‹ La précellence du langue françois;Chapitre 24 sur 212 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Qui se voudra rendre neutre.

Entre les beaux et grands avantages que Dieu a donnez aux hommes pardessus tous les autres animaux, cestuy-ci estant un, qu'ils peuvent s'entrexposer leurs conceptions par le moyen du langage : il est certain que ceux qui sçavent mieux faire cela, n'ont seulement cest avantage gênerai, ains sont aussi avantagez pardessus les autres hommes. Mais d'autant que le langage est comme l'instrument duquel ils usent, et qu'un bon ouvrier fait d'autant meilleur ouvrage qu'il ha meilleur instrument, il importe beaucoup, pour parvenir à ceste excellence, d'user d'un langage accompli en toutes sortes. Voyla pourquoy, si je puis gangner ce poinct, que nostre langue Françoise surmonte toutes les vulgaires, el pourtant mérite le titre de precellence, il s'ensuivra aussi que nostre nation ha un plus grand preparatif à l'éloquence qu'aucune des autres. Or estant ceste entreprise non moins haute que belle, et autant qu'elle est liante, autant importante à l'honneur et

au proufit de nostre nation, de faire que nostre langue soit jugée excellente pardessus les excellentes, s'il vous semble, lecteur, que je n'aye pas bien debatu ceste cause, je vous prie vous souvenir du proverbe Latin, qui dit qu'en grandes entreprises on a beaucoup faict quand on a monstre sa bonne volonté l. Joinct que j'ay espérance que ce plaidoyer ne sera qu'un coup d'essay \

Mais en tout événement vous plaise considérer outre cela, que comme une bonne cause, estant mal plaidee, est en danger d'estre perdue, aussi elle ne peut estre gangnee si on ne la met au hazard du plaidoyer. Si donc après avoir long temps attendu que quelcun de ces fameux et heureux advocats la vousist entreprendre, voyant ce retardement estre fort préjudiciable, je l'ay hazardee, il me semble que si je n'en ay telle issue que j'ay non seulement désiré mais aussi espéré, je ne laisse pas d'avoir faict le devoir d'un personnage vrayement amateur de sa patrie. Je puis alléguer encores autre raison, qui mérite n'estre moins considérée : c'est qu'ayant congneu que le roy prendroit plaisir à ce plaidoyer, si je l'accelerois, et luy ayant promis de ce faire, je me suis aucunement persuadé que l'audience, laquelle sa Majesté me vouloit donner, porteroit si bon heur à ceste cause, que cela pourroit recompenser le défaut d'un plus suffisant advocat. Quoy

i. Properce, II, x : AdAugus- souvent par les poètes. (Voir

tum : A. Otto : Die Sprichworter und

Quod si deficiant vires, audacia certe sprickwortlichen Redensarten

Laus crit : in magnis et voluisso sat (1er Romer. Leipzig, 1890. Page

est. 362.) La même idée a été exprimée 2. Voir YEpistre au Roy.

qu'il en soit et qu'il en puisse advenir, bien peu de jours après luy avoir faict la promesse, je m'en suis aquitté : sçachant bien que nostre proverbe, Qui tost donne deux fois donne l, se vérifie principalement à l'endroit des princes, et spécialement des rois. Il est vray que j'ay usé d'une façon un peu nouvelle, c'est, de faire un plaider sommaire comme par provision, en attendant la commodité d'un second (par lequel je pourrois déduire mes raisons plus au long, en faisant aussi production d'autres pièces) mais en ayant adverti sadicte Majesté, et voyant qu'elle l'avoit approuvée, j'ay estimé que son aveu me seroit une tresbonne garentie.

Or pource que je prevoy que vous désirerez sçavoir de quels mémoires et de quelles instructions je me suis aidé en ce plaidoyer : je confesse que celles que j'avois autresfois mises à part, m'ont failli au besoin, et qu'il a falu que ma mémoire ait suppléé le défaut de tous ces mémoires : lesquels si j'eusse pu avoir, je me fusse bazardé de plaider la cause tout à faict 2. Car pour dire franchement tout ce que j'en pense, comme je recongnois que nostre France ha un grand nombre d'hommes plus suffisans que moy pour ce faire, aussi ne me venx-je pas met Ire au nombre des plus insuflisans : où me rengeroyenl voulontiers ceux qui disent que parler Grec est mieux

i. Voir <lo Iféry, Histoire celeriter; une phrase de Sénè-

ale des proverbes, I. 164. que (De Benefictis, II, 5). L'idée

Léon Feugère cite en outre un a été exprimée «mi effet par

proverbe grec : xâftç PpaJvwovç jes moralistes de tous Les

a/ap-.ç, un vers de l'uliliws temps.

Syrus (Sentences, 202) : Inopi Î.VoirVEpùtreauRoy,p&gel,

beneficium l>i< da1 qui dal note i.

mon mestier que parler François. Je leur confesse librement une partie de leur reproche : sçavoir est, que j'ay faict autresfois mestier de parler Grec, et nommément à Venise, avec un gentilhomme Grec, nommé Michel Sophian : (et que ceste promptitude m'es toit venue de ce que j'avois appris la langue Greque avant la Latine :) mais je leur nieray l'autre partie, que ce langage estranger m'ait gardé de sçavoir bien parler celuy qui m'est naturel '.

Les mesmes m'objectent aussi les voyages que j'ay faicts par ci devant, et que je fay encores ordinairement es pays loingtains, où on parle un langage du tout différent au nostre : comme si ceste discontinuation devoit beaucoup incommoder ma mémoire (qui est une chose semblable à celle qu'on a dicte de Xenophon, pour luy oster l'honneur de parler purement) 2 mais je respon qu'au contraire j'expérimente en ceste discontinuation, n'estant point trop longue, une telle chose que dit Plutarque des peintres : qu'ils jugent mieux de leurs ouvrages, quand ils ont esté quelque temps sans les regarder". Et qu'ainsi soit, la discontinuation a esté cause de me faire prendre garde de plus près à quelques changemens et quelques nouveautez de mauvaise grâce, qui eschappent à aucuns mesmement des mieux par-

1. Voir comment Montaigne C'est là qu'il composa une apprit le latin et le grec, grande partie de ses ouvrages. (Livre 1, en. xxv : De Vinsti- 11 passa les dernières années tution des enfants: vers la lin de sa vie à Corinthe.

du chapitre.) 3. Voir Plutarque, De cohi-

2. Xenophon. exilé pour cause benda ira, dans les Scripla de laconisme, s'était établi à moralia, édition Didot, tome 1, -Scillonte. dans le Péloponnèse. oiO.

lans, pour s'y estre peu à peu accoustumez, en ne bougeant d'un lieu.

Nonobstant lesquelles choses, je déclare que je ne trouveray point mauvais que ceux qui se sentiront estre en meilleur equippage que moy pour emporter ceste victoire, se vueillent mettre en ma place : au contraire je la leur quitteray de gayeté de cueur. Car je n'estimeray avoir peu faict, quand j'auray faict prendre envie à quelque autre de faire mieux.

Il faut aussi que je responde pourquoy sçacliant que nostre langage avoit deux compétiteurs, l'Italien et l'Espagnol, je n'ay combatu que l'un, asçavoir l'Italien. Je di donc que je n'ay voulu m'attacher qu'à luy : pource que je m'asseurois que luy ayant faict quitter la place, je pouvois aisément venir à bout de l'Espagnol : veu que je l'estime luy estre beaucoup inférieur, pour les raisons que je deduiray ailleurs.

Pour donc ne parler maintenant que des Italiens, je di qu'un proverbe fort célèbre nous donne une prérogative pardessus eux, quant au chant, non moins que pardessus les Espagnols : Balant Itali, gemunt Hispani, ululant Germani, cantant Galli l. laquelle «prérogative me semble estre aucunement un préjugé pour nous, quant à obtenir la precellence dont il s'agit. Et toutesfois je proteste que je ne l'eusse point demandée, si je n'eusse veu quelques Italiens avoir osé préférer leur langage non seulement au nostre, et à tous les autres vulgaires qui

L. Le Roux de Lincy, le livrt manda crient el les Français des Proverbe» [fonçais, I. 290 : chantent.Ce proverbe avait sans Les Italiens pleurent, 1rs Alk- doute encore d'autres formes.

sont aujourdhuy, mais aussi au Grec et au Latin. Car je confesse que j'ay pris ceste préférence tant à cueur, que j'ay voulu essayer de vérifier sur eux un de nos anciens proverbes, Qui monte plus haut qu'il ne doit, Descend plus bas qu'il ne voudroit *. Et pource que plusieurs ne croiroyent pas aisément qu'ils se fussent tant oubliez, je nommeray ici par nom et surnom celuy qui a mis les autres en train. Je di donc qu'il-y-a environ neuf ans qu'un Florentin, nommé Benedetto Varchi -, en un dialogue intitulé VHercolano (auquel il discourt généralement des langues, et particulièrement de la Toscane), luy donne ceste louange : l'appelant la lingua volgare, comme aussi il nomme la Florentine : combienque quant à l'honneur et au degré il la sépare de la Toscane mesmement. Et celuy qui depuis a escrit un livre qu'il a nommé Difesa délia citta di Firerize et de i Fiorentini, contra le calunnie et maledicenlie de maligni 3, s'arreste

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