos élèves.
L'affection des enfants pour leur maître est la meilleure garantie de celle qui doit les unir entre eux. On voit sans doute des écoliers se lier d'une amitié à laquelle l'instituteur n'a point de part; mais souvent une pareille amitié n'est fondée que sur
des intérêts passagers , et ces intérêts ne sont pas toujours innocents : à la communauté des jeux vient s'ajouter celle de la ruse et de l'indiscipline^ quelquefois même celle de la fraude^ de la révolte et de l'immoralité. On comprend quel peut être le danger de ces liaisons formées sans le concours du maître et souvent contre lui. Mais lorsque l'instituteur se fait aimer de ses élèvesj alors il est dans sa classe le centre des affections du cœur comme il est celui du développement des intelligences, alors il éveille et il entretient parmi les enfants une amitié désintéressée, pure et sainte, qui est l'un des plus précieux éléments de la culture morale.
L'amour sera donc éveillé dans le cœur de l'enfant, d'abord par sa mère et par les autres membres de la famille, puis aussi par tous ceux qui ont avec lui des relations habituelles; mais une fois éveillé, il a besoin d'être entretenu et fortifié par l'exercice, et ce sont les moyens de l'exercer qui doivent maintenant nous occuper.
L'activité de nos organes moraux dépend beaucoup moins de notre volonté que celle de nos organes intellectuels et de nos organes physiques; aussi ne pouvons-nous point exercer les sentiments du cœur à notre choix et à notre heure comme nous avons exercé les facultés de l'intelligence et les forces du corps.
Quelquefois on méconnaît cette différence, on confond l'expression du sentiment avec le sentiment lui-même, on se contente d'exercer l'enfant à. exprimer ce qu'on voudrait qu'il sentit; c'est alors qu'on l'habitue à cette voix doucereuse, à cette phraséologie sentimentale, qui pour toute sa vie peut-être ne seront qu'un vernis trompeur.
Mais ordinairement on reconnaît que le cœur n'obéit point
à nos ordres ; on en conclut qu'il n'est pas en notre pouvoir
d'en exercer les nobles facultés, et l'on se borne à employer
les moyens indirects d'influence morale : l'exemple, Thabitude,
l'instruction et la discipline.
Nous ne pouvons pas toujours, il est vrai, mettre en œuvre
à volonté les sentiments du cœur; mais il est dans la vie mille occasions qui les excitent^ et dont influence les exercera plus ou moins selon le concours que nous leur prêterons. Nous devons favoriser ces occasions^ nous devons nous efforcer de leur faire déployer tous les heureux effets qui peuvent en résulter.
Ainsi ^ lorsque l'enfant reçoit quelque témoignage d'amour^ nous pouvons souvent contribuer à le lui faire remarquer et comprendre^ de manière à ce que son cœur en soit touché, et le préserver par là de cette habitude^ si déplorable, et si commune parmi les jeunes gens, de recevoir chaque jour des preuves d'affection, de dévouement même, presque sans s'en apercevoir, sans y voir autre chose qu'un tribut qui leur est dû.
Puis, quand un élan de vraie sympathie vient échauffer le cœur de l'enfant, il se trahit par sa contenance, par l'expression de ses yeux, par le timbre de sa voix, et des parents attentifs ne s'y trompent pas; ils peuvent alors soutenir ce noble mouvement, écarter les obstacles à sa durée, et faire revenir avec prudence et avec mesure les circonstances qui l'avaient provoqué.
On nous reprochera peut-être de ne point indiquer d'une manière précise quels sont les moyens d'exercer la sympathie. C^est qu'ils naissent des circonstances mêmes, qu'ils varient avec elles et avec le caractère des enfants, et que leur efficacité tieiit uniquement à leui^ parfaite convenance avec le cas auquel on les applique. Que l'expérience donc vous serve de guide : favoriser tout ce que vous voyez éveiller et mettre en œu\Te les sentiments affectueux de votre enfant; évitez tout ce qui produit un effet contraire.
Ce sera tantôt par un geste ou par un regard, tantôt par une parole, tantôt par l'action, que vous parviendrez à son cœur; mais quand celui-ci sera ému, l'abstention pure et simple sera souvent votre meilleur moyen de favoriser le sentiment qui s'y manifeste. Les élans du cœur ont un ctiractère d'individualité qui demande à être respecté : de même que les vibrations des
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cordes sonores ne s'excitent et ne se renforcent mutuellement que lorsqu'elles rendent des sons en accord parfait ; de même les sentiments du cœur n'exercent dans une autre âme leur
influence souvent si puissante^ que lorsqu'ils y trouvent des sen* timents qui leur correspondent. Lors donc que vous n'êtes point assuré de l'existence de cette parfoite harmonie entre vos im« pressions et celles de votre enfant^ n'allés pas risquer de lui offrir votre sentiment à la place de son sentiment^ votre ém<H tion à la place de son émotion ; n'approfondissez rien alors, mais plutôt ab^nez-vous^ de peur de fbire évanouir dans ce jeune cœur le mouvement de sympathie qui commençait k le réchauf«> fer, et qui pouvait donner à sa vie morale le plus heureux essor.
Ce que nous venons de dire du développement de Tamour s'applique également à celui de la reconnaissance et de la con«fiance ; car ces trois vertus sociales naissent et se fortifient en«semble sous l'influence de cette affection constante qu'on té«> moigne à Tenfant dès son berceau, et qui se manifeste par deb bienfaits toujours renouvelés. Elles seront donc exercées en même temps et par les mêmes moyens.
Mais il est nécessaire que les parents s'assurent de l'existence et des progrès de chacun de ces sentiments ; car ils se corrobo* rent et se prouvent réciproquement, et si l'un d'eux venait à manquer, on aurait lieu de douter de la réalité des deux autres.
L'enfant exprime d^abord sa reconnaissance par «es éotirires, bar il n*a rien d'autre à donner ; mais bientôt il peut y joindre des paroles et même des services ; veilleB alors k ce que cette manifestation reste toujours sincère, à ce que le aentiment du cœur se montre par des actions spontanées et non point seulement par des formules apprises.
C'est aussi dès son berceau qu'on voit l'enftiQt exprimet sa confiance, lorsqu'il étend ses petits bras vers ceux qui sou- Vent d^à l'ont porté avec amour* On devrait phiAtef ites occasions qui se présentent chaque jour pour mettre en œHvre
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ce sentiment; tandis qu^au contraire on évite ordinairement de Texercer pendant le pemier âge. Doit-on s'étonner ensuite de le trouver si faible lorsqu'on a besoin de l'invoquer? La confiance de Tenfant doit s'étendre peu à peu au delà des faits dont il a Texpérience^ car il doit être le germe de la foi^ de cette vertu religieuse dans laquelle réside la vie de l'ftme^ et que les parents ne sauraient cultiver trop tdt ni avec trop de soin.
En cherchant à développer par l'exercice l'amour^ la reconnaissance et la confiance^ il importe de se tenir en garde contre une erreur qui bien souvent suffit pour rendre les efforts des parents non-seulement impuissants pour le bien^ mais encore funestes à la vie morale de leurs enfants. Cette erreur consiste à vouloir mettre en œuvre des sentiments qui n'existent point encore^ du moins avec le degré d'énergie nécessaire pour la manifestation qu'on en attend. Demander trop à l'amour, à la reconnaissance ou à la confiance d'un enfant^ c'est une faute semblable à celle d'un père qui voudrait le faire courir lorsqu'il peut à peine marcher. Eh bien^ c'est une faute qu'on commet sans cesse ; soit parce qu'on méconnaît dans le domaine moral la gradation^ l'enchaînement des progrès, et la proportion nécessaire entre la cause et l'effet^ c'est-à-dire entre la force du sentiment et l'acte par lequel il se montre; soit parce que souvent on confond l'instruction morale avec l'exercice des sentiments.
L'instruction morale^ dont nous parlerons au chap. YIU^ doit être fondée sur la notion absolue du devoir; elle ne comporte ni tempérament ni restriction; elle est tenue de rester fidèle à la loi d'amour de l'Evangile^ de la présenter à l'enfant dans toute sa beauté^ dans toute sa perfection^ et comme un type divin vers lequel il doit tendre malgré sa faiblesse*
L'exercice pratique des sentiments présente d'autres caractères. Ici nous retombons des hauteurs du type dans les basfonds de la réalité; et pour élever les cœurs dans les pures régions de la vie morale^ c'est bien souvent terre à terre que
nous devons placer les premiers degrés de Téchelle. En effets les actes de Ténfant n'ont aucune valeur pour sou développement moral^ s'ils ne sont un effet libre et spontané de ses propres sentiments; et Ton ne doit demander à ceux-ci, même indirectement, que des manifestations proportionnées à leur force actuelle. Mais souvent on veut obtenir beaucoup plus, entraîné par le désir de réaliser promptement le type qu'on s'était proposé, par l'espoir si souvent chimérique de trouver dans le cœur d'un enfant, ou d'en faire surgir tout à coup des vertus toutes formées, par cette erreur enfin qui consiste à croire qu'il faut demander le plus pour avoir le moins. Lorsque, par suite de cet entraînement, on excite l'enfant à des actes que son cœur ne lui inspire point, il arrive de deux choses l'une : ou bien il résiste à toutes les excitations, il se roidit contre les sentiments au nom desquels on lui demande des sacrifices pénibles, et son cœur s'endurcit au lieu de se laisser pénétrer par de tendres affections; ou bien l'enfant fait, soit par contrainte, soit par resfpect humain, ce qu'il ne voudrait pas faire, et il entre dans cette funeste voie d'hypocrisie qui est la mort du cœur.
Lors donc que vous trouvez une occasion favorable de mettre en œuvre les sentiments tendres qui se sont éveillés dans le cœur de votre élève, cherchez d'abord à vous rendre compte de l'état de leur développement; puis, loin de courir le risque de les engager dans une épreuve qui surpasse leurs forces, ne leur demandez aucun effort qui ne soit plutôt au-dessous de ceux dont vous les jugez capables. Profitez alors des avantages de votre position pour mettre l'enfant sur la voie des actes qui peuvent réellement exercer ses vertus naissantes, pour les lui faciliter, pour l'y provoquer même, mais indirectement, et sans porter aucune atteinte à sa liberté morale.
Jusqu'ici nous avons cherché à expliquer comment on peut exercer, dans le cœur de l'enfant, l'amour, la reconnaissance et la confiance, ces trois vertus qui s'y développent ensemble, et .
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qui y naissent pour ainsi dire sous IHnfluenee d'une saite de bienitiits dictés par l'affection. C'est par des moyens semblables, c'est avec les mômes précautions qu'on exercera les autres ver** tus; aussi pouvons-nous maintenant nous borner h exposer les traits particuliers qui distinguent le développement et la culture de chacune d'elles.
La véracité de l'homme est un fait naturel et primordial, car l'enftint n'apprend à connaître la parole que comme un instrument de vérité; et si plus tard le mensonge pénètre dans son cœur^ c'est lorsque le funeste empire de l'exemple et des passions vient faire violence à son sens intime, pour le pousser dans des voies tortueuses dont il ne soupçonnait pas l'existence. Nous avons donc ici une disposition à conserver plutôt qu'à faire nattre ; et nous la conserverons dans le premier âge de la vie en éloignant de l'enfant tout ce qui pourrait lui donner l'idée du mensonge.
Mais pour que cette disposition devienne une vertu, il faut qu'elle acquière la force de surmonter toutes les tentations auxquelles elle sera exposée dans le cours de la vie ; et nous ne pouvons la fortifier qu'en l'exerçant.
La véracité d'un enfant n'est réellement exercée que guand elle se manifeste malgré quelque motif qu'il aurait de nous cacher la vérité. Mais autant cet exercice est salutaire, autant la chute serait funeste. Nous devons donc éviter de placer notre enfant dans une situation où la vérité exigerait de lui un sacrifice au-dessus de ses forces. Exerçons-le à la véracité, c'està-dire habituons-le h dire la vérité, môme contre son intérêt du moment; mais ne l'exposons jamais volontairement à une tentation de mensonge à laquelle nous pensons qu'il ne pourrait résister.
La compassion est dans le cœur de l'homme la base naturelle de la bienfaisance; c'est dire assez l'importance de ce sentiment pour le bonheur de la société. Mais il n'en a pas moins pour notre développement religieux : ce n'est que par la compassion dont notre cœur est capable que nous pouvons, sinon
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coipprendre^ du moins entrevoie Timmeiise compassiou dont Dieu a usé à notre égard^ et entrer ainsi dans la voie chrétienne de la régénération. Aussi les parents pe doivent-ils rien négliger pour que leurs enfants soient compatissants.
Le sentiment qui nous fait souffrir des douleurs d'autrui est facilement compris et partagé par le premier ftge^ mais c'est en l'exerçant qu'il faut l'entretenir et le fortifier. Nous profite* rons donc des occasions si fréquentes^ hélas I où nous voyons nos semblables dans un état digne de pitié ; nous ferons re^ marquer leurs maux à nos enfants^ et ceux-ci s'attendriront avec nous.
Mais la pitié envers les hommes ne suffirait point toujours^ pendant l'enfance^ à un exercice assez habituel de ce sentiment, il faut y joindre la pitié envers les animaux. Nous devons h nos animaux domestiques, non-seulement les soins nécessaires à leur conservation, mais encore tous ceux qui peuvent contribuer à leur bien-être, et la meilleure garantie de l'observation de ce devoir est dans la compassion que nous inspirent [leurs souffrances. Quand votre enfant ne pourra, sans souffrir luimême, voir souffrir le cheval, le chien ou la poule, tout mauvais traitement envers eux lui fera horreur, et il s'associera vo* lontiers aux soins bienveillants que vous leur rendrez. Ce sentiment s'étendra facilement des animaux domestiques k tous les autres, même aux moindres insectes, car voiis ne laisserez point admettre à vos jeunes élèves le sophisme de ces phy* siologistes^ qui affirment que les êtres placés aux degrés inférieurs de l'échelle animale sont peu susceptibles de souffrir parce qu'ils ont le système nerveux peu développé. Que vos enfants s'habituent à respecter la sensibilité dans toutes les créatures auxquelles Dieu l'a départie ; que jamais ils ne tuent sans nécessité une mouche ou une araignée; qu'ils entourent de soins assidus les animaux de toute classe qu'ils voudront élever en captivité pour les mieux observer.
Quand leur compassion pour les souffrances des êtres privés de raison aura été exercée ainsi chaque jour, les souffrances
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de leurs semblables trouveront ce sentiment plus vif et plus profond dans leurs cœurs.
Habituer un enfant à la compassion^ c'est le disposer k la bienfaisance. Cette dernière vertu ne consiste point dans l'aumône seulement : des soins^ des prévenances^ une parole de sympathie^ un regard bienveillant, sont souvent de vrais bienfaits; c'est pourquoi le plus petit enfant peut être chaque jour exercé à la bienfaisance, bien qu'il ne rencontre pas chaque jour un pauvre à secourir, et que rarement il ait quelque chose à donner.
L'exercice de l'aumône, dans notre état de civilisation, n'est d'ailleurs pas exempt de difficultés. Nous devons sans doute faire part de nos biens à ceux qui en ont besoin ; mais nous devons aussi veiller à ce que nos dons reçoivent, sinon l'emploi le plus utile, du moins une destination qui ne nuise point à la société en favorisant les vices qui la rongent. Il faut donc que nous nous tenions en garde, contre les ruses par lesquelles la paresse et l'inconduite savent détourner à leur profit les aumônes que nous destinons à la véritable misère. Mais le petit enfant ne soupçonne pas tant de fausseté ; et l'initier à toutes nos défiances, ce serait risquer d'éteindre dans son cœur les sentiments généreux qui commencent à l'échauffer. Voilà donc une nouvelle raison pour nous, de ne considérer l'aumône que comme un moyen accessoire et extraordinaire d'exercer la bienfaisance pendant le premier âge.
C'est dans la vie de famille, c'est dans les relations de l'enfant avec ses maîtres et ses camarades, que nous trouverons chaque jour des occasions de mettre en œuvre la vertu que nous voulons développer dans son cœur. L'affabilité, la complaisance, l'empressement à rendre le plus petit service, voilà quels seront d'abord ses bienfaits. Quand il en aura contracté l'habitude dès l'&ge le plus tendre, quand ensuite il se sera associé aux secours que vous donnez aux malheureux, il connaîtra la douceur attachée à la bienfaisance, et il sera disposé à la pratiquer toujours selon son pouvoir.
Nous n'avons pas limité la compassion de notre enfant aux souffrances de ses semblables; nous ne bornerons pas davantage sa bienfaisance : nous retendrons à tous les êtres doués de sensibilité. Nous exercerons en lui cette vertu de manière à ce qu'il mette son bonheur^ non-seulement dans le plaisir de son prochain^ mais aussi dans le bien-être des animaux placés sous sa dépendance; nous lui ferons connaître la douce jouissance qu'il peut goûter en sauvant le petit oiseau guetté par un chat, la mouche tombée dans Teau, ou le papillon qui voltige autour de la lampe.
En exerçant ainsi chaque jour la bienfaisance de Tenfant envers les animaux et envers les personnes qui Tentourent, nous fortifierons dans son cœur le désir, le besoin même de soulager, selon son pouvoir, toutes les souffrances de ses semblables; nous le rendrons charitable.
La misère matérielle de Thomme est la seule, que le premier Age puisse comprendre, la seule qui excite sa compassion et sa bienfaisance. Peu .à peu cependant, Fenfant doit apprendre à connaître cette misère morale qui est le grand, le vrai malheur de rhumanité, et dont, hélas ! son pauvre cœur n'est pas exempt. Peu à peu il doit s'accoutumer à plaindre les hommes qui, éblouis par les séductions de cette courte vie, se précipitent vers la tombe sans espoir pour l'éternité. Peu à peu enfin, il doit vouloir, pour les éclairer [et pour les sauver, employer avec courage, avec amour et avec prudence, les moyens d'influence morale que Dieu lui a départis. Cette belle et sainte mission est, il est vrai, au-dessus de la portée de l'enfance; mais c'est dès l'enfance que l'éducateur doit y préparer ses élèves, afin qu'un jour ils soient dignes d'elle.
Quand la bienfaisance est ainsi devenue un besoin du cœur, il n'est pas de difficulté qu'elle ne puisse surmonter; elle finit souvent par triompher de l'égoîsme, au point que l'homme sacrifie son propre bonheur au bonheur d'autrui, alors elle s'appelle dévouement.
Nous l'avons déjà remarqué : les sentiments de l'enfance sont
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peu susceptibles de cette énergie qui élève Pâme jusqu'au dé* vouement; et cependant cette dernière vertu obéit comme les autres aux lois du développement organique des facultés : elle n'apparaît pas toute formée dans la jeunesse ou dans Tàge m{ir, sans avoir passé par une phase de préparation^ sans s'être manifestée dans une certaine mesure, même pendant les années de l'enfance. En effet, si vous examinez Tenfant dans ses meilleurs moments, vous trouverez en lui des élans de générosité, des velléités de sacrifice, qui ne sont autre chose que les germes du dévouement, et qui, aux yeux de l'éducateur, ne sauraient avoir moins de valeur que pour le jardinier les germes des plantes les plus précieuses. De même que celui-ci soigne chaque jour ses semis et ses boutures, leur dispense avec discernement l'eau, la lumière et la chaleur, et veille à ce que tout concoure à leur développement; de môme vous, qui voulez que le cœur de vos élèves devienne capable de dévouement, épiez toutes les circonstances qui le réchauffent, qui lui impriment quelque mouvement vers le sacrifice de lui-môme, efforcez-vous d'en favoriser la durée ou le retour; et dans les jeunes âmes qui vous sont confiées , vous verrez peu à peu se développer une vertu qui paraissait incompatible avec l'égoîsme et la légèreté de l'enfance.
La justice, considérée comme vertu sociale, a sa base dans le sentiment de l'égalité de droits qui existe entre les enfants d'une même famille, d'une même patrie, d'un même Dieu. Ce sentiment est si naturel au cœur de l'homme, qu'il ne s'y évanouit jamais, môme sous la pression des institutions et des faits qui semblent en être la négation; et qu'il y subsiste, malgré les inégalités civiles qui sont restées la condition de tant de peuples, malgré les inégalités politiques qui longtemps encore seront nécessaires au bonheur de plusieurs nations, malgré les inégalités d'éducation, de capacité, de fortune et d'influence qui sont inhérentes à toute société humaine.
Mais en entrant dans la vie, l'homme n'éprouve point d'abord le sentiment de l'égalité; la vérité lui est voilée par sa
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poBition exoeptionnelle de nouveau venu. Ainsi le petit enfant ne se sent l'égal de personpo ; il se trouve à la fois au*des9ous et au*de8su8 de tous ceux qui l'entourent 2 il est au-dessous d'eux par sa feiblesse et son ignorance; il se croit au-dessus d'eux à cause des soins et des prévenances qui, en convergeant vers lui^ exaltent son importance > et souvent^ hélas! son égolsme et son orgueil. Ce n'est point sans souffrance et sans regrets que^ plus tard, désabusé par les réalités de la vie^ il se voit forcé de descendre de son piédestal ; et cependant aloi^i on peut s'étonner de la facilité avec laquelle^ dans son for intérieur, il admet ce principe d'égalité qui le détrône, cette no« tion de justice qu'on invoque devant lui et qui le soumet à la loi commune.
C'e^t un des avantages les mieux reconnus de l'éducation publique, que d'exercer l'enfant à la justice par l'expérience de l'égalité; et les débuts de cette expérience ne sont pénibles que pour celui qui, gâté par la faiblesse de ses parents, n'a trouvé dans la vie de famille aucune préparation à la vie sociale qui l'attend. Et cependant, nous croyons que l'éducation domestique peut faire mieux encore que de préparer l'enfant à l'égalité et à la justice, qu'elle peut et qu'elle doit l'y accou«> fumer et l'y exercer.
Ses premiers moyens d'y parvenir seront ceux que nous avons exposés au chapitre précédent pour combattre le pen» chant à l'orgueil, à l'égoïsmo, à l'esprit de domination, c'est-àdire qu'on ne permettra pas que l'enfant abuse de l'intérêt et de la complaisance que son entourage lui témoigne, pour gôner la liberté d'autrui, pour imposer capricieusement ses volontés, pour se faire servir sans nécessité. Puis on profitera de chaque occasion, soit pour l'accoutumer à se soumettre à tout ce que prescrit la justice, soit pour l'exercer lui-même à la pratique de cette vertu. Ainsi, par exemple, lorsqu'il y aura quelque chose à répartir entre les membres de la famille, les parents ne se borneront point toujours à donner à chacun équitablement sa part; mais quelquefois ils
chargeront l'enfant de faire lui-même cette distribution.
Le sentiment du respect se trouve associé à plusieurs autres vertus sociales; ainsi^ dans les pages qui précèdent^ nous avons cherché à montrer comment on doit exercer Tenfant à respec* ter la vérité et la justice. Nous trouvons donc ici un nouvel exemple de cette solidarité organique qui unit entre eux les pouvoirs moraux^ comme ceux de TinteUigence ou du corps.
Il n'en est pas moins nécessaire de rechercher et de mettre en QQUvre les moyens particuliers de développer et de fortifier le respect dans le cœur des enfants; et cette nécessité est surtout urgente de nos jours^ parce que la vertu qui nous occupe est une de celles qui manquent le plus à notre époque.
L'horreur de notre siècle pour tout ce qui ressemble au ser* vilisme et à Tobséquiosité^ tend à faire disparaître peu à peu le respect même le plus nécessaire à la morale publique et au bonheur de la société : On ne respecte fdus rien, répète-t-on de toutes parts. En effets après avoir retiré aux abus le respect qui longtemps les avait maintenus, on ne s'est point arrêté dans cette voie, et chaque jour on voit s'affaiblir le respect pour les convenances, pour les magistrats, pour les lois et même pour la religion.
C'est en s'attachant d'abord à ce qu'il y a de respectable sur la terre, que le respect de l'enfant s'élèvera jusqu'à l'être infiniment respectable, jusqu'à Dieu. Mais le premier âge comprend difficilement le respect des idées, des sentiments, des institutions, des choses abstraites en général; et c*est par le respect des personnes que nous devons commencer à développer en lui cette vertu, si nous voulons la rétablir dans l'ftme des nouvelles générations.
Les parents d'un enfant sont les premiers objets de respect qui s'offrent à lui ; ici nous devons reconnaître une différence entre la nature des sentiments que le père et la mère inspirent ordinairement à leur enfant. Celui-ci, sans doute, doit les respecter tous deux, et il le peut sans que son amour, sa confiance, son abandon envers eux en soient altérés; mais dans
ses relations avec sa inëre^ c^est un sentiment plus tendre qui domine à l'ordinaire^ tandis que son respect s'adresse plus particulièrement à son père^ en qui il voit la bonté jointe à une force^ à un savoir^ à une puissance qui le rendent à ses yeux un être supérieur.
C'est donc dans les relations du petit enfant avec son père qu^on trouvera les premières occasions d'exercer le respect. Les parents qui voudront bien épier ces occasions pour en profiter, les verront se présenter à eux tout naturellement chaque jour; mais trop souvent ils les évitent ou les repoussent; ils abdiquent volontairement le respect qui leur est dû, croyant par là augmenter la douceur et l'intimité de leurs relations de famille; et ils ne voient pas qu'en renonçant à un moyen naturel et légitime d'autorijté, ils font le plus grand tort au développement moral de leurs enfants.
Vous donc qui comprenez la nécessité de développer le respect dans le cœur de vos enfants, commencez par vous faire respecter d'eux dès leur bas âge; ne laissez perdre aucune occasion d'exercer en eux ce sentiment; et n'oubliez pas qu^me condition indispensable au succès de vos efforts, c'est que toujours vous vous respectiez vous-mêmes devant eux. Plus vos enfants vous respecteront, et plus il vous sera facile de leur apprendre à respecter la vieillesse, la vertu, les bienfaisantes institutions de leur pays, la sainte volonté de leur Dieu.
L'obéissance, que nous considérons comme une vertu^ est souvent un effet du respect ; ce n'est point l'obéissance de fait seulement, c'est aussi celle du cœur; ce n'est point une obéissance forcée, c'est une obéissance volontaire. Elle n'est ni pénible, ni humiliante, car elle consiste moins pour l'homme dans le sacrifice de sa propre volonté, que dans sa disposition à adopter la volonté d'une être qui possède sa confiance.
Telle est l'obéissance que l'éducation doit surtout s'efforcer de développer ; elle y trouvera l'enfance toute disposée, si elle a réussi à fortifier dans son cœur les autres sentiments, de la
414 EDUCATION UOnALB.
tendance sociale. Le pelit enfant^ qui pour ses parents est pénétré d'amour^ de confiance et de respect^ trouve tout simple de leur obéir; il aime leur volonté^ car il la croit d'avance bonne et salutaire; il la recherche^ il l'épie^ il l'interroge du regard avant de se décider. Dans ce cas^ les relations entre les parents et leurs enfants sont toujours pleines de charme^ l'éducation morale se fait en quelque sorte d'elle-tTiéme> elle porte les plus heureux fruits.
Mais, hélus! il est rare qu'il en soit ainsi : trop souvent les penchants de la tendance personnelle viennent arrêter le développement des bons sentiments^ altérer l'harmonie des relations domestiques^ et faire nattre un ftmeste antagonisme entre la volonté de l'enfant et celle qui doit le diriger; trop souvent l'obéissance volontaire fait défaut.
Alors on est obligé de se contenter de l'obéissance de fait; mais on a besoin de l'obtenir^ car celle-ci , bien que par ellemême elle n*ait aucune valeur morale^ est cependant indispensable mi succès de l'éducation. Elle est nécessaire comme moyen ; car sans elle la direction de la vie d'un enfant échapperait à l'éducateur ; elle est nécessaire comme habitude, car^ dans le premier âge surtout, tout acte répété devient habitade^ et dans l'habitude réside une force qu'il faut mettre au service du bien et non point du mal.
Voilà pourquoi il importe d'accoutumer Tenfant à l'obéissance dès son bas âge, lors même que son cœur ne l'y porte point; voilà pourquoi quelquefois il est nécessaire de le contraindre à obéif . •
Nous avons déjà montré qu'en éducation la contrainte est un mal, et qu'il ne faut y recourir qii'en cas de nécessité absolue ; ainsi les parents éviteront autant que possible de donner à leur enfant un ordre qui excite sa résistance. Mais, comme la désobéissance est un mal plus grand encore, quand l'ordre aura été donné, ils le feront exécuter par tous les moyens en leur pouvoir. En d'autres termes : laissez à votre enfant la plus grande liberté possible ; mais dans les cas où Vous croycE de-
voir ordonner^ exigez une obéissance immédiate et complète.
Si les actes d'une obéissance forcée doivent ainsi être évités autant que possible^ il n'en est pas de même de ceux d'une obéissance volontaire; il faut que l'enfant obéisse souvent^ afin de s'exercer à cette vertu et d'en prendre l'habitude. Mais n'allez pas donner des ordres imaginés dans le seul but de mtiltiplier les occasions de cet exercice; votre enfant ne tarderait pas à s'apercevoir de ce qu'ils ont d'arbitraire, et votre influence sur son cœur en serait profondément altérée. Dans le cours ordinaire de la vie de famille^ dans les leçons, les travaux ou les plaisirs de chaque jour, vous trouverez des occasions assez fréquentes pour accoutumer VOs enfants à obéir; et ce sera grftcc à leur obéissance envers vous que vous réussirez à leur apprendre l'obéissance aux préceptes de la religion et aux lois de la société.
Le support, plus encore que toute autre vertu, a besoin pour son complet développement dans le cœur de l'homme, de la divine influence de la foi chrétienne. Mais tout en reconnaissant la suprême importance de l'éducation religieuse, les parents doivent employer les moyens naturels que leur offre la vie de famille à exercer et à fortifier dans le cœur de leurs enfants les divers sentiments de la tendance sociale, lesquels d^ailletirs setVent aussi la cause de la vérité religieuse, même dans cet état de faiblesse et de misère qui est le t)artage des àmcs que la vie évangélique n'a point encore pénétrées.
Voilà pourquoi nous avons dû traiter séparément l'éducation de la tendance sociale; voilà pourquoi nous devons exposer les moyens de développer le support dans le cœur des enfants, indépendaniment du secours puissant que l'éducation de la tendance religieuse peut seule donner à cette vertu.
Le petit enfant est l'objet de tous les soins, de toutes les prévenances; il n'a rien à supporter, rien à pardonner, jusqu'au moment où il se trouve en contact avec d'autres enfants auxquels la conformité de l'âge donne à peu près les inémes goftts, les mêmes exigences. L'exercice du support, pendant
les premières années de la vie^ exige donc^ comme, celui de la justice^ qu'un enfant vive habituellement avec d'autres enfants. Voilà pourquoi; sous ce rapport^ l'éducation réussit ordinairement mieux dans les familles nombreuses; voilà pourquoi souvent elle laisse beaucoup à désirer pour Tenfant qui n'a ni frère ni sœur plus jeune que lui.
Lorsque les occasions de se former à l'indulgence et au pardon manquent ainsi à votre enfant dans la maison paternelle^ mettez- le fréquemment en rapport de jeux ou d'étude avec d'autres enfants de son âge; et dans les mille incidents que ces relations amèneront chaque jour^ vous pourrez l'accoutumer à supporter les défauts de ses petits camarades et à pardonner leurs offenses.
Cet apprentissage se continue tout naturellement dans la seconde période de l'enfance^ lorsque l'école^ le pensionnat ou le collège réunissent un grand nombre de condisciples dans une vie commune qui remplace plus ou moins pour eux celle de la famille. C'est alors à l'instituteur ou au chef de pension qu'il appartient de veiller à ce que le support se développe dans le cœur de ses élèves. Son intervention ^ il est vrai, est moins efficace et moins bienfaisante que celle des parents pendant la première enfance ; mais aussi elle est moins nécessaire : la vie de l'école est déjà une image de la vie sociale ; conune celle-ci, elle a ses frottements qui assouplissent le caractère, elle a ses punitions contre les individus qui la troublent. Ainsi l'écolier ne tarde pas à comprendre qu'il faut qu'il supporte les autres, afin que les autres le supportent. Ainsi, dans une classe bien réglée, il se forme un esprit public, une force de l'opinion, un sens moral de la majorité, qui flétrit l'esprit de rancune et de vengeance, et qui devient pour l'œuvre du maître un puissant auxiliaire.
Ce n'est point envers ses égaux seulement que l'enfant a besoin d'user d'indulgence et de pardon; ses parents et ses maîtres sont loin d'être parfaits, et souvent ils lui font tort, soit par leur négligence, soit par leur faiblesse, soit par leur impa-
tience. Le petit enfant^ heureusement, n'aperçoit point ces défauts, et rillusion qu'il se fait à cet égard est nécessaire au succès de sa première éducation. C'est pourquoi il est du devoir de ceux qui en sont chargés, non-seulement de combattre leurs propres défauts de toutes leurs forces, mais encore de cacher aux enfants ceux qu'ils n'ont pu corriger.
Cependant, quelque soin qu'ils prennent pour paraître irréprochables» ils n'y réussiront pas longtemps ; un moment viendra où ils verront s'ébranler l'illusion qui les rendait parfaits dans l'esprit de l'enfant. Qu'ils n'attendent point alors qu'elle soit complètement dissipée, qu'ils prennent les devants, et qu'ils avouent franchement leurs torts. Le défaut que vous reconnaissez vous-même vous nuira beaucoup moins dans l'esprit de vos élèves, que celui qu'ils découvriront malgré vous; peutêtre même ne vous fera-t-il pas perdre dans leur estime autant que vous y gagnerez par votre franchise.
Lors donc que Tftge, l'expérience et l'éducation ont formé le jugement de votre enfant, lorsque l'instruction chrétienne lui a montré que tous les hommes sont pécheurs, ne craignez point de reconnaître vos torts envers lui, et ce sera pour vous des occasions de l'exercer à cette indulgence et à ce pardon qu'il a si souvent besoin de trouver en vous.
Il nous reste à parler d'un sentiment bien cher aux cœurs français, d'un sentiment qui parfois nous tient lieu de religion pour nous porter à ce qui est beau et grand, d'un sentiment qui a contribué plus que tout autre peut-être à nos gloires nationales, du sentiment de l'honneur.
L'honneur n'est point seulement le désir d'être estimé; c'est plutôt le désir d'être estimable aux yeux de ceux que nous estimons nous-mêmes, et que nous considérons comme les représentants de la conscience publique.
La conscience publique d'une nation est l'ensemble des principes moraux généralement admis; l'homme d'honneur est celui dont la conscience particulière admet ces mêmes principes,
et qui en fait la règle de sa conduite.
L'honneur n'est point un guide aussi sûr que les autres sentiments de la tendance sociale : d'abord parce qu'il n'est pas toujours entièrement indépendant de l'un des éléments de la tendance personnelle^ du désir d'être estimé; puis parce qu'il n'est pas fondé sur une règle morale fixe. Cette règle^ en effet, varie pour l'homme avec le niveau moral de son pays et même avec celui de la société particulière dans laquelle il puise ses inspirations : le sentiment de l'honneur peut chez nous s'attacher à des états bien différents de délicatesse du sens moral; ce qu'il ne nous permettrait pas de faire à nous-même^ il ne le défendrait point peut-être à plusieurs de nos compatriotes ; quelquefois enfin il s'égare avec l'opinion du grand nombre jusqu'à prescrire des actes que réprouvent la morale et la religion.
II résulte de là que l'éducation ne peut pas se borner à développer le sentiment de l'honneur, mais qu'elle doit encore s'efforcer de lui donner la base morale la plus pure en mettant la conscience de l'élève en rapport avec celle des hommes de bien les plus dignes de ce nom.
Nous l'avons déjà remarqué, l'honneur se développe faiblement pendant le premier âge, et ce n'est que dans les années de l'adolescence qu'il 'déploie quelque puissance : c'est que l'enfant se trouve trop différent des hommes faits pour pouvoir modeler sa conscience sur la leur, tandis que dans les camarades de son âge il ne découvre point encore des principes assez solides, assez généralement admis pour qu'ils constituent à ses yeux une conscience publique.
Cependant l'éducation peut préparer et hâter le moment où l'enfant trouvera dans le sentiment de l'honneur une nouvelle force pour faire le bien. Elle peut lui faire remarquer combien il lui importe d'être admis au nombre des honnêtes gens, de ceux dont la parole est crue, dont la promesse vaut un titre, et qu'on ne soupçonnerait pas d'une mauvaise action. Elle peut enfin profiter de mille circonstances pour lui montrer qu'une seule indélicatesse sufl5t à faire perdre à l'homme la conscience
ioUGATION DE LA TENDANCE AELIGIEUSE. 41 9
de sa dignité et le droit à Testime des gens d'honneur.
Ce sont^ grâce à Dieu^ des soins qui parmi nous ne manquent point de la part des parents qui attachent quelque importance à réducation morale de leurs enfants; et c'est pourquoi nous pouvons nous dispenser de donner plus de développement à cette partie de notre sujet.
Nous avons examiné tous les sentiments de la tendance sociale; nous avons montré comment on peut les exercer dans le cœur de l'enfant dès son bas âge ; nous savons que cet exercice est notre seul moyen direct de les développer et de les fortifier.
Mais nous savons aussi que si la tendance sociale peut contrebalancer la tendance personnelle^ elle ne saurait la dominer toujours sans le secours de Dieu ; aussi devons-nous maintenant nous occuper de Téducation de la tendance religieuse.
L'homme qui voudrait moraliser ses enfants par le seul développement de la tendance sociale^ se préparerait d'amères déceptions : nos sentiments envers nos semblables sont trop souvent refoulés par l'indignité de leur objets ou surmontés par ceux de notre tendance personnelle. Sans la religion notre vie morale manque à la fois de force^ de fixité^ de règle et de sanction. Il faut que l'éducation de la tendance religieuse vienne soutenir et compléter celle de la tendance sociale afin d'offrir à l'homme pour toutes ses pensées^ pour toutes ses paroles.
pour toutes ses actions > une règle placée hors des atteintes de ses erreurs et de ses passions^ un but auprès duquel tous ses intérêts terrestres ne sont rie(i.
Bien souvent on se borne à donner aux enfants une instruction religieuse qui n'est |)oint encore l'éducation des sentiments religieux. Il est sans doute indispensable de leur faire connaître les vérités de la religion ; mais cette connaissance ne produit pas nécessairement la force et la vie du sentiment qu'elle parait si propre à inspirer. On peut connaître la religion^ autant du moins que les hommes sont capables de la faire connaître, et conserver un cœur froid envers Dieu. Pour le développement religieux, comme pour tout autre, l'instruction n'est qu'une partie de la tâche de l'éducateur.
L'éducation de la tendance religieuse consiste à développer dans le cœur de l'enfant les sentiments qui s'adressent à son Créateur^ c'est-à-dire l'amour de Dieu, la reconnaissance envers Dieu, la confiance en Dieu ou la foi, le respect pour tout ce qui vient de Dieu, l'obéissance à sa volonté. Ces sentiments ne sont autre chose que ceux de la tendance sociale, élevés et épurés par le changement de leur objets et s'adressant non plus à la créature faible, pécheresse et mortelle, mais au Créateur tout-puissant, saint et éternel.
Les premiers sentiments de l'enfant sont éveillés par sa mère ; et celle-ci se sent heureuse de posséder le cœur de celui à qui elle a donné la vie. Mais une mère pieuse comprend qu'elle est impuissante à faire le bonheur de son enfant, et qu'à cet être chéri il faut un plus saint, un plus puissant protecteur; c'est alors Dieu qu'elle lui fait connaître; c'est jusqu'à Dieu qu'elle s'efforce d'élever les sentiments de son cœur; et c'est ainsi sur la foi filiale de l'enfant que se fonde sa foi en Dieu.
Cependant la connaissance du Dieu créateur, de sa bonté ^ de sa providence, de sa puissance et de sa justice, ne suffit point pour rendre le cœur de l'homme capable d'un amour proportionné à un objet si saint et si grand. Hors de la foi chrétienne, la piété ne nous pénètre point assez pour nous délivrer de la
domination des choses visibles; Tordre naturel du monde physique^ auquel nous sommes assujettis^ nous fait méconnaître Faction providentielle de Dieu sur nous ; l'évidence des causes secondes nous dérobe la vue de la cause première ; nous nous sentons trop éloignés'du Tout-Puissant pour aspirer bien sérieusement à la communion avec lui ; les nobles sentiments qui élèvent notre ftme à son Créateur n'ont ni force ni durée^ et nous retombons aussitôt sous le pouvoir de nos convoitises terrestres.
L'Evangile seul nous fait connaître notre misère morale^ et nous montre THomme-Dieu nous apportant le pardon au prix de son sang^ de ses souffrances^ de ses opprobres. Il ne fallait rien de moins pour toucher véritablement nos cœurs, pour les détacher de la terrre, pour les donner à Dieu. Voilà ce que la philosophie ne pouvait découvrir. Voilà ce qui assure au christianisme une force qui manque aux autres croyances. Voyez le Mahométan, l'Hindou^ le Chinois : ils n'ont point une foi complète dans leur religion, car ils ne croient point à son universalité; leur fanatisme les porte à la haine de Tétranger; ils ne comprennent point un amour fraternel embrassant tous les hommes pour les réunir dans une même foi, dans un même salut; aussi ne les voit-on point se dévouer, comme les missionnaires chrétiens, pour porter la vérité jusqu'aux extrémités de la terre.
C'est donc dans un esprit chrétien qu'il faut développer la tendance religieuse pour qu'elle console lésâmes, pour qu'elle les sanctifie, pour qu'elle les sauve. Et la mère qui veut que ses enfants croissent dans l'amour de Dieu, doit leur faire connaître Jésus, leur sauveur et leur ami.
Le développement des facultés religieuses et la connaissance de l'Evangile ne sufBsent point toujours pour faire un vrai chré* tien; le cœur de l'homme ne peut être réellement touché et gagné par le sacrifice de Jésus, que lorsqu'il sent sa propre misère morale et son besoin de rédemption. Quand donc nous aurons exposé les moyens de développer les sentiments reli-
422 ÉDUCATION MORALB.
gieux dans l'àme de Tenfant^ nous devrons encore montrer ce qu'on peut faire pour que son cœur^ dépouillé de l'orgueil spirituel^ revête cette sainte et profonde humilité^ qui lui est nécessaire pour embrasser la croix de Christ.
La grâce de Dieu^ le secours de son esprit, sont sans doute nécessaires à la sanctification et au salut de nos enfants^ et nous devons prier pour les obtenir; mais notre obligation ne s'arrête pas là. Dieu nous a donné sur leurs jeunes âmes une influence qui^ pour être bornée^ n'en est pas moins incontestable. Malheur à nous si nous n'en usons pas pour développer en eux chrétiennement les facultés religieuses dont nous avons trouvé les premiers germes dans les sentiments de la tendance sociale.
Nous savons que le développement religieux de l'homme, comme celui de tous ses pouvoirs physiques, intellectuels et moraux, est soumis aux lois de l'organisme. Nos facultés religieuses s'accroissent et se fortifient par l'exercice, elles diminuent et s'aiFaiblissent par l'inaction ; elles exercent les unes sur les autres une action réciproque qui établit entre elles une certaine mesure de solidarité; leurs progrès forment un enchaînement continu; enfin quand leur développement s'arrête, leur déclin commence.
Ce sont ces lois qui nous ont indiqué la méthode éducative que nous avons exposée jusqu'ici; ce sont elles qui vont encore nous servir de guide pour l'éducation de la tendance religieuse.
Parmi les sentiments qui appartiennent à la tendance sociale^ il en est qui sont susceptibles de s'adresser à Dieu et de devenir ainsi des vertus religieuses; ce sont l'amour, la reconnaissance, la confiance, le respect et Tobéissance ; nous montrerons tout d'abord comment on peut les développer dans leurs rapports avec Dieu et le Sauveur. Mais il en est d'autres qui, par leur nature même, paraissent ne pouvoir s'adresser qu'à des êtres imparfaits comme nous : ce sont la véracité, la compassion, la bienfaisance, le dévouement, la justice et le support; et cependant ces derniers sentiments n'en jouent pas
ÉDOCATCON DB L* TENDÂNCB BELIGIBUSB. 42-1
moins un râle important dans le développement de notre piété ; nous aurons donc encore à montrer comment l'éducation de la tendance religieuse peut obtenir le concours de ces vertus qu'elle viendra fortifier et perfectionner à son tour.
Nous avons vu que les sentiments d'amour, de reconnaissance et de confiance, provoqués comme vertus filiales dans le cœur de l'enfant par la tendresse maternelle, y apparaissent CD même temps, s'y développent ensemble, et y deviennent peu à peu des vertus sociales. Ce sont ces mêmes sentiments qui prennent successivement le caractère de vertus religieuses et de vertus chrétiennes, lorsque la mère fait connaître à l'enfant son Créateur et son Sauveur.
Parmi ces vertus, il en est une qui doit tout particulièrement nous occuper : c'est la confiance. La confiance est le germe de la foi; la foi est le fondement et la condition nécessaire de tout développement religieux.
Nous avons déjà vu que la confiance du petit enfant pour sa mère peut et doit dépasser les limites de son cicpcrience, et devenir ainsi une véritable foi ; l'enfant qui n'a pas foi en sa mère est bien malheureux, il est en debi — ■■"- — ■"- — ' — "-que Dieu a préparées pour l'éducation c manité. Aussi, que les parents ne l'oul: eux un devoir sacré de mériter la confiai faire tous leurs etTorts pour la possède et l'élever dans leurs cœurs jusqu'au p étroites limites de leur expérience et d< elle revêtira les caractères de la foi.
Alors l'éducation religieuse deviendri a foi en ses parents, il aura foi égalemei et sauveur qu'ils lui feront connaître, el cette foi que dépendra surtout la force gieux d'amour, de reconnaissance, d'ob
Lorsque les vertus religieuses ont é l'flme de l'enfant, il faut les entretenir exercice habituel; le meilleur moyen d'j
4î4 ÉDUCATION MORALE.
Dieu connaît nos besoins mieux que nous-mêmes^ et nos désirs avant que nous lui ayons rien demandé ; Dieu gouverne tout avec une sagesse dont notre intelligence ne saurait approcher. D'où vient donc l'efficacité de la prière pour nous consoler, pour nous fortifier et pour attirer sur nous les bénédictions divines? C'est que la véritable prière^ la prière du cœur, est un acte qui exerce nécessairement nos facultés religieuses, qui par là môme les fortifie, les développe, nous rapproche de Dieu^ et nous fait entrer dans les voies par lesquelles il veut nous rendre heureux. L'homme qui prie Dieu s'adresse à un être qu'il ne peut tromper ; c'est pourquoi il sort en quelque manière de sa vie ordinaire pour se mettre face à face avec la vérité éternelle ; pour un moment du moins, il quitte son orgueil, ses fraudes, ses passions, pour revêtir l'humilité, la sincérité, la sainteté, et il renonce à bien des illusions volontaires pour considérer la réalité de toutes choses.
La prière est donc notre moyen de développement religieux le plus sûr et le plus efficace. Ainsi le premiçr devoir des parents est d'apprendre à leurs enfants à prier Dieu, à le prier de cœur, à le prier chaque jour et pour ainsi dire à toute heure de manière à ce que cet exercice devienne pour eux une habitude si forte, un besoin si réel, que plus tard, ni les orages de la jeunesse, ni les séductions du monde, ni les exemples de Timpiété ne puissent les en détourner.
Les premières prières du petit enfant ne peuvent être que la répétition des paroles de sa mère ; il faut que celles-ci soient choisies avec soin et parfaitement appropriées à l'état de développement de celui qui doit en faire la prière de son cœur; il faut qu'elles n'expriment pas une idée, pas un sentiment, qui ne puissent appartenir à cet âge si tendre ; c'est dire assez la naïve simplicité qui doit être leur caractère. La demande des biens matériels y occupera d^abord une assez grande place; car ce n'est que plus tard, ce n'est que peu à peu que l'enfant comprendra combien les dons spirituels surpassent les dons temporels.
Hais après avoir pendant quelque temps répété les prières de sa mère^ Tenfant doit apprendre à prier de son propre fonds^ c'est-à-dire à se passer d'intermédiaire et à se mettre en quelque sorte en relation directe et intime avec le Père céleste^ dispensateur de tous les biens. Une bonne mère saura préparer et réaliser ce changement : Quas-iu encore à demander à Dieu? dira-t-elle à son bien-aimé; ou bien : De quoi veux-tu encore le remercier ce soir? puis^ quand elle aura réussi à imprimer une activité indépendante au sentiment religieux qu'elle a éveillé dans son cœur^ elle se retirera peu à peu devant ces épancheroents qui^ pour être entièrement libres et sincères, ont besoin d'être secrets. Ainsi, après avoir prié avec son enfant, elle le quittera, en lui disant : Achève maintenant ta prière tout seul, et n oublie rien de ce que tu peux avoir à demander à Dieu,
Pour que la prière exerce son influence salutaire sur notre vie, il faut qu'elle y intervienne par des actes réguliers et fréquents; accoutumez donc votre enfant à prier chaque jour à heures fixes, à son réveil, à son coucher, avant le repas. L'ancienne et respectable coutume de rendre grâces en se mettant à table, n'a que trop souvent dégénéré en vaine formalité; d'ailleurs elle ne s'est maintenue que dans un petit nombre de familles pieuses où le cercle domestique s'ouvre rarement pour faire place à un étranger; aujourd'hui, dans le commerce ordinaire de la vie, les opinions religieuses, les nationalités, les cultes sont tellement mêlés, que parfois une prière en commun y est impossible, et que l'efiTet d'un acte ostensible de dévotion n'y serait rien moins qu'édifiant. Pour conserver en toute circonstance l'habitude de remercier Dieu en commençant son repas, il faut donc que cette habitude soit indépendante de toute manifestation extérieure. C'est pourquoi il importe d'accoutumer les enfants à élever secrètement leur âme à Dieu par un élan de reconnaissance, quelle que soit la société dont ils sont entourés ^
1 NouB ne méconnaissons point ici le devoir du chrétien de confesser sa foi devant les hommes, lorsque les circonstances Ty appellent, ou lorsqu'il peut espérer de leur apporter la paix et la joie dont elle le fait jouir.
Mais telle est la puissance de ce monde pour éloigner nos cœurs de Dieu^ que deux ou trois prières chaque jour ne suf- . fisent point toujours à faire prédominer dans notre vie Fin* fluence du sentiment religieux. Il faut encore que nous portions^ pour ainsi dire, continuellement avec nous la pensée de* la présence de Dieu^ de l'éternité qui nous attend^ du Sauveur qui s'est donné pour nous; et pour y parvenir^ nous devons nous efforcer d'associer la prière à toute l'activité qui remplit notre vie. Cette salutaire habitude est difficile à contracter^ difficile surtout à faire acquérir aux jeunes gens; cependant avec de la persévérance, on peut y réussir. Conseillez à vos enfants de donner une pensée à leur Dieu et à leur Sauveur, à chaque heure de la journée ; qu'ils s'en fassent un devoir, et que ce devoir leur soit rappelé par tout ce qui leur indique qu'une heure de leur vie vient de s'écouler; ce sera tantôt le timbre de l'horloge on de la pendule, tantôt le commencement d'une nouvelle leçon ou d'une récréation; c'est ainsi que peu à peu toute leur existence sera pénétrée des pensées et des sentiments qui doivent faire leur sanctification et leur salut.
Notre moyen d'éducation religieuse le plus sûr et le plus direct consiste donc à donner aux enfants l'habitude de prier de cœur, et de prier sans cesse ; cette habitude, en exerçant leurs sentiments de foi , d'amour, de reconnaissance, de respect et d'obéissance envers Dieu, les maintiendra, les étendra, les fortifiera chaque jour.
Nous avons vu qu'il est d'autres sentiments de la tendance sociale qui, par leur nature, ne sont pas susceptibles de s'adresser à l'Etre parfait : ce sont la véracité, la compassion, la bienfaisance, le dévouement, la justice et le support. Nous devons maintenant montrer comment l'éducation peut trouver, dans l'exercice de ces vertus, un moyen de développement de la tendance religieuse.
Et d'abord ces vertus ne sont qu'un reflet, bien pâle il est vrai, des perfections de Dieu ; par elles l'homme se rapproche en quelque sorte du type divin dont il était l'image en sortant
des mains du Créateur; par elles il devient capable de comprendre un peu mieux un Dieu qui est lui-même vérité, compassion, bienfaisance, dévouement, justice et support; par elles, enfin, il anime son cœur des saintes dispositions nécessaires pour bien prier.
Ainsi, de même qu'à force de tromper les autres, nous nous habituons à nous tromper nous-mêmes sur l'état de notre propre cœur, de même l'habitude de la véracité nous oblige en quelque sorte à nous voir tels que nous sommes; et cet amour de la vérité, quand nous en sommes pénétrés, nous place dans les meilleures dispositions pour adresser nos prières au Dieu de vérité.
Ainsi notre compassion et notre bienfaisance envers les hommes rendent nos cœurs plus susceptibles d'être touchés de l'immense compassion de Dieu pour nous et des bienfaits sans nombre que nous lui devons.
Ainsi nos élans de dévouement nous rapprochent de Jésus, qui s'est dévoué pour sauver ce qui était perdu ; et nos sentiments de justice nous rapprochent de Dieu, qui est la justice éternelle.
Ainsi le support que nous avons pour nos semblables nous rend capables d'apprécier le long support de Dieu à notre égard, et de supporter toutes les épreuves qu'il nous envoie, c'est à-dire de les recevoir avec la résignation et la patience parfaite du vrai chrétien.
Cette propriété de tontes les facultés de la tendance sociale de contribuer à notre développement religieux est un nouvel exemple de la solidarité organique qui unit tous nos pouvoirs; c'est aussi une preuve touchante de la bonté et de la sagesse du Créateur, qui a voulu que toutes les vertus nécessaires au bonheur de Thomme social sur la terre fussent en même temps pour son. cœur des moyens de trouver sa véritable paix et son bonheur éternel.
De là résultent, pour l'éducation religieuse, une précieuse ressource et un devoir sacré. Nous avons déjà vu au chapitre
précédent comment^ par un exercice gradué et soutenu ^ on peut développer et fortifier toutes les facultés de la tendance sociale; quand nous aurons accompli ce devoir^ nous aurons donné à notre élève des dispositions éminemment favorables à ses sentiments religieux^ mais nous n'aurons point encore accompli toute notre tâche. On voit des hommes^ chez qui la tendance sociale est heureusement développée^ rester presque étrangers à toute disposition religieuse ; il semble qu'ils n'auraient qu'un pas à faire pour élever leurs sentiments de la créature au Créateur^ mais ils ne le font pas. Il ne suffit donc point que l'éducation travaille à développer dans le cœur des enfants la véracité^ la compassion et les autres sentiments purement sociaux^ il faut encore qu'elle y cultive ces vertus dans leurs rapports avec Dieu; c'est-à-dire qu'elle en fonde l'obligation sur la volonté du divin Législateur^ et qu'elle l'appuie des préceptes et de l'exemple du Sauveur des hommes.
En associant ainsi le sentiment religieux à l'exercice des sentiments sociaux de votre enfant^ vous fortifierez à la fois dans son cœur ces deux tendances^ et vous les fortifierez l'une par l'autre ; car d'un côté la religion soutiendra ses vertus sociales contre les défaillances auxquelles ne l'exposent que trop la faiblesse et la corruption qu'il trouve en lui-même et dans ses semblables; et de l'autre ses sentiments de véracité^ de compassion^ de bienfaisance^ de dévouement^ de justice et de support^ exercés en vue de Dieu et du Sauveur^ le disposeront à bien prier^ fortifieront par là ses facultés religieuses^ et contribueront ainsi à le faire vivre en vrai chrétien.
En résumé^ nous avons reconnu que^ parmi nos facultés sociales^ il en est qui sont susceptibles de s'adresser à Dieu, tandis que les autres, par leur nature même, ne sauraient trouver d'objet que dans des êtres faibles et imparfaits comme nous; nous avons vu que les premières, en s'élevant de la créature aa Créateur, deviennent des facultés religieuses, que la prière est notre moyen le plus sûr et le plus direct de les exercer et par conséquent de les fortifier; enfin nous avons constaté que nos
ÉDUCATION DE LA TBNDANCB BELIGIEUSE. 429
facultés purement sociales, lorsqu'elles sont développées en vue de Dieu, contribuent aussi à l'éducation religieuse de notre cœur.
Pour fortifier ces dernières facultés, la prière est sans doute encore un moyen efficace et nécessaire, mais elle n'est pas le plus direct. Exercer tes vertus, c'est les mettre en pratique : Vota les reconnaiirez à leurs fruits, a dit le Sauveur.
C'est par des faits que nos enfants doivent montrer qu'ils aiment leur prochain pour l'amour de Dieu ; nous devons veiller à ce que dans leur vie active ils en trouvent de fréquentes occasions, et à ce qu'ils ne les laissent point échapper; nous devons faire tout ce qui dépend de nous pour que, par des
actes spontanés de véracité) de compassion ■'" '" — '-=
de dévouement, de justice et de support, il en plus dans leurs cœurs ces diverses vertu nous prouvant qu'elles reçoivent de leur foi de surmonter la tendance personnelle.
En exerçani ainsi les sentiments religieux les exerçant soit par la prière, soit par un fondée sur les préceptes et sur les exemplt semble que vous ayeï fait tout ce qui est en donner à vos élèves, avec le secours de Dit tienne de l'ftme qui porte en elle la sanct l'espérance et le salut. Souvent cependan efforts ne produire que des effets superficiel la tiédeur religieuse reparaître chaque jour que vous croyiez réchauffés par l'amour div
C'est que vos élèves n'ont point senti toul raie, tout leur besoin de rédemption; c'est reçu le sacrifice de Jésus comme ce bieufait et qui seul peut toucher leur cœur assez pro renouveler.
Ce renouvellement du cœur, dira-t-on, n voir de l'éducation, il ne peut être que l'œuv Ce serait faire une confusion que nous avons
de signaler. Quelle que soit pour notre régénération la nécessité du secours et de la grâce de Dieu^ nous n'en sommes pas moins tenus d'y travailler de toutes nos forces. Or, il est en notre pouvoir, sinon de détruire, du moins de diminuer dans le cœur des enfants les erreurs et les passions qui les empêchent de reconnaître qu'ils ont besoin du Sauveur.
L'orgueil tient le premier rang parmi les obstacles à la régénération chrétienne de Thomme; il est notre principale misère, car il nous aveugle sur toutes les autres; lorsqu'on l'attaque^ il se dissimule, il se transforme de mille manières, il se retranche dans chaque repli de notre cœur, plutôt que de céder la place. C'est pourquoi nous avons tant insisté sur les moyens de prévenir et de restreindre le développement de ce vice dès la plus tendre enfance. Si vous n'avez point failli à ce devoir, vous aurez fait beaucoup pour préparer le succès de la tâche qu'il vous reste à accomplir comme éducateur chrétien.
CSette tâche consiste à faire connaître à votre enfant son propre cœur avec toutes ses misères, à lui faire sentir qu'il a besoin du pardon et du renouvellement que lui offre son Sauveur. Elle est souvent longue; elle demande beaucoup de tact et de persévérance. Pour l'accomplir, il ne suffit pas de reprocher à Tenfant chacune de ses fautes, car le mai est moins encore dans le fait que dans le mobile qui le produit; il faut surtout que vous lui fassiez remarquer le vice, le défaut de caractère, qui le fait faillir et qui chaque jour se retrouve au fond de son cœur comme un tyran qui le maîtrise, qui emporte ses bonnes résolutions et qui le rend maheureux.
Cette étude de soi-même, commencée par vos soins dès l'enfance avec la simplicité qui convient au premier âge, puis continuée sans relâche et prenant chaque année plus de profondeur, finira par produire cette véritable et sainte humilité qui oblige l'homme à se condamner lui-même devant le cri de sa conscience et devant la loi de Dieu, et qui l'amène ainsi à trouver dans la foi chrétienne la paix, la sanctification et le salut.
La volonté est pour rhomme un pouvoir mystérieux, qui semble assujetti à tous ses sentiments, et qui cependant est doué d'une liberté que nous ne pouvons ni nier ni comprendre. En Tétudiant dans la première partie de cet ouvrage, livre III, chap. V, nous avons reconnu en elle une faculté particulière, un organe spécial de notre vie morale, très faible dans la première enfance, mais susceptible d'un développement qui lui est propre et qui peut être favorisé par l'éducation.
Nous devons ici rappeler à nos lecteurs que la volonté, considérée comme organe moral, n'est point cet entraînement de la passion, souvent aveugle comme l'instinct de Tanimal, et qui parfois nous fait vouloir ce que nous sommes forcés de reconnaître contraire à notre devoir et à notre intérêt ; mais seulement cette décision réfléchie qui résulte pour nous d'une conviction intime, éclairée par notre raison et par notre conscience. C'est pourquoi nous disons que l'éducation doit travailler à fortifier la volonté.
En efi*et si parfois nous déplorons la force de volonté que les hommes emploient à faire le nîal, c'est que le sens moral est émoussé dans leur cœur, et que nous prenons en eux l'énergie de la passion pour celle de la volonté. Mais pour peu que l'éducation ait développé nos sentiments moraux, et que nous soyons éclairés sur notre devoir et sur nos vrais intérêts, c'est toujours la faiblesse de notre volonté qui nous empêche de repousser le mal et de nous attacher au bien ; et cette faiblesse de caractère sufSt souvent pour rendre stériles les meilleures dispositions.
432 ÉDUCATION MOBALB.
Les parents et les instituteurs^ lorsque par une éducation conforme aux lois de l'organisme ils travaillent à fortifier la volonté de leurs élèves^ ont d'ailleurs un autre motif de sécurité^ une autre raison d'être assurés qu'ils préparent un instrument pour le bien et non pour le mal. Ils ne fortifient la volonté qu'en l'exerçant^ et ils ne l'exercent qu'en tant qu'elle s'attache au bien^ c'est-à-dire lorsqu'elle est déterminée par les mobiles qui appartiennent à la tendance sociale ou à la tendance religieuse; ils fortifient donc en même temps ces mobiles moraux aux dépens des sentiments vicieux qui auraient pu leur faire obstacle; ils rendent ainsi la volonté forte contre les instigations du mal et docile aux inspirations du bien. Enfin s'ils ne voulaient pas faire eux-mêmes cette éducation de la volonté pour la moralité et pour le bonheur de leurs élèves^ les maximes et les exemples d'un monde corrompu se chargeraient de la faire pour leur immoralité et pour leur malheur.
Quelquefois les parents croient voir dans la force de volonté de leur enfant un obstacle au succès de leurs soins éducatifs; nous croyons que cette erreur vient d'une sorte de confusion sur le sens d'un mot par lequel on désigne la cause de cette résistance que souvent l'enfant oppose à nos désirs : on dit qu'il est volontaire^ quand il n'est que désobéissant^ égoïste^ orgueilleux ou opiniâtre; or la désobéissance^ l'égoîsme^ et l'orgueil sont des vices particuliers dont nous avons déjà parlé; et l'opiniâtreté^ comme nous allons le voir^ n'est qu'un défaut spécial de la volonté.
Après avoir montré comment on peut prévenir et restreindre dans le cœur des enfants le développement de la tendance personnelle^ comment on peut y exciter et y favoriser celui de la tendance sociale et de la tendance religieuse^ il nous reste donc encore à exposer les moyens d'assurer le développement de leur volonté de manière à donner à cette faculté l'énergie sans laquelle tous leurs bons sentiments ne porteraient pas les fruits que nous en attendons.
Et d'abord il est un défaut qui peut sufiire à paralyser notre
BDUCATIOlf DB LA YOLONTÉ. 433
volonté ; c'est la crainte^ lorsque nous dominant au point de nous empêcher, soit de reconnaître nos vrais intérêts, soit de faire notre devoir, elle prend les noms de pusillanimité, de poltronnerie, de lâcheté. La vertu contraire, le couraçe, est donc indispensable à l'énergie de la volonté, et nous devons nous appliquer à la développer dans le cœur de nos enfants.
L'homme a besoin de courage pour surmonter la crainte du danger, de la douleur ou de la mort; il en a également besoin pour mépriser les jugements des hommes lorsqu'ils «'attaquent à la vertu; et ce courage, il le trouve dans une conviction intime de la vérité et de la justice de la cause qu'il a embrassée, comme de la sainteté du devoir qui Ty attache, c'est-à-dire dans la foi. Nous avons donc travaillé déjà à douer nos enfants de cette vertu, lorsque nous avons combattu le développement dans leurs cœurs des mobiles de la tendance personnelle, et lorsque nous y avons favorisé celui des sentiments moraux et religieux, surtout celui de la foi.
Cependant, malgré cette sorte de préparation au courage qui a dû résulter de l'ensemble des moyens éducatifs que nous avons expasés jusqu'ici, il faut encore exercer cette vertu d*une manière particulière et directe, par une succession d'actes gra-* dues dans leur difficulté, c'est-à-dire dans l'intensité de la vertu qiie réclame leur accomplissement.
Pour que cet exercice soit une réalité, il faut qu'il soit provo- 4iué par les circonstances de la vie même de nos enfants; nous ne pouvons donc pas en décider arbitrairement les actes, pas plus que ceux de tout autre exercice moral. Ainsi nous sommes obligés d'épier toutes les occasions qui se présentent pour mettre en œuvre leur courage, de choisir celles qui n exigent pas un effort au-dessus de leur poriée, et de profiter ainsi de ces occasions pour donner à la vertu qui nous occupe cette activité qui peut seule augmenter ses forces.
Quand nous exercerons le courage des enfants dans les diverses sphères où il peut étra appelé à se déployer, nous écarterons un grand obstacle à la puissance de leur volonté, miùs
434 EDUCATION MOnALB.
il nous restera encore à fortifier cette dernière faculté par un exercice direct.
Les circonstances ordinaires de la vie d'un enfant lui offrent chaque jour des occasions d'exercer sa volonté^ et il imparte qu'il en profite pour le développement de cette faculté. L'éducation^ loin de vouloir restreindre ces occasions^ doit donc chercher à les multiplier.
Et cependant^ combien n'est-il pas de parents dont les conseils^ les exhortations et même les ordres^ n'attendent pas le moment où ils pourraient être nécessaires^ et enlèvent ainsi à leurs enfants toute liberté de se décider par eux-mêmes; combien d'instituteurs qui veulent tout régler d'avance^ et qui ne voient point qu'ils n'obtiennent cet ordre extérieur si parfait dont ils se félicitent^ qu'en faisant de leurs élèves de véritables automates ! Si vous voulez que vos enfants^ pendant le cours de leur vie^ sachent faire un bon usage de cette noble faculté de vouloir dont ils auront si souvent besoin^ ne les empêchez point d'en user dès leurs premières années; bornezvous à éclairer leur volonté quand elle en a besoin^ à la ramener quand elle s'égare ; et du moins laissez-lui le champ libre chaque fois qu'elle peut s'exercer sans danger.
Quelquefois l'éducation présente un. autre défaut qui n'est pas moins nuisible au développement de la volonté : il est des parents qui veulent laisser leurs enfants libres de se décider par eux-mêmes et qui ont la prétention de ne point influencer leur détermination ; mais ils se croient obligés de leur faire envisager tous les avantages et les inconvénients de chncun des partis qu'ils pourraient embrasser. Si l'enfant parait prêt à aller à droite^ nos pédagogues lui montrent des raisons d'aller à gauche; s'il veut aller h gauche^ ils lui offrent des motifs pour aller à droite; le pauvre enfant se fatigue^ se trouble^ et finit par être incapable de prendre aucune résolution. C'est encore là une,manière de paralyser la volonté au lieu de l'exercer : en vain vous laissez votre enfant libre de conclure^ si vous vous chargez de faire pour lui toutes les appréciations qui doivent
le décider. Parfois sans doute vous devez Taider de vos conseils et de votre expérience; mais enfin sa détermination doit être le fruit de son propre travail d'investigation.
Souvent encore les parents entravent Texercice de la volontéde leurs enfants^ sans en avoir l'intention^ par une crainte excessive qu'ils ne fassent pas de leur liberté le meilleur usage possible. Us voudraient trouver leur propre maturité dans ces jeunes coeurs^ et ils ne les laissent libres que dans Pespoir qu'ils se décideront comme eux-mêmes se seraient décidés. Alors ils n'épargnent rien pour provoquer secrètement une détermination conforme à leurs vœux^ et ils n'y parviennent quelquefois qu'en enfermant la volonté de leur enfant dans un cercle qui ne lui offre plus qu'une seule issue. Ainsi l'exercice de la volonté est nulle^ parce que la liberté est illusoire.
Lorsque l'éducation^ faussée par les vices que nous venons d'indiquer^ compromet ainsi l'exercice de la volonté d'un enfant^ il n'est pas rare de voir celui-ci^ après avoir paru mal doué pendant bien des années^ changer en peu de temps^ se former et se développer heureusement^ quand parvenu à l'adolescence et sorti de la maison paternelle^ il trouve dans la responsabilité et dans l'indépendance de sa nouvelle vie ce besoin et cette liberté de se décider qui lui avaient manqué jusqu'alors.
En étudiant le développement de la volonté chez les enfants^ nous avons vu que sa faiblesse peut se manifester par des défauts bien différents.
Tantôt leur décision est trop précipitée^ elle n'attend pas qu'ils aient examiné toutes les données sur lesquelles elle devrait s'appuyer, c'est-à-dire qu'alors la volonté précède dans leur âme cette intime conviction dont elle doit être l'effet.
Tantôt ils ne se décident point, quoiqu'ils aient tout examiné; ils savent bien ce qu'ils devraient faire, mais ils n'ont pas la force de prendre un parti ; leur volonté semble engourdie, elle ne suit pas la conviction qui s'est formée dans leur conscience.
Tantôt ils ne savent pas persister dans une décision prise en toute connaissance de cause ; à chaque instant ils remettent
4d6 ÉDDCATION MOltALB.
tout en question ; le parti qu'ils avaient eiinbfifiiâ&é est abandonné pour un parti nouveau que i^uvênt Ils ne gardent pas plus que le premier ; leur volonté ne reste point fidèlement attachée à la conviction qui d'abord Tavait entraînée.
Tantôt enfin ils persistent dans le parti pris^ ators méiù% qu'Us le reconnaissent mauvais; ils n'ont pas la force de prendre une nouvelle décision; et la volonté survit dans leur ftme à la conviction qui l'avait produite.
On comprend que l'éducation de la volonté d'un enfant demande des exercices bien différents selon que c'est l'un ou l'autre de ces défauts qui domine son caractère. Aussi exposeronsnous successivement les moyens de donner à la volonté les qualités qui lui manquent^ soit qu'elle n'attende pas la conviction^ soit qu'elle ne la suive pas^ soit qu'elle ne lui soit pas fidèle^ soit qu'elle lui survive dans l'âme de l'enfant.
Pour abréger^ nous nommerons ces quatre défauts : étourderie^ irrésolution^ inconstance et opiniâtreté.
Il est des vices spéciaux du cœur ou de l'esprit^ tels que l'impatience et l'inattention^ qui peuvent sans doute contribuer à l'étourderie d'un enfant; mais on ne saurait voir en eux la seule cause de ce défaut^ puisqu'ils ne le produisent pas toujours. Nous devons donc souvent considérer l'étourderie comme une disposition particulière^ comme une sorte d'intempérance de la volonté, et pour la cx)rriger, il faut un exercice direct de cette faculté. Cet exercice aura pour but d'accoutumer l'enfant à ne se décider qu'en connaissance de cause^ et de l'obliger ainsi à réprimer son impatience et à surmonter son inattention^ si ces vices jouent un rôle dans le défaut que nous lui faisons combattre.
Rien ne facilite autant la tâche de l'éducateur que de trouver dans le cœur de son élève un désir sincère de se corriger; et pour que votre enfant soit animé de ce désir, il est bon qu'il ait eu à souffrir de son défaut. Ne soyez donc pas toujours prêt à le préserver des fâcheuses conséquences de son étourderîe : laissez-le se brûler les doigts ou perdre son jouet si c'est pa^
buCATION DK U VOLONTi. OU
m hvke, et il eoroprendn & ^ dépens les avanUges de la oirconspeetion.
Puis, quand vous voudrez le meltre à l'œiivre, c'est-à-dire lui faire esanainep préalablement toutes les circonstances qui doivent iaOuer sur sa décision, ayes soin de choisir, parmi les occaàons qui se présentent, celles qui vous permettent de graduer les diOicultés que vous voulez lui faire surmonter. Ne eommencez point par ua cas compliqué de données nombreuses; ne cherchez paa à l'aider par de longues explications; TOUS ne feriez que le fatiguer et le dégoûter. Prenes d'abord quelque question bien simple, el que l'enfant puisse eu peo d'instants embrasser en entier. Un mot doit suffire alors pour l'arrêter dans la décision prématurée qu'il ails lui faire saisir les considérations qui lui écht cisioD meilleure le dédommagera par ses hei ger retard qu'elle a éprouvé; et il sera plus fois k bien examiner une question avant de |
En profitant ainsi de chaque occasion P' enfant à surmonter son étourderie, en grad de maniée à augmenter progressivement les ère, vous verrez peu à peu s'affaiblir et dis] que souvent sans doute l'&ge suffit à corriger n'y prend garde, peut étendre sur la vie e influence.
L'irrésolution est, parmi les défauts de la peut-être nous frappe le plus par ses funesi l'élourderie, il parait souvent dès la premièi ne tend point comme elle k se corriger par 1 chaque année de vie apporte au développem il s'accroît au contraire avec l'Age, si l'éduc slaele, et devient de plus en plus déplorable l'homme de l'enfance à la jeunesse et de 1 mAr. C'est pourquoi il importe de le combati foit ses premières manifestations.
L'irrésolution peut quelquefois être l'effet
438 ÉDUCATION MOBALE.
lente ou d'un caractère craintif; alors elle ne se montre que dans certains cas qui décèlent sa cause et indiquent le remède. Mais quand elle se produit d'une manière constante et indépendante d'un autre vice^ alors on ne peut voir en elle qu'un défaut de la volonté^ qu'une sorte de faiblesse ou d'engourdissement de cette faculté; et pour corriger ce défaut, c'est la volonté qu'il faut exercer.
Mais comment faire agir cette faculté quand elle manque d'activité? comment la mettre en œuvre sans attenter à une liberté qui est la condition même de son existence ? Voilà la grande diflSculté de l'éducation morale; et c'est pour ne l'avoir point envisagée en face^ que trop souvent on abandonne au hasard des circonstances tout ce qu'il y a de plus essentiel dans le développement du caractère d'un enfant.
L'organisme de l'homme est un tout complet; un organe peut y être faible, il n'y est jamais nul, et toujours dans la vie il trouve quelque occasion d'activité. C'est la ressource de la nature pour notre développement, c'est aussi celle de l'éducation.
Quand vous commencez à souffrir de l'irrésolution de votre enfaut, quand déjà effrayé de ses conséquences futures vous pensez sérieusement à la corriger, il est encore mille circonstances où sa volonté se manifeste sans hésitation. Ces circonstances, vous devez les rechercher, les favoriser, les multiplier. Ce sont elles qui donneront à l'organe moral que vous voulez fortifier l'exercice salutaire dont il a besoin.
Mais en même temps il faut écarter les occasions où l'enfant se montre irrésolu. L'irrésolution appelle Tirrésolution; elle se reproduit toujours plus prolongée, toujours plus invincible. Il faut éviter ses crises presque à tout prix. Si l'on y réussit, on laisse à la volonté le temps de reprendre des forces dans les exercices où elle a conservé son pouvoir, et l'on prépare ainsi cette faculté à remporter la victoire.
Le plus sûr moyen d'épargner à votre enfant ses moments d'irrésolution est d'empêcher de se produire les circonstances qui exigeraient de lui un acte de décision au-dessus de ses
ÉDUCATION DE LA VOLONTE. 4 i9
forces. Mais souvent ce moyen est impossible^ souvent vous n'avez pas môme pu prévoir la question qui se présente à lui et qui le trouve incapable de prendre un parti; alors il faut rompre son irrésolution dès qu'elle se manifeste^ il faut faire acte d'autorité, il faut prendre pour lui cette décision qu'il ne sait pas prendre; car il vaut mieux lui enlever pour un moment sa liberté^ que de laisser compromettre la faculté même d'en faire usage.
Quand d'une part vous aurez favorisé l'exercice de la volonté d'un enfant dans les actes qui sont encore en son pouvoir, quand de l'autre vous aurez prévenu ou brisé ses irrésolutions^ vous lui aurez rendu quelques forces contre^ un défaut dont déjà il commence à se déshabituer; alors vous pourrez le lui faire combattre directement. Vous laisserez peu à peu revenir à lui Jes occasions de se décider qui d'abord le trouvaient si faible et que vous aviez prudemment écartées; vous commencerez par celles qui^ en donnant peu de prise à son irrésolution, exigent aussi peu d'efforts de sa volonté; puis, par une gradation bien observée, vous passerez successivement aux positions qui présentent de plus grands obstacles à la décision que vous attendez de lui.
Cette marche paraîtra bien difficile aux personnes qui croient que l'éducation peut consister en une suite de pratiques réglées d'avance; elle semblera peut-être longue et superflue à celles qui ont le bonheur de n'apercevoir aucun vice de caractère chez leurs enfants. Mais les parents qui gémissent d'un défaut de leur bien-aimé ne reculeront point devant un moyen qui peut seul le corriger. La difficulté sera grande, sans doute, quand le mal sera invétéré; mais c'est une raison de plus pour l'attaquer dès ses commencements, et dans cet âge encore tendre où un père et une mère sont la providence de leur enfant, et peuvent en quelque sorte disposer à leur gré toutes les circonstances de sa vie.
L'inconstance de la volonté n'est pas moins funeste que l'irrésolution; mais son apparition dans Fenfance oilre moins de
440 éDOCATlOSI HOBALE.
danger poar ravenir; ear^ de même qne rétourderie^ elte s'explique par des dispositions natarelles au premier âge, qui probablement n'en dépasseront pas les limites. Cette considération cependant ne doit point empêcher les |)arents de faire tous leurs efforts pour corriger ce défaut, car souvent on le voit suivre Thomme jusque dans la vieillesse.
Ici toutefois il est une mesure à garder : l'inconstance de Tenfant dans ses désirs, dans ses goûts, dans ses occupations^ n'est point toujours une inconstance de sa volonté; elle n'est souvent qu'un effet de la faiblesse de ses organes, lesquels ne supportent pas longtemps le même genre d'activité; et son amour du changement n'est qu'une disposition providentielle de sa nature, destinée à prévenir une fatigue funeste à son développement.
Lors donc que l'inconstance de votre enfant n'est qu'un indice de lassitude, respectez-la comme un besoin de son organisation et comptez sur les progrès de l'âge pour la guérir. Mais lorsqu'elle ne présente pas ce caractère, lorsque, se manifestant dans l'intention même et pas seulement dans l'action, elle mérite le nom de versatilité, alors c'est un défaut de la volonté, et vous devez mettre tous vos soins à la corriger.
Pour combattfe dès son commencement l'inconstance de la volonté, nous suivrons une marche semblable à celle que nous venons de tracer, c'est-à-dire que nous écarterons toutes les occasions où se manifesterait le défaut, tandis que nous favoriserons celles où s'exercera la vertu contraire, la persistance de la volonté. Ainsi, dès que notre enfarit aura pris un parti digne d'être approuvé, nous nous efforcerons de le soustraire à toutes les instigations qui pourraient l'en détourner, nous éviterons tout ce qui tendrait à remettre en question la chose décidée; enfin, autant que nous en aurons le pouvoir, nous ne permettrons pas que rien vienne ébranler sa persévérance, et nous lui ferons éprouver, par sa propre expérience, qu'elle est une condition du succès.
Puis, quand nous aurons ainsi rendu quelque force à la per-
éoCCATIOIf DB LA VOLONTÉ. 414
sistanee de sa volonté^ nous reprendrons peu à peu^ pour les lui faire surnnonter graduellement^ les diverses tentations de versatilité que nous avions d'abord écartées de son chemin.
L'opiniâtreté est encore un défaut de la volonté qui souvent, dès la première enfance, vient troubler les joies de la famille et compromettre le succès de Téducation. Excité par tes passions naissantes de la tendance personnelle, il se fait leur instrument et leur appui, et pour la plus faible des créatures il devient même un moyen de domination.
En combattant le développement de Tégoîsme et surtout celui de Torgueil, en exerçant les sentiments d'amour et d'obéissance, on aura fait beaucoup déjà pour prévenir Topiniàtreté. Celle-ci cependant se montre quelquefois indépendante des mobiles qui appartiennent à nos diverses tendances; c'est ainsi qu'il n'est pas rare de voir un enfant persister dans un parti qu'il reconnaît mauvais et dont il souffre; et cela uniquement parce qu'il n'a pas la force d'en prendre un nouveau. Dans ce cas l'obstination est un défaut de la volonté, elle est l'effet d'une sorte de faiblesse de cet organe, et c'est par un exercice direct de la volonté qu'on doit chercher à la corriger.
Plus l'obstination a duré, plus elle est difficile à vaincre; plus ses manifestations ont été fréquentes, plus elle trouvera d'occa* sions de les renouveler. C'est donc dès sa première apparition que les parents doivent chercher à la combattre, et leur pre* mier soin pour l'arrêter dans son développement sera d'en prévenir ou du moins d'en abréger les accès.
Pour les prévenir, ils chercheront à éviter, dans la vie de leur enfant, tout ce qui donnerait aux crises qu'ils redoutent l'occasion de se produire, et ils s'attacheront particulièrement à empêcher le retour des circonstances qui déjà les ont provoquées. Malgré leur sollicitude et leurs soins, ils ne pourront pas tout disposer à leur gré, ils ne pourront pas même tout prévoir, et trop souvent ils verront reparaître des accès d'opiniâtreté, c'est-à-dire des moments où la volonté se roidit contre la raison qui réclame une nouvelle détermination.
44S ÉDUCATION HORALB.
Ces accès qu'on n'a pas pu prévenir^ il faut les abréger; et ce n'est pas par des raisonnements qu'on y parviendra. Pendant ces tristes moments ^ Tenfant est sourd à tous les arguments ; les discours ne feraient que prolonger la crise et la rendre plus insurmontable. Le seul parti à prendre est de faire cessera l'instant la situation qui met en relief un si funeste défaut; un acte d'autorité est donc nécessaire^ et l'on ne doit point hésiter. Mais en quoi consistera cet acte d'autorité? Il serait difficile de le dire d'une manière générale^ et nous ne saurions examiner ici tous les cas qui peuvent se pré* senter.
Si l'opiniâtreté est en même temps une désobéissance^ elle mérite un châtiment^ et il faut l'infliger; mais on le choisira de
manière à mettre l'enfant dans l'impossibilité de manifester
plus longtemps son obstination. Si elle ne s'exerce que dans la sphère des choses permises, il faut plaindre l'enfant et non le punir; on doit alors le traiter comme un être privé de sa raison^ et prendre pour lui une décision dont il n'est plus capable; ainsi l'on mettra fin à la crise ^ parce qu'on suspendra momentanément l'exercice d'une liberté devenue funeste.
Mais après avoir empêché^ autant qu'il est en leur pouvoir^ les accès d'opiniâtreté de leur enfant, les parents doivent encore rechercher les occasions d'exercer sa volonté à changer de direction quand les circonstances l'exigent. Parmi ces occasions, on choisira d'abord celles qui promettent le succès le plus fa* cile^ soit parce que l'enfant n'est point encore fortement atta* ché au parti qu'il vient de prendre^ soit parce que les motifs d'en changer ont pour lui un intérêt trop vif, trop actuel pour n'être pas bien accueillis. Puis on abordera des épreuves plus difBciles, et toujours on les disposera de manière à conserver une sage gradation dans l'intensité des efforts que devra faire la volonté pour se retourner en quelque sorte à l'appel de la raison et à celui du devoir.
Avant de terminer^ nous croyons devoir résumer en quelques mots ce qui concerne l'éducation de la volonté :
La force de volonté est indispensable à l'honnme pour faire le bien, quels que soient les bons sentiments dont son cœur est animé; Téducation doit donô s'efforcer de fortifier cette faculté en l'exerçant dans le domaine de la raison et du devoir.
Le courage est une condition nécessaire de la furce de volonté; il faut donc développer par Texercice le courage de Tenfant, tant dans l'ordre moral que dans l'ordre physique.
Pour que la volonté se fortifie, il faut qu'elle s'exerce dès l'enfance et qu'elle s'exerce souvent; les parents laisseront donc à la volonté de leur enfant toute liberté de s'exercer, tant que cette liberté ne présentera pas de danger sérieux.
La faiblesse de la volonté peut se manifester par quatre défauts divers : tantôt l'action de cette faculté n'attend pas la conviction intime qui devrait la diriger, tantôt elle ne suit pas cette conviction, tantôt, après l'avoir suivie, elle l'abandonne, tantôt enfin elle lui survit dans le cœur de l'homme. L'éducation doit s'attacher à combattre ces défauts dès qu'ils se montrent; elle les combattra efficacement : d'abord en écartant le plus possible les occasions qu'ils auraient de se manifester; puis en exerçant la volonté à la vertu contraire, dans toutes les circonstances pour lesquelles elle possède encore un pouvoir suflSsant; enfin en lui faisant surmonter graduellement, dans Tordre de leur difficulté, les obstacles qui d'abord s'étaient trouvés au-dessus de ses forces.
Jetons maintenant un regard rétrospectif sur les moyens d'éducation morale que nous venons d'exposer :
Par l'éducation de la tendance personnelle, nous avons contenu les mobiles vicieux qui font obstacle au développement des deux autres tendances, et qui entraînent la volonté vers le mal.
Par l'éducation de la tendance sociale et de la tendance religieuse, nous avons exercé et fortifié les mobiles qui portent la volonté vers le bien.
Par l'éducation de la volonté, enfin, nous avons exercé cette faculté de manière à lui donner la force de suivre fidèlement
444 ÉDOGATION MOBALE.
tes salutaires inspiratioas que nous avions préparées pour elle.
Jusqu'ici notre action a toujours été directe^ parce que tou^ jours elle a consisté^ soit à maintenir dans inertie les mauvais penchants^ soit à mettre en œuvre les bons sentiments et les nobles facultés qui appartiennent à notre nature morale.
II nous reste maintenant à examiner nos moyens indirects pour réducation du cœur; ce sont l'exemple, l'habitude, Tio^ struction et la discipline.
MOYENS mSUtEGTS D^DUGATION MOHALE
DB l'KXBMPLB
Le penchant à l'imitation est pour l'homme une disposition naturelle qui se montre dès la première enfance, et qui fait profiter les jeunes générations du savoir-faire acquis par leurs devancières, avant môme qu'elles puissent se rendre compte de leurs avantages. C'est dans les vues de Dieu un puissant moyen d'éducation; et ses effets seraient toujours salutaires, si la conduite des hommes était toujours guidée par la raison et par le devoir.
Mais il existe de mauvais exemples comme il en est de bons, *et malheureusement les uns comme les autres exercent leur influence, soit funeste, soit heureuse, sur notre cœur et sur notre vie.
L'éducation doit sans doute s'efforcer d'entourer Tenfant des bons exemples et de l'éloigner des mauvais; et nous verrons bientôt qu'elle peut beaucoup sous ce rapport. Cependant elle
MOYENS INDIEBCTS D'élHJGATION. DE l'eXEMPLB. 445
ne peut ni ne doit le soustraire bien longtemps au contact du inonde tel qu'il est, c'est-à-dire d'une société où le vice et la sottise se montrent de toutes parts soud des dehors séduisants. L'influence de l'exemple n'est-elle pas ainsi pour le jeune homme un péril plutôt qu'un bienfait? et ne serait-il pas sage de contenir plutôt que de développer chez l'enfant le penchant à l'imitation ? Telle est la question que nous devons d'abord examiner.
Le petit enfant ne sait point encore apprécier sainement le vrai et le faux, le bien et le mal; ses idées sont vagues et incomplètes, sa volonté faible et vacillante; il a besoin de trouver un guide dans l'exemple des personnes qui l'entourent. En môme temps, les parents peuvent disposer assez bien des circonstances, dans la vie de leurs jeunes enfants, pour ne leur montrer habituellement que de salutaires exemples. Le penchant à l'imitation nous parait donc, pour cet ftge si tendre, être à la fois un besoin et un bienfait presque sans mélange. C'est pourquoi, pendant les premières années de la vie, on peut sans crainte le laisser se développer librement, et même l'exciter s'il en est besoin.
Mais plus tard le jeune homme devra se déterminer par des motifs émanant de son propre jugement, de sa propre conscience ; il devra soumettre à leur critérium les exemples divers qui se présenteront à lui; il devra adopter les uns et rejeter les autres. Ici le penchant à l'imitation ne doit plus jouer qu'un rôle secondaire, entièrement subordonné au sentiment du devoir qui a été développé par l'éducation. S'il en était autrement, si à son entrée dans le monde le jeune homme se laissait dominer par l'influence de l'exempte, à quels dangers ne serait-il pas exposé chaque jour?
Le penchant à l'imitation doit donc se modifier; il doit se •restreindre graduellement pendant le cours de l'enfance, et ehez l'adolescent il ne doit plus se montrer qu'après que la raison et la conscience ont parlé. C'est le devoir de l'éducation de préparer et de réaliser ce changement.
La disposition à imiter se règle^ il est vrai^ et se tempère dans une certaine mesure^ par le seul effet du progrès que les années et l'ensemble de l'éducation apportent au développe* ment de l'enfant; mais cette modification^ abandonnée au hasard^ suffit rarement à préserver la jeunesse des dangers qui l'attendent; il faut encore que les parents usent de leur influence pour la favoriser^ pour l'assurer^ pour la compléter.
Dans ce but^ lorsque leur enfant aura acquis quelque maturité de caractère^ ils lui feront peu à peu remarquer les mauvais exemples qu'on ne doit pas suivre; ils l'habitueront ainsi à juger avant d'imiter. Ils seront sans doute obligés de soulever plus d'un masque» de montrer plus d'un revers de médaille; et cependant ils ne doivent pas risquer d'exciter l'esprit de critique et de médisance dans le cœur de leur enfant; aussi leur tâche est ici très délicate^ et ils ne peuvent l'accomplir heureusement qu'en y apportant une extrême prudence et une charité toute chrétienne.
Mais en travaillant ainsi pour l'avenir^ les parents ne peuvent pas négliger le présent ; et s'ils doivent assurer à leurs enfants ce développement du caractère qui un jour sera leur sauvegarde contre la contagion du mal^ ils n'en ont pas moins l'obligation de les entourer» aussi longtemps qu'ils le peuvent, des exemples les plus propres à exercer sur eux une salutaire influence.
L'enfant au berceau montre déjà un instinct d'imitation; déjà son sourire» ses gestes» le son de sa voix» commencent à se modeler sur ce qu'il voit et sur ce qu'il entend. Alors cette disposition est encore sans dangers : il faudrait qu'une mère fût dénaturée pour laisser percer quelque chose de mauvais dans ses relations avec son nouveau-né; même les plus indiflërents n'approchent un berceau qu'avec une sorte de respect, qui réprime en eux l'expression de tout ce qui n'est pas calme» pur et affectueux.
De bons parents s'efforcent de prolonger pendant quelques années rinfluence de cette bienfaisante atmosphère qui seule