SONT HABILEMENT TOURNÉES
Tourner la loi, l'appliquer incomplètement, ou ne pas l'appliquer du tout, telles furent, suivant les régions, les différentes tactiques des adversaires de l'Université* : à Aix^ on fit suivre aux élèves ecclésiastiques les cours du lycée, pour la rhétorique et les humanités, mais pour la philosophie on les garda au séminaire où l'enseignement était « plus scolastique » ; de même, dans les autres établissements de l'académie, les classes de philosophie restaient vides. Dans les Côtes-du-Xord, aucune rétribution n'était payée au collège de Saint-Brieuc par les établissements ecclésiastiques, comme l'exigeait la loi; il en résultait un mécompte considérable dans les receltes présumées. A Clermont-Ferrand, pendant les premiers jours qui suivirent la promulgation du décret, 232 élèves de l'école secondaire ecclésiastique allèrent au lycée; dès le lendemain ce chiffre baissait; bientôt il n'excéda plus 40! « Le parcours de Montferrand à Clermont effrayait les familles »; mais le recteur ne cachait pas que ce n'était là qu'un prétexte pour ne pas venir au lycée. Dans le Rhône, les directeurs des séminaires d'Alix et de Largentière engageaient les parents à leur laisser conduire leurs enfants en Suisse; ils annonçaient qu'ils allaient s'établir entre Lausanne et la frontière; cependant ils n'en firent rien : le séminaire d'Alix s'installa auprès du collège de Yillefranche et le procureur impérial dut y faire une descente en avril 1813 : on lui
l'application du DÉCRET 41
avait assuré que les répétiteurs « faisaient mine de mener . leurs élèves au collège », mais que ce n'était que « pour couvrir par une fausse apparence leur contravention aux ordres du gouvernement ». A Autun, des inspecteurs généraux soucieux de vérifier l'application des décrets faisaient une enquête et voici ce qu'ils constataient : « Nous n'avons > trouvé que 34 élèves dans l'école d'Autun ; nous avons lieu de croire qu'on ne nous a pas tout montré; le directeur, malgré nos précautions, avait été prévenu de notre visite parle principal du collège, M. l'abbé Barraud, lequel a beaucoup plus à cœur les intérêts de sa robe que ceux de TUniversité : quoi qu'il en soit, sur 34 élèves qu'on nous a fait voir, 28 n'ont pas plus de huit à dix ans et 12 seulement suivent les classes du collège, ce qui est une contravention formelle à l'article 32 du décret du 15 novembre; de plus, M. Ballanche, directeur, fort honnête homme du reste, professe les humanités dans l'intérieur de sa maison et a sous lui deux régents ce qui ne nous semble en aucune manière ni sous aucun prétexte pouvoir être toléré l . » 'Dans la Somme, c'est peu après le décret du 15 novembre que s'ouvrit le petit séminaire de Saint-Achculqui, rapidement, devint un des grands établissements catholiques d'enseignement secondaire. En 1814, le recteur d'Amiens essaya d'appliquer la loi et de faire fermer le séminaire : il échoua.
Ailleurs, on tournait habilement la loi : dans le département de Maine-et-Loire, l'école ecclésiastique de Baupréau, d'ancienne et fameuse mémoire, avait 250 élèves et les études y étaient aussi fortes qu'au lycée d'Angers ; d'abord, on promit l'application de la loi : bientôt cependant les élèves de l'école secondaire furent transférés dans le
« F 7 , 8485 et F' 7 " , 63238.
séminaire diocésain, sous prétexte d économie, mais en réalité pour les faire considérer comme de futurs prêtres et les assimiler à des élèves du grand séminaire ; la ruse fut dévoilée et le décret fut sans doute appliqué, car la première mesure qui fut prise, dès 1814, ce fut de retirer les élèves du lycée. Dans la Sarthe, l'école secondaire de Saint- Saturnin fut fermée et les élèves durent suivre les cours du collège du Mans, mais l'évêque acquit une maison, y groupa les anciens élèves de l'école ecclésiastique et voulut confier la direction de cet établissement à un prêtre qui avait fait partie d'une congrégation non autorisée. Le recteur s'émut et, pour rassurer Tévêque, lui fit observer que le collège où il y avait « quatre ecclésias-
tiques d'un mérite et d'une vertu éprouvés » ne devait pas inspirer d'inquiétude au clérgé ! 1 « Les résistances locales
* F"H , 63234-63244, passira.
Dans son Rapport au Roi sur l'instruction secondaire (Paris, 18(3) t Villemain donne d'intéressantes statistiques; j'y relève, en particulier, les chiffres suivants :
Elèves des écoles
Boursiers
Boursiers
Années
du gouvernement
du
départementaux
(chiffre total).
gouvernement.
et commuuaux.
y.oti*
Après 18 16, le nombre total augmenta
Pas" de boursiers départemen-
de nouveau.
taux.
De ces chiffres, il ressort qu'en 1812 et 1813, période pendant laquelle on essaya d'appliquer le décret du 15 novembre 1811, le chiffre des élèves n'augmenta que faiblement, et l'augmentation parait d'autant plus faible qu'après 1811 on créa une série de nouveaux lycées: dès 1814, il diminue rapidement; le chiffre des boursiers de l'Etat diminua continuellement; celui des boursiers communaux augmenta légèrement jusqu'en 1813. Villemain écrit : « L'époque de l'Université impériale est marquée, malgré les restrictions des décrets impériaux, par un grand accroissement dans le nombre des établissements particuliers d'instruction secondaire. » Ailleurs, il écrit : « [de 1808 à 1815] les écoles secondaires ecclésiastiques étaient rares et
et le caractère du chef de l'Université » s'opposèrent ainsi à la guerre contre les établissements ecclésiastiques l .
LA LUTTE ENTRE LE PRÉFET ET l'ÉVÊQUE DANS LE FINISTÈRE
Dans le Finistère, la lutte entre le clergé et les autorités administratives fut particulièrement violente ; dans aucun département on ne vit mieux en présence les deux tendances contraires, celle du préfet défenseur de l'Université laïque et celle du grand-maître et de beaucoup de ses inspecteurs empressés à « éluder » les décrets et à tourner la loi. Quelques mois après le décret qui devait limiter l'enseignement ecclésiastique, le préfet, Bouvier du Molard, qui déjà s'était fait connaître comme un chaud partisan de l'Université, écrivait au ministre de la Police : « C'est l'influence du clergé qui paralyse l'effet des dispositions du décret sur le régime de l'Université en ce qui
concerne la clôture des écoles secondaires ecclésiastiques non autorisées; vous serez étonné d'apprendre que je n'ai reçu de M. le grand-maître, pour l'exécution de ce décret, qu'une circulaire imprimée, sous la date du 5 février, dans laquelle Son Excellence me mande : « Quant aux écoles secondaires ecclésiastiques vous avez déjà prévenu, M. le préfet, mes demandes à cet égard, vous m'avez fait par-
comptaienl peu d'élèves; » les documents cités dans cette étude établissent le contraire. — Quicherat, ouv. cité, assure que le décret du 15 novembre fut « exécuté avec rigueur »; mais il ne donne d'autre preuve de cette « rigueur » que d'abondantes circulaires; or, les circulaires prouvent plutôt l'inexécution d'une mesure législative.
* Fabry, ouv. cité.
venir, avec votre avis, tous les renseignements que je pouvais désirer... » La vérité, cependant, est que Son Excellence ne m'a fait aucune demande et que je ne lui ai adressé aucun renseignement. » Pendant plusieurs mois, le grand-maître et le préfet discutèrent, le premier déclarant que le second était mal renseigné et regardait comme école ecclésiastique tout établissement où il y avait des prêtres comme professeurs ou comme fonctionnaires; le préfet répondait avec la plus grande énergie aux « distinguo » de Fontanes et écrivait non sans ironie : « Si, comme à Saint-Pol, un établissement qui compte trois à quatre cents élèves est entièrement abandonné aux prêtres nommés par M. l'évéque de Quimper, si cet établissement est dirigé par un chanoine titulaire de la cathédrale de Quimper qui devrait être à son poste, si ce prêtre est un fanatique, un chouan, noté à la police et placé sous sa surveillance,
si l'enseignement y est donné exclusivement par des prêtres et pour des prêtres, dans une direction tracée par M. l'évêque, si c'est la que se recrute le séminaire, j'avoue que la dénomination qu'on voudra donner à cet établissement n'en changera pas la nature à mes yeux et que j'y verrai toujours une école secondaire ecclésiastique...» puis, élevant le ton, après avoir demandé «un décret qui décrétât l'exécution du décret », il ajoutait :
« Gai, monsieur le comte l , le danger existe ; il est imminent sous l'apparence du calme ; il pourrait éclater s'il y avait un mouvement quelconque dans l'Klatoudans l'Église.
Lorsque M. le grand-maître sonne lui-même le tocsin de l'alarme ; lorsqu'il avoue, dans une lettre qu'il m'a écrite le 14 septembre 1810, qu'il nomme les principaux des collèges sur la proposition des évèques et sans la participation des
4 II écrivait au comte Real, chargé du premier arrondissement de police.