II. FORMES ET SYNTAXE '. — SUBSTANTIFS. 41. Henri Estienne
ne fait pas la même distinction que nous entre aïeux et aïeuls :
Par droit leur place doit demourer à Capitaine et à Soldat, puisqu'ils en sont en possession des le temps de nos ayeuls. 349.
Cette distinction ne s'est établie que beaucoup plus tard. Massillon écrit encore :
Le souvenir de leurs aïeuls devient leur opprobre. (Littré.)
42. Certains mots sont, dans la Precellence, d'un genre autre qu'aujourd'hui. Affaire, œuvre, épithète sont du masculin.
Que feroit leur langage parmi les affaires d'Estat tels que ceux de ce royaume? 149.
Un projet et comme uu modelle d'un œuvre que je délibère intituler De la precellence du langage françois. 1.
Quand il serait question d'honorer la mémoire des gens de bien de quelque bel epithete. 158.
Affaire, masculin dans l'ancienne langue, est des deux genres au xvie siècle. Œuvre est féminin dans l'ancienne langue, masculin ou féminin au xvie siècle, masculin surtout en parlant d'une œuvre littéraire :
dans ce sens il est longtemps masculin.
I qu'il est indubitable Que, pour former œuvre parfait.
Il faudrait se donner au diable. Ynltaire, dan» Littré.)
Le mot est encore masculin aujourd'hui dans certains cas. Le mot épithète n'entre dans la langue qu'au xvi' siècle, et il y entre comme mot masculin : Yaugelas même dit encore épithète mal placé (Liltré).
Doute, malvoisie, meslange, sont du féminin :
11 n'y a nulle doute. 1 VH.
Et nous arrestions à l'autre, de boire après le melon de la meilleure malvoisie . que pouvions trouver. 216.
L'oreille... recongnoist en chacun mot une meslange de ces deux. 2<J2.
Doute, féminin dans l'ancienne langue, l'est encore dans Malherbe et dans Rotrou :
1. Les citations de Malherbe. Corneille, La Fontaine, Racine, La Rochefoucauld. Mme de Sévigné, La Bruyère sont empruntées en général aux éditions de la Collection des Grandi Ecrivains (Hachette).
OBSERVATIONS GRAMMATICALES
Nos doutes seront éclaircies Et mentiront les prophéties.
(Malherbe, dans Littré.)
Malvoisie était féminin dans l'ancienne langue et au temps d'Estienne :
J'.iy veu ce pendant qu'on s'entretenoit au bout d'une table de la beauté d'une tapisserie, ou du goust de la malvoisie, se perdre beaucoup de beaux traicls à l'autre bout. (Montaigne, I. 85.)
Meslange est des deux genres au xvie siècle :
La meslan<re des couleurs. (Paré, dans Littré.)
ADJECTIFS. 43. On voit plus fréquemment qu'aujourd'hui la forme grand au féminin : grand ville 5; grand partie 17; grand voix 38; grand nuit 51 ; grand joye 130. Mais H. Estienne emploie quelquefois l'apostrophe, comme nous le faisons aujourd'hui dans le mot grand' mère, ce qui montre qu'il ne sonpre pas à l'ancienne similitude du masculin et du féminin dans les adjectifs de cette catégorie.
Les formes fol, mol, vieil se rencontrent même sans que le mot soit suivi d'une voyelle, ou. pour le mot fol, même quand il est pris substantivement :
Il faut aussi qu'il ait peur d'un fol, tesmoin cestuy-ci. 206.
Combien est viril le son de ces paroles françoises, et combien est mol celui des italiennes à comparaison. 6V.
Nous le voyons estre de nostre plus viril langage. 177."
On trouve même la lettre l au pluriel, les fols-.
Plusieurs choses qui sont à considérer en la nature des fols. H6.
Fat au lieu de fou s'emploie encore au jrvn* siècle, et Boesnet «lit même fols, au pluriel :
Meilleur est l'enfant pauvre 84 sage que le roi vieux et fol. Pascal, dans Littré.)
inutile ! diront le> fols amateurs do Merle. Botsnet, dans Littré.)
Il est vrai que dans cet exemple Boraoet ■ peut-être voulu distinguer l'adjectif du substantif. — Corneille
emploie encore moi somme no wr nèele, el vieil m trouve cou-
ramment devant une consonne au xvil* siècle :
L'outrage que m'eût fait ce mol consentemeut. (Corneille, dans Littré.)
César était trop vieil, ce me semble, pour s'aller amuser à conquérir le monde. (Pascal, dans Littré.)
44. Certains adjectifs -.efficace, précèdent, semblable sont employés substantivement. On peut y joindre le pronom mesme :
Combien plus de vertu et d'efflea ■■
Ne lisons-nous pas de Chilperic qu'il lit le mesme (la même chose en la tienne. 8.
Et me sufflra d'avoir rendu ici raison de cela, tant pour le précèdent ce qui pr< que pour ce qui suit. 301.
Nous devons faire le semblable es paroleprises du latin ou du grec. 177.
Jusques à tant qu'on ait trouvé moyen de rendre possible un tel impossible. 71.
Le même usage se retrouve au xvu* siècle.
On n'ignore pas qu'une louange ea est d'une merveilleuse ef.ic.ice à la leste d'un livre. (Molière, dans Littré.)
On trouve encore au xvir siècle le même signifiant la même efu
C'est quasi le même de converser avec ceux des autres siècles que de ro; (Descartes, dans Haaae.)
45. Certains adjectifs se construisent autrement qu'aujourd'hui.
tienne écrit différent à 13; propre pour 19. Le x\T siècle a dit non seulement différent à, mais aussi différer à quelqu'un, et quant à l'expression propre pour, on la trouve encore beaucoup plus tard :
Ambroise lui répondit que lui... n'était pas propre pour être l'entremetteur de l'ablolnlion. Flechier, dans Haase.)
46. L'adjectif précède assez souvent le substantif dans det cai DOUA avons l'habitude de h' me
après, notamment quand il est luimême déterminé par un autre mot on quand, au lieu d'un adjectif, il y en a deux coordonnés : Estienne dit : l'obstiné tirer 32; leur naturelle terminaison it'>-. le» plus endurcis courages •*: leur plus fondamentale proposition i~: le plu» poli langage français 73; /// plu* bla femme 89 : une oralement royale a fec~ tion t'i : mon naypet comme naturel
OBSERVATIONS GRAMMATICALES
langage italien 31; plusieurs beaux et fort significatifs vocables 190.
Cette liberté de construction est devenue plus rare au xvu« siècle, mais on l'y retrouve encore très nette :
Dieu les laisse aux diables, ses capitaux rnnemis. (Bossuet, dans Uaase.)
C'est assurément la plus belle, la plus surprenante et la plus enchantée nouveauté <iui se puisse imaginer. Sévigné. IV, 21.)
.T. On trouve coordonnés pour déterminer un substantif des mots de différentes natures :
Il y-a une vertu occulte en ses paroles, accompagnées de la majesté tant de l'éloquence que de la royale. 6 .
11. Estienne emploie le positif d'un adjectif avec la valeur d'un véritable superlatif :
C'est un des gentils emprunts que nostre langage ait faict de messieurs les veneurs.
19. Deux adjectifs au superlatif étant coordonnés, il ne met le jj/us que devant le premier: la plus belle et gentile.
ARTICLE. 50. La vieille forme es se rencontre à chaque instant dans la Precellenee : es mains 6; es pays 13; es proverbe» 22 ; es mots 40; es terminaisons 09. Elle est en effet constamment employée jusqu'à la lin du xvx" siècle, mais Malherbe en restreint l'usage et Vaugelas la condamne. (Voir Brunot, Thèse, p. 480.)
51. L'absence de l'article défini est encore bien fréquente : que nous facions paix 25; tous autres 26; à despourveu 37. etc. Encore au XVIIe siècle il s'en faut de beaucoup que l'omission de l'article soit aussi rare qu'aujourd'hui : La confiance des grands ne vient le plus souvent que de vanité. (La Rochefoucaud, 1, 128.)
Ce charme inexprimable
Qui rend le dieu des vers sur tous autres "aimable. (La Fontaine, dans Hum.]
:>-2. L'article est au contraire exprimé dans Charles le Quint 31 :
le Pétrarque 47 ; trouver le moyeu 190. En disant le Pétrarque on sui-
vait la coutume italienne. On a eu le tort d'étendre cet usage à des prénoms, à des noms français, et même, pendant quelque temps, à des noms grecs et romains.
53. L'article indéfini manque plus souvent encore que l'article défini, surtout devant les adjectifs indéfinis : même langage 4; autre raison 11; telle façon 45, etc. De même encore au xviie siècle : Il y a telle liaison (Descartes, dans Haase) ; Auriez-vous autre pensée en tête (Molière, Tart. I, v.). Mais le même fait se produit bien souvent aussi avec des substantifs.
54. L'article partitif manque souvent aussi, soit au singulier soit au pluriel :
Font trouver diversité. 69. Trouve moyens nouveaux .">.
En grandes' entreprises 11.
Si c estaient mots d'évangile 16.
A tels changements 18, etc.
On trouve aussi devant l'adjectif qui précède le substantif des au lieu de de que nous mettrions aujourd'hui : des excellens verbes 153. Les grammairiens du xvnc siècle, et Malherbe le premier, rendent l'usage du partitif obligatoire dans beaucoup de cas où on l'omettait au xvie siècle, et interdisent l'emploi de des devant un adjectif précédant un substantif.
(Voir Brunot, thèse, p. 342 et suivantes.)
55. L'article défini ou indéfini manque souvent devant le second de deux substantifs coordonnés :
La liberté ou plus tost licence. 71.
La monstre et eschantillon. 2ii7.
lue gravité et autorité. 4. etc.
NOMS DE NOMBRE. 56. Henri Estienne dit, en employant le nombre ordinal là où nous employons le nombre cardinal : Henri second 31; Marcel second, 31.
C'est l'habitude de tous les écrivains du xvi« siècle, et cette habitude se maintient au xvnc.
PRONOMS. — Pronoms personnels. 57. Le pronom personnel
OBSERVATIONS GRAMMATICALES
sujet est souvent omis au xvie siècle, comme dans l'ancienne langue :
Voire puis et doi adjouster..., 17. [29
El adjousteray que mon intention n'est pas.... Nous escrivons autrement que ne pronon- [ceons. 33 Et quelquesfois luy en donnent aussi une [autre. 179, etc.
Le sujet est omis en particulier dans l'expression y a, pour il y a 77. On trouve quelquefois, quand le pronom sujet est omis, le pronom 7noy, etc., qui est en réalité en apposition au sujet sous-entendu :
Et moy l'avois traduict. 50.
Moy mesme suis contraint. 16Î.
Encore au xvne siècle :
Il est de retour et crois que cette hrouillerie est apaisée. (Malherbe, III, 482.)
Moi qui écris ceci ai peut être cette envie. (Pascal, dans Haase.)