PRÉFACE. XXIX
du latin, ils lui auraient laissé son sens latin : être attentif. Puisqu'il a le même sens chez eux et chez nous, c'est à nous qu'ils l'ont pris. Henri Estienne oublie, ou bien ignore, que le mot latin attendere a pris son sens actuel dans le bas-latin, et l'a transmis ensuite aux langues modernes. N'a-t-il pas même gardé une partie du sens ancien, au moins au participe : Attendu que veut dire : Étant considéré avec attention.
Ne va-t-il pas jusqu'à dire : ils nous ont pris notre conjonction que « encore qu'ils la desguisent en che ». La preuve en est que leur che, comme notre que, a une foule d'emplois syntaxiques qu'ignore la conjonction latine quam ou le pronom quod. Mais, toutefois, que français, che italien viennent de quod latin; et s'ils ont étendu et multiplié leurs emplois, c'est pour répondre à des besoins qui sont semblables dans les deux langues modernes, où la perte des cas amène pareillement l'usage plus fréquent des tours analytiques.
Je n'insiste pas sur le singulier reproche que fait Henri Estienne aux Italiens d'avoir écorché les mots qu'ils nous empruntent; nous disons aventure, ils se permettent de dire ventura; comme ils ne nous l'ont pas pris, mais au latin, je pense qu'ils en étaient bien libres. Dans son acharnement, Henri Estienne laisse un peu trop voir qu'il nourrissait contre l'Italie d'autres griefs que des griefs philologiques; mais il mêle les uns et les autres d'une façon bien amusante. Il est toujours le même homme qui écrivait dans les Dialogues du nouveau langage : « Il y a certains cas
esquels il est permis d'iialianizer : sçavoir quand on parle de choses qui ne se voyent qu'en Italie : ou pour le moins, ont leur origine de là, et mesme y sont plus fréquentes, ou plus célèbres, ou y ont la vogue plus qu'en aucun autre pays, soit pour quelque perfection plus grande, ou autrement. »
Venons aux exemples. Il les énumère lentement, avec preuves à l'appui, sur un ton tout grammatical, qui rend l'épigramme plus sanglante. Quels sont ces noms tout italiens qu'il faut bien conserver pour désigner des choses qui sont aussi tout italiennes? Charlatan, Bouffon, Assassin, Supercherie, Courtisane, Poltronnerie, Forfanterie. Certes, nous aimons aujourd'hui un ton plus modéré dans les discussions scientifiques; mais, si nous passons condamnation sur ces vivacités que l'usage du temps autorisait, la page est vraiment jolie.
Revenant, pour finir, à de meilleurs sentiments, Henri Estienne conclut la Précellence en offrant un accommodement amiable aux Italiens : qu'ils laissent la première place aux Français; ceux-ci leur accorderont la seconde, et en banniront l'espagnol qui pourrait y prétendre. A ce prix, la paix sera faite. On ne dit pas si toutes les nations la ratifieront, et j'en doute. Chaque peuple est assez disposé à placer fort haut sa propre langue, et, au fait, il n'a pas tort. Car ce parallèle de deux langues est une recherche assez. vaine, au fond; et je doute qu'il puisse aboutir à quelque chose de solide : on peut bien comparer deux langues, mais peut-on leur donner des rangs? Comme nous disions plus haut, il n'y a pas entre elles