EXPOSITION ET DIVISION DU SUJET
appelée à combattre le premier et à favoriser le second^ ne peut accomplir sa tâche sans connaître la loi du développement de tous les mobiles^ soit bons^ soit mauvais^ qui contribuent à déterminer la volonté.
Nous étudierons d'abord la tendance personnelle qui nous fera connaître le développement du mal; puis la tendance sociale dans laquelle nous suivrons le développement du bien ; enfin la tendance religieuse qui^ par son développement^ nous unit à Dieu^ en qui seul nous trouvons la force de surmonter le mal par le bien.
Mais après avoir reconnu les lois qui président au développement des trois tendances de notre nature^ et par conséquent de tous les mobiles qui sollicitent la volonté^ nous aurons encore à étudier la volonté elle-même.
En effets celle-ci ne se présente pas seulement comme une résultante passive de l'action de tous ces mobiles; elle est ellemême un pouvoir libre^ et un pouvoir variable dans son intensité et dans la constance avec laquelle il reste attaché à ses décisions.
Nous ne voulons point aborder les questions insondables que soulève la liberté morale de l'homme; nous nous bornons à reconnaître le fait.
On a nommé raison une faculté qui tient à la fois du cœur et de l'intelligence^ et par laquelle nous apprécions^ nous comparons^ nous subordonnons les uns aux autres suivant leur nature, les divers mobiles qui sollicitent notre volonté.
La raison éclaire notre âme, mais c'est la conscience qui juge. La conscience est dans nos cœurs la voix qui proclame k devoir tel qu'il résulte de notre éducation, c'est-à-dire de nos notions sur le bien et le mal, de nos principes moraux, parfois, hélas! de nos préjugés. Dans le cœur de l'homme vraiment religieux, la conscience est la voix de Dieu.
Lliomme moral, c'est-à-dire celui qui n'est pas emporté par la fougue de ses passions, trouve dans sa raison et dans sa oonacience le motif déterminant de sa volonté. Mais celle-ci
38 ÉTITDB DU DÉVBLWPrâHEMT MORAL.
peut se inontper décidée ou hésitante, forte ou faible, persiâ* tante ou fugitive, différences qui exercent sur le caractère et sur la moralité une immense influence.
La volonté diffère non-seulement d'homme à homme, mais encore dans le même individu, selon Tâge, las circonstances de la vie et Texercice qui lui est donné. C'est un pouvoir qu'on voit naître chez Tenfant, s'accroître plus ou moins rapidement, tantôt se compromettre et tantôt se régler, souvent diminuer et parfois disparaître presque entièrement.
La volonté, comme nos autres pouvoirs, a donc un dévelop* pement qui lui est propre, qui n'appartient ni à la tendance personnelle, ni à la tendance sociale, ni à la tendance religieuse, et auquel l'éducation doit attacher une immense im«portance. Nous aurons donc encore à étudier le développement de la volonté, avant de pouvoir considérer dans son ensemble le développement moral de l'homme.
Si, en lisant ce chapitre, on était tenté de nous accuser d'avoir noirci le tableau, on voudrait bien se rappeler que, pour étudier le développement de l'amour de soi, nous sommes obligé de faire abstraction des mobiles meilleurs, qui dans la vie réelle en atténuent plus ou moins les effets.
La tendance personnelle comprend : le désir d'être estimé *,
1 Le désir d'être estimé contribue sans doate à développer le noble sentir ment que nous appelons Thonneur, mais il ne le forme point à lui seul. L'honneur consiste moins encore à obtenir l'approbation des hommes qi^à
DÉyEL0PPBIIB9T DB LA TBNDANGB PMfiOraVELLB. 39
le désir de posséder^ le désir des jouissances physiques. Ce& trois disposîtioos étaient nécessaines à la conservation et aux progrès de l'homme sur la terre; aussi peut-on les considéser dans leur principe comme une dispensation bienfaisante du Créateur. On devrait donc s'attendre à les voir^ dans le premier âge du moins, justifiées par Tutilité de leurs manifestations. Mais il n'en est point ainsi.
La tendance personnelle s'annonce par des instincts vicieux qui n'apportent que des éléments de trouble autour d'un berceau où l'on ne rêvait que l'innocence et la paix. Ainsi, l'enfant qui ne mange encore que le lait de sa mère, qui ne sait encore ni marcher ni parler, a déjà remarqué qu'on l'admire et qu'on le sert, et il veut être admiré et servi : il se fait porter ici ou là selon son caprice; il connaît son pouvoir, et il en abuse; si l'on n'obéit pas à l'instant à ses volontés, il pleure, il erie, il s'irrite, et ses accès de colère deviennent souvent d'effrayantes crises nerveuses. Déjà la tendance personnelle aproduit la vanité, l'orgueil, l'opiniâtreté, la colère.
Le vice donc accompagne nos premiers pas dans la vie; fait déploraUe et qu'on ne peut nier, mais fait surprenant qu'il faut chercher à analyser. Examinons donc comment les sentiments vicieux ont été excités dans le^coBur de l'enfant, et comment en si peu de temps ils y ont acquis une si grande puissance.
Tout le monde s'empresse autour du petit enfant : son innocence intéresse; on a pitié de sa faiblesse; on éprouve et on lui témoigne de la sympathie ; mais souvent pour plaire à sa
la mériter, et cette approbation dont il vent que nous soyons dig^nes n'est pas oeUe de toutes le» personnes qui nous entourent, mais seulement eeUe des hommes que nous estimons nous-mêmes comme gens d'honneur. Le sentiment de Thonneur suppose chez celui qui réprouve la conviction qu'il existe dans la société une conscience publique en accord avec la sienne, laqneUe sert de Uen à une sorte de confirérie d'élite qui possède son estime, dont U 86 regarde comme un membre, et dont il ne veut pas sortir. Voilà pourquoi l'honneur appartient beaucoup moins à la tendance personnelle qn'à la tendance sociale; voilà ce qui lui donne sa vertu bienfaisante. Noos ■ous en occuperons an chapitre suivant.
40 inJDB DU DÉVELOPPEMENT MORAL.
mère on lui montre même celle qu'on ne ressent pas> on joue la comédie devant lui^ on le trompe. Puis on ne se borne pas à éprouver et à manifester de la sympathie; on met son orgueil dans cet enfant^ on s'en fait une gloire^ on veut que chacun Padmire; et cette admiration^ tantôt sincère^ tantôt jouée, est bientôt remarquée par lui, et excite aussitôt dans son cœur un sentiment d'orgueil. Alors ce n'est plus à l'amour seulement qu'il attribue les soins qu'il reçoit, c'est à sa propre importance; il se croit en droit d'exiger, et il devient tyran.
Plus l'enfant a d'occasions de jouir de sa vanité par l'admiration dont il est l'objet, et plus sa vanité s'augmente. Chaque mouvement d'orgueil accroît son orgueil; chaque volonté imposée développe son esprit de domination.
Ces sentiments vicieux diminuent au contraire quand le défaut d'aliment les force à rester inactifs. Ainsi, que l'enfant ne soit plus admiré, et sa vanité décroîtra peu à peu ; qu'on cesse d'obéir aux caprices de sa volonté, et son esprit de domination s'affaiblira.
L'orgueil est donc le vice qui apparaît le premier dans la vie humaine; il se manifeste dès la plus tendre enfance, suivi d'un cortège de passions mauvaises; son pouvoir augmente et se fortifie par l'exercice, tandis qu'il diminue et s'affaiblit par l'inaction.
Un peu plus tard, on voit paraître les premiers indices de l'avarice. Le petit enfant comprend très promptement que ses vêtements et ses jouets sont à lui, et le désir de posséder ne tarde pas à se développer dans son cœur. Bientôt il ne veut plus rendre les objets qu'on lui a confiés; il cherche à s'emparer de ceux qui lui plaisent, il voudrait tout accaparer et tout garder pour lui ; ici l'on voit poindre l'avarice.
Dès que l'enfant a réussi à s'approprier un objet, son désir de posséder s'augmente, et il veut s'en approprier d'putres; plus il accapare et plus il veut accaparer. Dans le premier ftge déjà, comme dans le reste de la vie, l'avarice se montre insatiable; elle se fortifie par chacun de ses actes.
DÉVELOPPEMENT DE LA TENDANCE PERSONNELLE. 4t
Mais si, dès ses premières manifestations^ le désir de posséder est maintenu dans de justes limites^ si Ton établit une distinction nette entre ce qui est à Tenfant et ce qui est à d'autres^ alors on voit s'arrêter le développement du vice qui venait de paraître. On peut même habituer un petit enfant à donner libéralement ce qu'il a; et dans ce cas plus il donnera et plus il aura de plaisir à donner.
L'avarice est donc^ comme l'orgueil^ un mobile dont la puissance s'augmente par l'exercice et diminue par l'inaction.
Les divers vices qui tiennent à la sensualité ne paraissent en général qu'après l'orgueil et l'avarice; ils ne se manifestent que successivement^ et souvent à de grands intervalles l'un de l'autre pendant la première période de la vie. Nous les étudierons en suivant l'ordre le plus ordinaire de leur apparition : ce sont la gourmandise^ la paresse^ la délicatesse (c'est ainsi que nous appelons cette recherche incessante de ce qu'il y a de plus confortable en tout^ cette crainte excessive des sensations désagréables)^ enfin l'impureté qui souvent se manifeste dans l'enfance bien qu'elle appartienne plutôt à un autre ftge.
L'enfant à la mamelle ne mange encore que pour satisfaire un besoin; quand il a faim^ il crie; quand il est rassasié^ il s'endort. La gourmandise ne se manifeste que plus tard^ lorsque la variété de sa nourriture lui donne l'occasion de comparer et d'avoir des préférences; lorsque surtout on cherche à lui faire plaisir en flattant son goût par des friandises dont on a bien soin de lui faire remarquer le mérite.
La gourmandise existe en général chez tous les enfants^ mais avec des difl'érences énormes qui tiennent presque toujours à la fréquence plus ou moins grande des actes par lesquels ils s'y livrent. Ainsi ce vice se développe rapidement chez l'en- Iknt qui trouve souvent l'occasion de le satisfaire^ et il parait dormir chez celui dont la nourriture simple et uniforme pourvoit à ses besoins sans exciter sa sensualité.
La paresse n'est pas en général le défaut du premier ftge ; le corps de l'enfant, comme son esprit, le poussent à une conti-
i% ÉTUDE DU DÉVELOPPEMENT HOEAL.
Buelld activité. Mais il lui faut une activité conforme à sa nature^ c'est-à-dire en rapport avec le développement de ses or^ganes et de ses facultés; et souvent^ par un zèle mal entendu, nous voulons lui en imprimer une autre. Nous cherchons^ par exemple^ à faire travailler son esprit quand c'est son corps qui a besoin de mouvement; ou bien nous nous efforçons d'appliquer son intelligence à une étude qui n'est point encore à sa portée. C'est alors bien souvent que nous l'accusons de paresse.
Il faut une règle, il est vrai, dans les occupations et surtout dans les études; et quelque sage que puisse être la règle adoptée, il y a des moments où, pour s'y soumettre, l'enfant doit faflre quelque violence à ses inclinations actuelles. Souvent, dans ce cas, c'est réellement la paresse qui l'empêche de faire cet effort.
Mais enfin si la paresse n'a pas paru pendant les premières années, il est rare qu'elle ne se manifeste pas à l'époque où l'enfant, ayant déjà acquis des forces, doit les employer à un travail régulier.
Alors il cherche à se dispenser, tantôt du travail de l'intelligence, tantôt de celui du corps; parfois il se refuse à tout exercice suivi. Plus il se livre à l'oisiveté et plus il devient faible contre sa paresse; celle-ci croit alors comme une plante parasite et finit par étouffer toute activité, elle augmente son pouvoir en l'exerçant. Mais si, en offrant à l'enfant des exercices mieux appropriés à ses facultés et à ses goûts, on réussit à exciter en lui quelques efforts, quelque activité, si l'on multiplie ainsi les occasions dans lesquelles il surmonte sa paresse, celle-ci diminue de pouvoir à chacune de ses défaites, et finit par perdre son empire en cessant de l'exercer.
A défaut d'un mot qui exprimât mieux notre pensée, nous avons nommé délicatesse une disposition qui tient également à la sensualité et qui nous porte à rechercher pour notre corps les sensations les plus agréables. Cette disposition naturelle, légitime et innocente dans son principe, prend souvent un tel
DÂYBLOPPBIIBNT DB LA TBNDANGB PERSONNELLE. 43
empire sur le cœur de rhomme qu'elle compromet à la f<ns son bonheur et sa moralité; alors elle devient vice. Nous de* Tons donc examiner comment elle se manifeste pendant le premier âge de la vie^ et comment parfois elle se développe jusqu'à produire ses effets les plus pernicieux.
L'enfant au berceau est l'objet de mille soins; on évite tout ce qui pourrait nuire soit à sa santé soit à son bien-^tre ; on veut qu'il soit couché mollement^ que sa peau délicate ne soit recouverte que de vêtements fins et souples^ que son corps n'éprouve qu'une douce température. En tout cela on a raison ; et tant que cette délicatesse est nécessaire^ elle est sans danger; le petit enfant ne la remarque pas; il l'accepte sans y te* nir; ce n'est point ordinairement ce qu'il demande quand il commence à manifester ses volontés; quelquefois même c'est lai qui cherche à s'y soustraire. Ainsi^ par exemple^ le jeune enCamt ne craint point le froid^ il ne demande pas mieux que de s'y exposer^ et souvent la prudence des parents l'en empêche.
Mais le corps de l'enfant ^ en se fortifiant, cesse peu à peu d'exiger des soins aussi minutieux; alors^ dans l'intérêt de sa santé^ il faut lui laisser exercer sa force de résistance contre les impressions du monde extérieur^ et dans l'intérêt de son caractère moral il faut l'habituer à savoir renoncer aux sensations agréables^ supporter la douleur et braver le danger.
Le plus souvent^ c'est quand les soins donnés dans le premier âge ont dépassé; soit en minutie^ soit en durée^ tout ce que justifiait une véritable utilité^ que l'enfant montre cette crainte excessive de ce qui pourrait altérer son bien-être. C'est alorsqu'on le voit rechercher constamment les meilleures places et les choses les plus commodes^ se plaindre de tout ce qui lui cause la moindre gêne^ se désoler à la moindre douleur. Si cette disposition n'est pas combattue par des mobiles plus nobles; elle s'augmente à chacun des actes qui la manifestent; en s'abandonnant aux délicatesses de la vie^ l'enfant leur laisse prendre peu à peu la puissance des besoins réels. Bientôt il ne
ii éTUDB DU DÉVELOPPBHBNT MORAL.
veut plus s'exposer au froid^ il refuse une médecine, il est terrifié à Tidée de se laisser ôter une dent. C'est ainsi que la délicatesse se développe, augmente son empire en Texerçant, et peut finir par dominer tout le cours de la vie. C'est ainsi qu'elle devient un vice qui rend l'homme pusillanime, toujours occupé de lui, toujours tourmenté par la crainte de la douleur, du danger et de la mort, et en fait à la fois un être malheureux et ridicule, à charge aux autres et impuissant pour le bien*
Mais si Tenfant a supporté de bonne heure les impressions extérieures qui ne pouvaient point nuire à sa santé, ces impressions ne lui paraissent point assez désagréables pour faire obstacle à son activité, à ses goûts et à ses devoirs. Il prend plaisir à les braver car il sent que par là il augmente son indépendance et son pouvoir; quelquefois même on est obligé de modérer son jeune courage et de veiller à ce qu'il ne soit pas excité par la vanité. C'est ainsi que la délicatesse disparait peu à peu pour celui qui cesse de s'y livrer, et qu'elle fait place aux habitudes contraires par lesquelles l'homme apprend à se contenter de tout, à mépriser la douleur, à braver le danger et à affronter la mort.
L'impureté, comme les vices que nous venons de nommer, se développe et s'accroît avec les occasions d'exercer son funeste pouvoir, tandis qu'elle diminue par son inaction. Nous croyons que cette vérité sera reconnue sans que nous entrions dans les détails nécessaires pour la démontrer. Nous ferons seulement remarquer que ce vice, lorsqu'il se manifeste avant Tâge de la puberté, est excité par l'imagination plutôt que par les sens. Or l'imagination reste dans l'âme de l'enfant comme une excitation et une occasion continuelles; elle le suit dans la retraite et dans la solitude. Ainsi le vice peut se nourrir et croître dans l'ombre, même sans nouvelle excitation extérieure; et avant que les parents aient remarqué son activité, souvent il s'est établi en maître dans le cœur de leur enfant. Voilà pourquoi il est si difficile à l'éducation de combattre le développement de l'impureté.
DÉVELOPPEMENT DE LA TENDANCE PBfiSONNELLE. 45
Jusqu'à présent^ en étudiant la tendance personnelle, nous n'avons examiné que des vices susceptibles de se développer isolément, de rester jusqu'à un certain point indépendants les uns des autres, et que pour cette raison nous considérons comme des mobiles simples. Mais ceux-ci ne tardent pas à se combiner entre eux pour en produire d'autres qu'on pourrait nommer mobiles composés ; tels sont l'envie, la jalousie, l'ambition, l'opiniâtreté, l'impatience et la colère, vices dans lesquels l'orgueil joue presque toujours le rôle principal, tandis que l'avarice et la sensualité y ont aussi leur part d'influence. Si l'on examine chacun de ces mobiles composés dès ses premières manifestations dans l'âme de l'enfant, si l'on constate les circonstances qui provoquent ou arrêtent ses progrès, on reconnaîtra que tous, comme les mobiles simples, s'augmentent et se fortifient par l'exercice, tandis qu'ils diminuent et s'affaiblissent par l'inaction.
Comme l'orgueil, l'avarice et la sensualité jouent un rôle plus ou moins important dans l'envie, l'ambition, la colère et les autres mobiles personnels composés, il est évident que ceux-ci participent au développement des premiers, qu'ils augmentent et diminuent avec eux. Nous trouvons donc dans la tendance personnelle des mobiles qui se combinent pour en former d'autres; puis il existe entre ceux-ci et les premiers une sorte de solidarité de développement.
Chaque vice en se développant fortifie dans le cœur de l'homme l'amour de soi, et y affaiblit les mobiles meilleurs qui appartiennent aux deux autres tendances. Par conséquent chaque vice nous prédispose à tous les autres et nous rend faibles contre leur domination. Ainsi le développement d'un mobile quelconque de la tendance personnelle contribue en général au développement de cette tendance tout entière.
Cependant, de même que, soit dans l'ordre physique, soit dans l'ordre intellectuel, nous avons reconnu dans certains cas des développements partiels en quelque sorte opposés et se restreignant réciproquement, de même dans la tendance
i6 ÉTUDE DU DÉVELOPPEHENT MORAL.
personnelle nous trouverons des vices dont les exigences sont parfois contraires et ne peuvent alors se satisfaire toutes à la fois. C'est ainsi que souvent Torgueil de Thomme est combattu par son avarice^ ou son avarice par sa sensualité. Alors il faut faire un choix; c'est le vice le plus fort dans notre âme qui obtient satisfaction^ et son pouvoir s'augmente encore de ce triomphe tandis que le vice le plus faible diminue par sa défaite.
Nous avons vu que chaque acte vicieux accroît la force et les exigences du vice qui a été satisfait; il en résulte que tout progrès de la tendance personnelle dans notre âme devient cause et moyen pour lui faire réaliser un progrès nouveau.
Ce développement du mal dans le cœur de l'homme ne procède que par degrés insensibles, parce que chaque acte vicieux ne lui donne qu'un faible accroissement; mais il peut s'y effectuer incessamment dans la volonté par le seul effet de la pensée et surtout de l'imagination, quand bien même il ne se manifeste par aucun acte extérieur; et comme le mal est une cause qui s'augmente par chacun de ses effets, son développement suit une progression croissante dont souvent la rapidité nous étonne. De là vient que parfois nous voyons le vice apparaître tout à coup par des effets effrayants et inattendus; c'est alors une erreur de croire qu'il a grandi subitement ; et si nous avions pu lire dans le cœur du coupable, nous y aurions vu le mal travailler et s'accroître longtemps avant le moment où il s'est manifesté au dehors.
Les mobiles qui dérivent de l'amour de soi ne restent point stationnaires ; chacun d'eux s'accroît par l'exercice de son pouvoir, ou décroit par son inaction. Nous devons donc toujours travailler à restreindre leur empire, sous peine de le voir augmenter. Ainsi, la tendance personnelle n'a pas de temps d'arrêt absolu dans son développement; si elle ne diminue pas, elle augmente, si elle ne perd pas du terrain, elle en gagne.
DÉYELOPPBIfBNT DE LA TBNDAMGB PERSONNELLE. (7
En résumant les résultats auxquels nous sommes parvenus^ nous pouvons établir les règles suivantes :
i. La tendance personnelle se compose de désirs inhérents k notre nature , mais qui ne prennent force en nous qu^après avoir été en partie satisfaits par une première expérience de la vie.
2. Les mobiles qui appartiennent à notre tendance personnelle augmentent et se fortifient par l'exercice de leur pouvoir^ tandis quMls diminuent et s'affaiblissent par son inaction.
3. L'action de Tun de ces mobiles contribue plus ou moins au pouvoir des autres^ et au développement de la tendance personnelle tout entière.
A. Tout progrès de cette tendance devient pour elle cause et moyen de réaliser un progrès nouveau.
5. Ces progrès forment un enchaînement continu et sans lacune dont les degrés sont insensibles.
6. La tendance personnelle n'a pas de temps d'arrêt absolu dans son développement; si elle ne diminue pas^ elle augmente.
Or^ ce sont là précisément les lois de tout développement organique^ telles que nous les avons reconnues et formulées en étudiant l'homme physique et l'homme intellectuel. Ainsi les mobiles vicieux jouent, dans le développement de la tendance personnelle, le même rôle que les organes physiques dans le développement de notre corps, le même rôle que les facultés dans le développement de notre intelligence. Ainsi donc nous pouvons dire, tout en réservant la nature spirituelle et morale du sujet qui nous occupe :
La disposition au mal^ représentée dans l'homme par sa ten« dance personnelle, est un tout organisé; en sorte qu'il y a un organisme de la tendance personnelle, comme il y a un organisme physique et un organisme intellectueK
48 ÉTUDE DU DÉVELOPPEMEfrr MORAL.
Les mobiles vicieux sont les organes de la tendance personnelle.
La loi de tout développement organique préside aussi au développement de la tendance personnelle.
Nous montrerons l'importance de ces données quand nous aurons étudié les autres parties du développement moral.
DÉVELOPPEMENT DE LA TEin)ANGE SOCIALE
La tendance sociale ^ quand on examine ses manifestations chez les enfants^ parait être naturellement plus faible et plus fugitive que la tendance personnelle; cependant elle se montre aussi dès le berceau. Pour signaler sa première apparition, nous laisserons parler Madame Necker de Saussure :
a On peut s'étonner du peu dé connaissances qu'il faut à l'enfant pour que son sens moral se développe. Avant qu'il se soit encore servi de ses mains, et qu'en saisissant les choses qu'il voit il se soit convaincu de la réalité de leur existence, un objet est sorti pour lui du nuage qui enveloppait l'univers. Cet objets c'est une physionomie expressive, un visage qui sourît à l'enfant. A cette nouvelle apparition, son âme s'est élancée vers une autre âme ; il a reconnu son semblable quand il ne discernait rien encore. Ainsi s'annonce la sympathie, instinct étonnant, divination merveilleuse qui, dès le commencement, indépendante de l'expérience, initie l'âge le plus tendre à ces mystères du cœur qu'aucun flge n'approfondit ^ »
t Education progressive, 1. 1, p. 894.
DéVELOPPBHBNT DE LA TENDANCE SOCIALE. 49
En effet , ce premier sourire par lequel Tenfant répond au sourire de sa mère n'est autre chose que Texpression de la sympathie qu'il éprouve en reconnaissant la sympathie dont il est Tobjet ; la nature de ce sentiment et sa spontanéité chez Fenfant au berceau ne permettent de l'attribuer ni à l'expérience^ ni au raisonnement; il faut donc que l'âme humaine soit douée d'un pouvoir spécial pour le reconnaître et pour le partager; ce pouvoir est l'intuition morale.
Toutes nos vertus sociales procèdent de la sympathie^ et sont comme elie^ à leur origine^ un effet de l'intuition morale. Nous signalerons rapidement leurs premières manifestations dans notre âme; nous les découvrirons encore en observant les relations de la mère avec son enfant.
C'est un sourire de sympathie qui donne à la physionomie du petit enfant sa première expression de bonheur; ainsi se révèle dès le berceau le pouvoir suprême des sentiments moraux pour la félicité de l'homme. Heureux dans cette communion de leurs âmes^ la mère et son nouveau-né en recherchent et en multiplient les occasions. Peu à peu l'enfant applique son attention naissante à interpréter mieux la sympathie qu'on lui témoigne> et il éprouve plus distinctement chacun des sentiments dont elle se compose.
Ainsi, bientôt il comprend l'amour que sa mère a pour lui,
et il y répond par Vamour; il voit en elle une bienfaitrice, et
son cœur ressent la reconnaissance; en même temps la constante
sollicitude de cette bonne mère et l'idée que l'enfant se fait de
son pouvoir excitent en lui la confiance^ première manifestation
de la foi. Lorsque enfin le langage vient lui faciliter l'édiange de
ses idées, il voit que sa mère dit la vérité, et il dit la vérité.
La véracité est, quoi qu'on en dise, une disposition primordiale
et naturelle, et l'enfant la conserverait bien plus longtemps s'il
Toyait toujours la vérité respectée autour de lui. 11 faut, en
effet, que les passions apportent une bien violente perturbation
dans une jeune âme pour que le mensonge y trouve sa raison
d'être.
50 ÉTDDB DD DÉVELOPPEMENT HORAL.
Cette sympathie^ que la mère a su éveiller dans le oœur de son enfant, s'étend bientôt aux autres membres de sa famille^ puis peu à peu aux habitués de la maison. Ainsi l'amour, la reconnaissance, la confiance, la véracité, que nous avons vues naître comme vertus filiales, deviennent aussi successivement des vertus domestiques et des vertus sociales.
Mais la sympathie a d'autres effets encore : elle transporte en quelque sorte notre être dans un autre être pour nous faire jouir de ses joies et souffrir de ses douleurs; ainsi elle produit la compassion, d'où résulte le désir, le besoin de soulager les maux d'autrui, c'est-à-dire la bienfaisance; puis quand ce désir est assez ardent pour nous porter au sacrifice de nous-mêmes, il produit le dévouement.
Grâce à l'influence ei à l'exemple d'une bonne mère, l'enfant éprouve de bonne heure des sentiments de compassion et de bienfaisance ; puis lorsqu'il se sent l'objet d'un imn>ense dévouement, il a parfois lui-même des lueurs de dévouement. Ces trois vertus procèdent donc encore de la sympathie, et peuvent se manifester dès le premier âge de la vie.
Les différents sentiments qui appartiennent à notre tendance sociale sont autant de mobiles qui concourent à déterminer notre volonté; et si leur action reste souvent inefficace, c'est que souvent aussi elle se trouve opposée à l'action des mobiles de notre tendance personnelle.
La DAoralité cependant n'exige point le sacrifice complet de la tendance personnelle à la tendance sociale; et celle-là, dans ce qu elle a de légitime, doit concourir avec celle-ci à déterminer notre volonté. Les préceptes chréUens : Aimez voire prochain comme vous-même, ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît, indiquent plutôt une sorte de pondération entre ces tendances, pour laquelle les mobiles per* sonnels ont aussi leur rôle à jouer. Mais, pour parvenir à cette pondération, nous avons besoin d'une règle, et Dîeu nous l'a donnée dans le sentiment de la justice, c'est-à-dire d'une sorte d'égalité de droits entre nous et nos semblables. Ainsi la mère.
en distribuant des faveurs^ donne à chacun sa part^ et invoque la justice; et l'enfant ayant admis la notion avec le mot qui l'exprime^ croira devoir imiter sa mère lorsqu'à son tour il aura quelque chose à donner. De même aussi^ en voyant la propriété respectée^ soit dans ses mains^ soit dans celles des autres^ Tenfant acquiert spontanément une notion de justice^ et il dit en lui-même : A chacun le sien.
Il est un autre sentiment qui^ du moins dans ses premières manifestations^ dérive aussi de la tendance sociale^ c'est le respect. L'enfant voit dans ses parents^ dans son père surtout^ la bonté unie à la puissance^ au savoir^ à la fermeté; il n'aperçoit pas encore les ombres du tableau ; il reconnaît l'immense supériorité de ceux qui prennent soin de lui^ et il les respecte. n faut que l'enfant s'habitue de bonne heure à respecter ce qui^ autour de lui^ est digne de respect^ afin de savoir respecter toujours la vertu^ la vieillesse^ les institutions bienfaisantes de la société. TI faut que le respect s'attache d'abord à ce qu'il y a de respectable sur la terre, pour pouvoir ensuite s'élever à Dieu, qui seul est digne d'un respect absolu.
C'est par intuition morale que le petit enfant admet sponta* nément comme légitime l'autorité de ses parents, mais la confiance et le respect qu'il éprouve pour eux contribuent puissanunent à la lui faire accepter. Ces sentiments le disposent à t obéissance y c'est-à-dire au sacrifice de sa volonté propre à la volonté d'un être meilleur, plus éclairé, et qui ne veut que son bonheur. On voit que nous ne nous occupons ici que de l'obéissance volontaire, la seule qui appartienne à la tendance sociale et qui soit un élément de la vie morale. Trop souvent, il est vrai, l'enfant n'obéit que par crainte, c'est-à-dire, parce qu'il préfère le sacrifice de sa volonté au châtiment qui le menace; celle obéissance forcée n'est donc autre chose que le résultat d'an choix entre dçs mobiles qui appartiennent à sa tendance personnelle; elle n'est que l'effet d'une sorte de contrainte morale, qui parfois peut être pour l'éducation un instrument nécessaire, mais qui n'est jamais un moyen direct de culture
52 ÉTUDE DU DÉVELOPPj^HENT IIOBAL.
morale, parce qu'elle ne met pas en œuvre une vertu.
Cependant Tenfant ne l'accomplit pas toujours^ ce devoir de l'obéissance qu'il a été forcé de reconnaître; souvent il offense ses parents, et souvent il trouve en eux indulgence et pardon. Il apprend alors, et par leur exemple, et par leurs leçons, qu'il faut savoir supporter les offenses et les pardonner. Cette disposition à l'indulgence et au pardon est encore un des éléments de la tendance sociale, et pour la désigner par un seul mot, nous l'appellerons le support.
Peu à peu l'enfant aperçoit, parmi les personnes qu'il aime et qu'il respecte, une communauté d'idées et de sentiments pour approuver ce qui est bien et pour blâmer ce qui est mal. Cette conscience commune à tous les hommes qu'il estime, il en fait celle de toute la partie saine de la société, et il l'adopte aussi pour lui. Il voit le mépris tomber sur ceux qui ne respectent point cette conscience; il ne veut pas l'encourir, il ne veut pas même le mériter; il veut rester estimable, il ne veut pas sortir du cercle honnête auquel il se fait gloire d'appartenir. Un nouveau sentiment vient réchauffer son cœur et le pousser vers le bien, c'est celui de l'honneur.
L'honneur peut se montrer dès l'enfance, bien qu'ordinairement il ne déploie sa puissance que dans un âge plus avancé. Souvent, hélas ! il s'égare avec l'opinion des hommes qui l'inspirent; mais il n'en est pas moins en général un noble stimulant pour le bien, une précieuse garantie contre le mal.
Nous venons de voir comment chaque vertu de la mère éveille dans le cœur de l'enfant le germe de la même vertu, comment tous les sentiments de la tendance sociale apparaissent dès le premier âge, indépendants de la sensation et du raisonnement.
Ainsi donc que nos sens perçoivent les impressions de la nature physique, de même notre âme perçoit les impressions de la nature morale; ainsi que c'est l'intuition des sens qui nous fait connaître le monde matériel, de même c'est Tintuition de l'ftme qui nous initie au monde moral.
Dans l'étude qui précède, nous avons reconnu tous les mobiles moraux qui appartiennent à la tendance sociale ; nous avons indiqué autant que possible Tordre de leur apparition ; ce sont Tamour, la reconnaissance, la confiance, la véracité, la compassion, la bienfaisance, le dévouement, la justice, le respect, l'obéissance, le support et l'honneur.
Maintenant nous allons les voir à Tœuvre, les suivre dans leurs phases, rechercher comment ils opèrent, comment ils se • combinent, comment ils croissent ou diminuent dans le cœur humain. Cest ainsi que nous parviendrons à reconnaître la loi du dé^-eloppement de notre tendance sociale.
Transportons-nous près du berceau d'un enfant, dans une de ces maisons où Ton ne connaît ni la misère, ni la richesse, mais seulement cette heureuse aisance que donne un petit patrimoine joint à un travail assidu. On ne voit là ni gouvernante, ni bonne, ni nourrice; aucun aide mercenaire ne vient s'y placer entre la mère et son enfant. Celui-ci dort dans son berceau , surveillé par une sœur aînée ou par un grand-père infirme, tandis que sa mère va et vient pour vaquer aux soins du ménage.
Mais de faibles cris se font entendre; c'est l'enfant qui se réveille; vite on va appeler la mère; celle-ci accourt auprès de son nourrisson, et, tandis qu'elle l'enlève avec précaution pour lui donner son repas, elle lui cause, elle lui sourit, elle lui fait mille petits signes de tête; mais l'enfant n'aperçoit rien, il ne veut que manger, et il ne cesse ses cris qu'en prenant le sein; il ne manifeste encore que les instincts de la vie animale.
Cependant la mère ne se décourage point; elle ne cesse point de s'adresser à son enfant comme à une créature intelligente et sensible. Dans ce corps, où Ton ne voit encore que les apparences de la brute, elle attend une âme humaine, elle la recherche, elle l'appelle par tous les témoignages d'amour qu'elle peut lui adresser. Un jour enfin, le petit enfant fixe ses yeux sur ceux de sa mère, et soudain un sourire d'affection et de
joie illumine sçn visage. Il y a dans ce sourire tout un monde d'amour^ de bonheur, de récompense pour celle dont les soins ont été si assidus et qui alors seulement commence à posséder réellement son enfant, à le posséder par le lien des âmes, par le sentiment. Cent fois par jour elle renouvelle répreuve pour jouir de cette douce entente, et chaque fois elle obtient un sourire plus significatif et plus empreint d'affection. L'amour ^ s'accroît dans le cœur de l'enfant, et par celui qu'on lui témoigne, et par celui qu'il exprime lui-môme dans sa sincérité; sa faculté d'aimer s'augmente en s'exerçant.
Bientôt la nouvelle de ce premier sourire s'est répandue dans toute la famille, et chacun veut le voir, et chacun tour à tour veut l'obtenir pour lui-même; mais l'enfant n'en est pas encore prodigue, il ne sourit qu'à ceux qu'il aime, et il n'aime que ceux qui souvent déjà, en lui rendant des soins, lui ont montré une physionomie empreinte d'affection. Aujourd'hui ce sera le père qui obtiendra cette faveur.; demain ce sera la petite sœur, et sa joie sera un triomphe. C'est que le sourire du petit enfant est un témoignage véridique pour celui à qui il s'adresse, c'est celui de la reconnaissance ; et quel autre moyen aurait-il de l'exprimer? il ne peut rendre aucun service, il n'a rien à donner; il ne possède que son âme, et il l'épanché dans des sourires dont Dieu semble lui avoir révélé le prix.
L'amour et la reconnaissance se développent et croissent ensemble dans le cœur de l'enfant, et comme vertus filiales sont inséparables. Mais le cœur apprend la reconnaissance en l'exerçant, car il y trouve de la douceur, et peu à peu elle devient pour lui un besoin; l'enfant qui est reconnaissant envers ses parents le sera envers tous ses bienfaiteurs; celui au contraire qui reçoit le bienfait sans en être touché, endurcit son cœur, et y éteint de plus en plus la disposition naturelle dont Dieu l'avait doué. Ainsi la reconnaissance s'accroît ou diminue dans nos cœurs selon qu'on donne essor à ses premiers mouvements ou qu'on les étouffe.
Lorsque la mère commence à porter son enfant sur ses bras.
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d'abord à la fenêtre^ puis à la cour ou au jardin^ il est ravi de ces promenades et de toutes les découvertes qu'elles lui font bire dans le monde ; il voudrait être toujours en mouvement. Les divers membres de la famille se disputent le plaisir de le porter à leur tour. Mais Tenfant ne veut pas se confier à chacun; ce n'est d'abord qu'à sa mère qu'il tend ses petits bras; peut-être se livrera-t-il également à son père; plus tard à sa sœur; plus tard encore à une amie de la maison. Qu'une per-» sonne encore peu connue se présente à Tenfant et veuille le prendre dans ses bras^ celui-ci se rejette violemment en arrière en poussant des cris^ et refuse ainsi énergiquement de se livrer à l'étranger. Ces différences tiennent au degré de la confiance que le petit enfant ressent pour les diverses personnes qui s'ofbent à lui.
Dès le commencement il a confiance en sa mère parce qu'il Ta toujours vue autour de lui avec sa physionomie caressante et ses soins assidus; ce sentiment s'augmente d'autant plus chaque jour, que l'enfant s'y livre davantage sans être jamais trompé. De la mère il s'étend successivement aux autres membres de la famille en raison des services et de l'affection de chacun d'eux^ et il s'accroît à chaque nouvelle épreuve. C'est donc en usant de notre confiance envers un être qui la mérite^ que nous augmentons en nous cette confiance; tandis que si nous la laissons stérile dand notre cœur^ elle ne tarde pas à y diminuer.
Quand la confiance^ guidée par cette intuition morale qu'on appelle instinct du cœur^ devance ou dépasse l'expérience pour nous faire-croire à ce que nous n'avons point vu^ à ce que nous ne pouvons pas prouver^ alors elle devient la foi. La foi n'est autre chose que la confiance à son plus haut degré. Elément essentiel de notre vie religieuse^ elle est aussi une vertu sociale, et apparaît comme telle dès le premier Age de la vie. La confiance du petit enfant pour sa mère mérite souvent le nom de foi. Sans foi l'homme rampe terre à terre ; quand il s*élève à quelqu'une de ces grandes choses qui conmiandent l'admirar
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tion^ c'est qu'il a eu foi en lui-même^ ou à une idée^ ou à sa patrie^ ou à l'humanité.
C'est un devoir sacré pour les parents comme pour la société de développer tous les sentiments moraux dans le cœur des enfants. Ce devoir a été principalement négligé pour le respect et pour la foi ; ces deux vertus se sont affaiblies et dans la vie sociale et dans la vie religieuse ; et c'est un mal dont notre siècle ne ressent que trop les funestes effets.
L'amour^ la reconnaissance > la confiance ^ ces trois sentiments que nous avons vus jaillir du cœur du petit enfant sous les premières influences de la vie de famille^ sont les éléments primitifs et essentiels du développement moral et religieux; nous les verrons concourir plus ou moins à former toutes les autres vertus. Mais nous ne les avons encore étudiées que dans leur apparition^ et nous devons suivre leurs diverses phases dans le cours de la vie humaine.
L'enfant qui s'abandonne aux sentiments affectueux qu'un entourage d'êtres aimants a développés dans son cœur^ trouve en eux un contre-poids salutaire à ses petites passions personnelles; et celles-ci s'affaiblissent d'autant plus que ceux-là se fortifient par chacun des actes qui les manifestent. C'est ainsi que l'amour^ la reconnaissance et la confiance^ qui sont d'abord une douceur^ peuvent devenir peu à peu une habitude^ puis un besoin véritable, avant même d'avoir été compris comme un devoir.
Alors ces vertus s'étendent hors du cercle de la famille, hors des limites de l'enfance; elles forment ces hommes qu'on dit naturellement bons et aimants, dont l'affection cherche et trouve toujours un nouvel aliment, une atmosphère plus large, et ne fait que s'accroître en se dépensant. Cette noble et heureuse disposition n'est point une chimère de notre imagination; à l'honneur de l'humanité, elle est plus commune qu'on ne le pense, et souvent elle se transmet de génération en génération parce que les mêmes causes produisent les mêmes effets.
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Lorsque l'enfant n^a pas été élevé dans cette atmosphère de sentiments tendres et affectueux^ les vertus dont Dieu avait semé le germe dans son âme y restent sans développement. Et même après avoir pris un premier essor sous l'influence heureuse des relations de famille^ si les bons mouvements du cœur sont habituellement comprimés par la tendance personnelle, ces vertus perdent peu à peu leur force par l'inertie à laquelle les contraint la domination de l'orgueil^ de l'avarice ou de la sensualité. Alors l'enfant ne considère ceux qui lui rendent des soins que comme des serviteurs obligés ; plus tard il ne verra en eux que des obstacles et des antagonistes s'ils ne se font pas les instruments de toutes ses volontés. C'est ainsi que peu à peu les sentiments tendres que nous avions vus poindre dans son cœur^ refoulés par des passions sans frein^ y sont remplacés par l'aversion^ l'ingratitude et la méfiance.
Ces funestes dispositions ne restent point non plus renfermées dans le cercle de la famille^ elles s'étendent bientôt à toutes les relations sociales; puis elles suivent l'homme d'âge en âge et peuvent empoisonner tout le cours de sa vie^ si quelque heureuse révolution ne vient pas mettre un terme à leur empire. C'est ainsi que souvent on voit l'amour^ la reconnaissance^ la confiance, pour avoir été toujours arrêtés dans leur développement^ disparaître presque entièrement dans les âmes et n'y laisser que les mauvaises passions, lesquelles alors semblent constituer à elles seules la nature d'un cœur d'homme, s'y fortifient de plus en plus par leur activité, et parfois, hélas! se transmettent aussi des pères aux enfants.
Des résultats analogues à ceux que nous venons d'obtenir nous seront fournis par l'étude du développement des autres mobiles qui appartiennent à la tendance sociale.
La véracité de l'enfant ne peut guère se manifester que lorsqu'il commence à parler. Elle est d'abord un fait naturel plutôt qu'une vertu. Le langage lui est fourni comme un moyen d'exprimer la pensée telle qu'elle est; il ne saurait encore être pour lui qu'un instrument de vérité, surtout s'il con^rve in-
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variablement ce caractère dans le cercle qui l'entoure. Mais quand pour la première fois Tenfant croit avoir intérêt à alté* rer la vérité, soit pour cacher une faute^ soit pour obtenir une faveur^ alors un violent combat se livre dans son âme ; on le remarque à son embarras, à sa rougeur; c'est là un moment de crise d'une extrême importance pour l'avenir, et dont l'issue peut souvent dépendre de la conduite des parents qui l'observent.
Si la vérité triomphe alors, la véracité est devenue une vertu, elle a fait acte de pouvoir, elle a pris possession du cœur, elle ne se laissera pas facilement détrôner. L^enfant se trouvera récompensé par le témoignage de sa conscience, par la satisfaction paisible que donne toujours une position nette, enfin par rindulgence avec laquelle de bons parents savent accueillir la franchise d'un aveu. Dès lors la véracité prendra de nouvelles forces à chaque triomphe nouveau, elle deviendra une habitude et un besoin.
Mais si le mensonge est sorti vainqueur de cette première lutte, alors la véracité refoulée a perdu des forces; chaque nouvelle attaque trouvera en elle moins de résistance, chaque nouvelle défaite la laissera plus affaiblie; c*est ainsi que pour n'avoir pas été exercé, son pouvoir finira par disparaître presque entièrement.
La véracité est donc une disposition naturelle dont la force s'accroît par l'exercice et diminue par l'inaction. Son développement particulier résulte surtout du rôle qu'elle est appelée à jouer. Mais s'il n'est pas une suite nécessaire de celui des sentiments dont nous avons déjà parlé, il n'en est pas non plus entièrement indépendant. Ainsi l'amour, la reconnaissance^ la confiance qu'un enfant éprouve pour ses parents, exercent une heureuse influence sur sa véracité envers eux. Celle-ci à son tour tend à fortifier ces sentiments dans le cœur de l'enfant, tandis que le mensonge les altère profondément. C'est ici un premier exemple de l'influence réciproque des sentiments moraux les uns sur les autres, et de la solidarité
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qui les lie dans leur exercice et dans leur développement.
Une mère réussit facilement à faire partager à son* enfant la compassion qu'elle éprouve pour les souffrances des hommes et des animaux. Ce sentiment n'a besoin que d'être éveillé pour se manifester dès les premières années de la vie^ avec toute sa vivacité, si ce n'est avec une persistance qui n'appartient pas à cet âge. Et cependant^ qui n'a vu de petits enfants tourmenter les animaux avec une cruauté révoltante^ et qui n'a répété avec Lafontaine : Cet âge est sans pitié?
Cette apparente contradiction s'explique par la force de développement que les sentiments bons ou mauvais trouvent dans leur propre activité^ et par l'affaiblissement graduel^ mais souvent rapide^ que leur inaction leur fait subir.
Ainsi plus un enfant a été attendri par la vue d'un être souffrant^ plus il devient sensible aux douleurs d'autrui; l'animal comme l'homme excite la pitié dans son cœur^ et ce sentiment ne trouve que trop souvent l'occasion de se manifester. Alors la compassion se montre chaque jour plus vive et plus impérieuse^ alors la cruauté fait horreur.
Mais si l'enfant ne trouve pas autour de lui l'exemple de la compassion^ ou bien si ses premières manifestations de ce sentiment sont accueillies par la dérision^ alors la pitié comprimée dans son cœur reste dominée par l'orgueil et par l'é* goisme; ces mauvaises passions se développent à sa place^ et au lieu d'un être sensible et compatissant^ vous trouvez un enfant méchant et cruel.
De la pitié l'enfant passe bientôt au désir de soulager la souffrance , ou du moins il en accueille l'idée si elle nest pas venue de lui. La bienfaisance s'accroît dans son cœur à chacun de ses actes, de même que la satisfaction si douce qui raccompagne; plus on a fait de bien et plus on aime à en faire; c'est une vertu qui devient un besoin.
Malheureusement nous ne pouvons pas soulager toutes les souffrances qui nous entourent. Alors souvent, pour épargner à notre cœur une douleur inutile, nous cherchons à le fermer
en quelque sorte en nous détournant du spectacle qui Tavait ému. Ainsi nous nous habituons peu à peu à passer froidement devant le malheur d'autrui^ et le besoin de la bienfaisance s'éteint par degrés dans notre âme.
Ce danger est surtout à redouter dans le premier âge^ alors que les sentiments se développent ou s'évanouissent avec une rapidité souvent étonnante. Combien de fois ne voit-on pas un enfant^ après avoir donné les preuves d'une véritable bienfaisance^ perdre complètement cette vertu en quelques années^ pour avoir cessé de l'exercer !
L'amour et la reconnaissance peuvent contribuer à développer la bienfaisance^ mais celle-ci à son tour produit ou fortifie l'amour; nous nous attachons de plus en plus aux objets de nos bienfaits^ et peut-être aimons-nous nos amis plus encore pour le bien que nous leur avons fait que pour celui que nous en avons reçu.
Le dévouement^ à le prendre dans toute la force du mot^ n'est pas une vertu de l'enfance ; et cependant on peut en trouver des indices dans quelques manifestations du premier âge. Le petit enfant^ né dans une atmosphère de bonté et d'affection qui a développé heureusement en lui la bienfaisance, habitué à souffrir des douleurs des autres, à trouver son bonheur dans leur soulagement, a quelquefois des mouvements de sympathie dans lesquels il s'oublie lui-même; tantôt il veut donner ce qu'il aime le mieux, tantôt il veut renoncer au plaisir qu'il se promettait. Ces beaux mouvements, il est vrai, sont aussi courts que rares; et si la vertu se montre un moment dans l'intention, elle n'y reste pas souvent assez pour amener la consommation du sacrifice. Ces velléités de l'enfance ressemblent peu sans doute au dévouement réfléchi et persévérant de l'âge mûr; et cependant ce sont les origines, ce sont les germes du dévouement. Au milieu de circonstances favorables, ces germes se développeront peu à peu; les velléités deviendront des actes réels, et chacun d'eux donnera une nouvelle force à une disposition qui peut devenir la plus haute vertu.