‹ La philosophie et la pratique de l'éducationChapitre 60 sur 67 · MOYENS INDIRECTS. DE L*BABITUDB · texte numérisé non relu

MOYENS INDIRECTS. DE L*BABITUDB

non-seulement les instruments matériels de notre activité physique^ mais aussi nos facultés intellectuelles et nos sentiments moraux. Nous avons donc également des habitudes du corps^ des habitudes de Tesprit et des habitudes du cœur.

Considérée sous le rapport du pouvoir qu'elle nous donne^ rhabitude n'est qu'un résultat de l'éducation que nous venons d'exposer et qui consiste à développer et à fortifier, par l'exercice, les facultés de toute nature qui peuvent contribuer à notre perfectionnement et à notre bonheur. Alors elle n'est point proprement un moyen d'éducation, elle en est plutôt un résultat, c'est-à-dire un effet des moyens directs que nous avons employés pour la réaliser.

Mais l'habitude nous donne encore autre chose que le pouvoir, autre chose que l'aptitude, autre chose que l'habileté; elle nous donne aussi des goûts et des répugnances qui influent sur notre volonté, et c*est par là qu'elle devient un moyen indirect de culture morale.

Les habitudes prolongées acquièrent souvent, pour déterminer la volonté de l'homme, une force presque invincible; c'est pourquoi il importe de n'en laisser contracter aucune à l'enfant sans avoir reconnu qu'elle ne peut avoir des conséquences funestes.

Il est des habitudes qui s'attachent directement au bien, et que l'éducation n'hésitera point à favoriser. Ainsi, qui ne voudrait donner à ses enfants des habitudes d'ordre, de travail, d'assiduité, de tempérance, de piété? etc. Pour être des vertus, ces habitudes doivent sans doute résulter du développement des bons sentiments et des nobles facultés du cœur; mais sans avoir ce caractère, elles peuvent néanmoins se produire comme les effets d'une pratique continue imposée à l'enfant par des circonstances indépendantes de son progrès moral ; alors même elles sont susceptibles d'acquérir une certaine force, et capables d'incliner la volonté vers le bien. Dans ce sens, il est donc vrai de dire que l'habitude supplée quelquefois l'éducation. C'est pourquoi, indépendamment de tout ce qu'on doitfaiie

pour former directement le cœur des jeunes gens^ on doit chercher à les placer dans une position qui les oblige en quelque sorte à prendre de bonnes habitudes.

Nous n'avons pas besoin de dire avec quel soin on doit empêcher les enfants de s'habituer au mal; mais il est des habitudes qui^ sans avoir le vice pour première cause, y conduisent peu à peu ; et nous devons prémunir les parents contre leur danger. Quelquefois les circonstances mêmes de la vie d'un enfant lui sont un piégp; quelquefois elles l'engagent à des actes souvent répétés qui deviennent une habitude, un besoin, et qui finissent par vicier son caractère. Combien n'est-il pas de jeunes gens qui sont devenus ou dissimulés, ou paresseux, ou intempérants, par le seul effet des habitudes que leur position leur a en quelque sorte imposées. Il faut donc veiller aussi à ce que les enfants ne soient point placés dans des circonstances propres à leur donner des habitudes dangereuses.

Pour tout ce qui est vice ou vertu, pour tout ce qui entraîne au mal ou conduit au bien, la conduite des parents est nettement tracée ; et ceux-ci, en voyant poindre une habitude dans laquelle leur sollicitude leur fait découvrir l'un ou Tautre de ces caractères, sauront toujours, d'après sa nature ou sa tendance, s'ils doivent la combattre ou la favoriser.

Mais il est des habitudes qui nous paraissent indifférentes, parce que nous n'apercevons aucun rapport entre elles et nos devoirs. Devons-nous les laisser contracter à l'enfant, ou devons-nous chercher à l'en préserver ? Telle est la question que nous avons maintenant à examiner.

Lorsque Ton considère les énormes différences qui existent parmi les hommes quant aux conditions de leur vie, différences qui résultent du climat, de la profession et de mille autres circonstances, on ne comprendrait pas que notre nature ait pu s'y plier, si Ton ne connaissait le pouvoir de l'habitude. C'est grâce à lui que tel se trouve à son aise dans une position qui, pour tel autre, serait absolument intolérable. Considérée sous ce point de vue, l'habitude est éminemment bienfaisante : elle

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nous apprend non-seulement à supporter, mais encore à aimer les conditions de vie dans lesquelles Dieu a voulu nous placer. Toutes les habitudes des enfants qui présentent ce caractère, c'est-à-dire celles qui s'attachent aux circonstances intimement et invariablement liées à l'existence qui les attend; toutes ces habitudes, disons-nous, doivent être envisagées comme bonnes et utiles, souvent même comme nécessaires, et il est du devoir de l'éducation de les favoriser.

Mais parmi nos habitudes, il en est qui ne sont point liées aux nécessités de notre position, et qui fortifient en nous des goûts, peut-être des besoins, que nous ne sommes pas sûrs de pouvoir satisfaire toujours. Elles ont d'abord l'inconvénient de nous exposer à souffrir un jour de leur interruption forcée; mais en outre elles exercent sur notre caractère une fâcheuse influence que nous devons indiquer.

Lorsque nous avons l'habitude de faire chaque jour une même chose, nous la faisons presque machinalement quand l'heure est arrivée, et sans un concours bien marqué de notre réflexion et de notre volonté. Or, s'il existe dans notre vie un grand nombre de ces actions toutes réglées par Thabitude, les facultés qui devaient servir à nous déterminer s'endorment dans leur inaction et perdent peu à peu leur pouvoir. Alors, pour satisfaire la paresse de notre réflexion et de notre volonté, nous cherchons de plus en plus à nous passer de leur service, et nous finissons quelquefois par soumettre à Thabitude toute notre activité.

C'est ordinairement parmi les personnes qui ont longtemps vécu seules qu'on trouve ces esclaves de l'habitude, qui ne peuvent plus vivre avec leurs semblables sans en souffrir et sans leur être à charge. Mais pour ne point atteindre à de pareilles proportions dans toutes les conditions de la vie, le défaut dont nous parlons n'est pas moins susceptible de se développer partout dans une certaine mesure; et toujours il a plus ou moins pour effet de rendre l'homme esclave de ses habitudes et tyran de ceux avec qui il est appelé à vivre.

La disposition à se faire des habitudes est donc fâcheuse en elle-même^ et l'on doit la combattre chez les enfants, dans tous les cas où elle ne s'applique pas^ soit aux intérêts de leur moralité, soit aux nécessités de leur position.

Il est encore un genre d'habitude qui parait n'intéresser que les plaisirs de la sociabilité^ et qui peut exercer une heureuse influence sur la moralité des jeunes gens, c'est l'habitude de la bonne compagnie.

Une bonne éducation de famille, transmise pendant plusieurs générations par des parents de mœurs honnêtes et d'un esprit cultivé, imprime au développement des facultés sociales un caractère particulier qu'il est difficile dedéfmir : c'est une' sorte d'élévation dans les sentiments, de délicatesse dans les procédés, de tact dans l'appréciation des susceptibilités d'autrui, d'aisance et de naturel dans les manières, qu'il ne faut pas confondre avec les formes conventionnelles et variables de la politesse et de l'étiquette, et qui donnent aux relations de société un charme auquel ne renoncent pas volontiers ceux qui l'ont goûté depuis leur enfance. C'est pourquoi l'habitude de la bonne compagnie peut souvent préserver les* jeunes gens des relations qui seraient les plus dangereuses pour leur moralité.

Il n'est pas sans doute au pouvoir de chacun de former ses habitudes dans les salons d'un monde élégant et distingué, et pour le très grand nombre, de pareilles habitudes ne feraient que les rendre ridicules, malheureux, et impropres à la sphère d'activité qui est leur lot ici-bas. Mais les traits qui, à nos yeux, caractérisent la bonne compagnie, n'ont rien d'absolu ; ils sont relatifs aux diverses conditions sociales; ils peuvent se trouver dans tous les états, parce que dans tous on peut rencontrer l'honnêteté des mœurs, et dans une certaine mesure la culture de l'esprit. C'est ainsi que parmi les paysans du moindre village, comme parmi les bourgeois des villes, comme parmi les grands seigneurs, il y a une bonne et une mauvaise compagnie. La bonne compagnie des paysans dédaigne les habitudes plus grossières qu'elle voit au-dessous d'elle, mais

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elle n'apprécie point celles de la bonne compagnie des villes; la bonne compagnie des bourgeois dédaigne les mœurs villageoises^ et n'apprécie pas celle des grands seigneurs; la bonne compagnie des grands seigneurs^ enfin^ dédaigne également tout ce qui n'atteint pas à la distinction dont elle a l'habitude.

Ainsi^ quelle que soit votre fortune^ quel que soit votre état^ quelle que soit votre position dans le monde^ vous avez un choix à faire^ vous avez une mauvaise compagnie à éviter^ vous avez une bonne compagnie à rechercher pour vos enfants.

La bonne compagnie, il est vrai^ n'est pas exempte de vices; mais du moins elle les reconnaît pour ce qu'ils sont^ elle les condamne^ elle les dissimule; et c'est pourquoi les jeunes gens y trouvent en général une confirmation des bons principes qu'ils doivent à l'éducation paternelle.

Quand vos enfants^ en quittant le foyer domestique^ emporteront avec eux le goût de la bonne compagnie^ ce sera pour eux une sauvegarde contre bien des dangers : ils chercheront loin de vous à jouir par moments d'une vie de famille qui remplace celle qu'ils ont perdue; les agréments d'une société honnête et polie^ en remplissant leurs loisirs^ les préserveront de la tentation des plaisirs grossiers; leur développement enfin pourra se poursuivre tel qu'il a commencé sous votre influence^ c'est-à-dire dans la direction du vrai, du beau et du bien.

Nous avons montré le pouvoir des habitudes contractées dès l'enfance pour nous donner des goûts et des répugnances qui exercent souvent une influence décisive sur notre conduite et sur notre moralité. Il en résulte pour les parents le devoir de surveiller avec soin les habitudes de leurs enfants, afin de rompre celles qui pourraient leur être funestes, et de favoriser celles qui leur resteront comme un motif de fuir le mal et de faire le bien.

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Longtemps on a considéré Tinstruction comme le principal, sinon comme le seul moyen d'éducation^ et Ton a payé cher les illusions qu'on s'est faites sur son efficacité. De nos jours encore on compte beaucoup trop sur elle pour former le cœur des enfants^ et bien des personnes seront surprises en voyant que nous la reléguons parmi les moyens indirects de culture morale.

La connaissance des lois de la nature ou des œuvres de l'esprit humain^ celle surtout des vérités de l'ordre moral et de l'ordre religieux^ est sans doute favorable à l'heureux développement de notre cœur ; mais l'expérience de chaque jour nous montre qu'elle ne suffit point à le produire. G*est que nos goûts, nos inclinations, nos sentiments, sont plus forts encore que la logique pour déterminer notre volonté. Voilà pourquoi nous n'avons pu considérer comme moyens directs d'éducation morale, que ceux qui agissent sur le cœur en exerçant ses nobles facultés aux dépens de ses penchants mauvais.

Cependant, pour être indirecte, l'influence de l'instruction n'en est pas moins réelle; bien plus, elle est un complément indispensable de nos autres moyens d'éducation. Car il ne suffit pas à l'homme pour faire le bien d'y être porté par les inspirations de son cœur, il faut encore qu'il possède les vérités qui doivent diriger sa conduite, il faut qu'il ait une règle fixe dans la connaissance de ses devoirs envers Dieu et envers ses semblables.

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