‹ La Réforme de l'Université Impériale en 1811Chapitre 25 sur 107 · LE TÉMOIGNAGE DE GUIZOT · texte numérisé non relu

LE TÉMOIGNAGE DE GUIZOT

Celui qui signait ces lignes et rendait ce témoignage public au grand-maître et à ses colloborateurs, c'était Guizot, alors maître des requêtes au Conseil d'Etat, et professeur à la Faculté des Lettres de Paris. Il était bien placé pour savoir ce qui s'était passé dans les Conseils universitaires et dans le secret des administrations. Résumant l'histoire de l'Université impériale il ajoutait : « C'est

ainsi que, toujours occupée, soit à annuler la mauvaise volonté du gouvernement, soit à suppléer à sa négligence ; obligée, d'une part, de répondre, devant le Conseil fTÉtat aux dénonciations des hommes qui l'accusaient d'introduire dans les écoles un esprit superstitieux et une discipline monastique ; réduite, de l'autre, à réfuter, par ses œuvres, les plaintes de ceux qui prétendaient qu'elle ne faisait enseigner que l'incrédulité, et pratiquer que la licence; forcée de dissimuler au Gouvernement le bien qu'elle faisait afin de conserver les moyens de le faire et mise par là dans l'impossibilité de repousser publiquement les imputations les plus absurdes, l'administration de l'Université n'a cessé de protéger et de propager les principes religieux, les habitudes pieuses, les bonnes doctrines morales, et dans les écoles dont elle a respecté l'indépendance, et dans celles qu'elle a formées, et par ses instructions, et par sa surveillance, et par son enseignement 2 ». Guizot félicitait Fontanes d'avoir accueilli avec reconnaissance les ecclésiastiques, les membres des anciennes congrégations, et parlant de la résistance opposée à Napoléon, il concluait ainsi : ce Nous demandons en vain à ♦

* I) ajoute : « V. les procès-verbaux des séances du Conseil d'Elat en mars et avril 4811 ». On voit combien il faut regretter, pour la compréhension de l'histoire du premier Empira, la destruction des archives du Conseil d'fctat.

• Guizot, ouv. cité. p. 99.

noire mémoire l'exemple d'une résistance plus opiniâtre et plus heureuse 1 ».

Plus tard, Rendu assurait que Fontanes n'avait pas exigé de chaque frère des Ecoles chrétiennes le serment et le brevet individuels comme l'ordonnait le décret du 17 mars 1808 5 : il avait donné un brevet collectif à toute la congrégation prise en bloc. De cette mesure gracieuse l'ancien inspecteur général disait : « c'était un de ces tempéraments qui furent en plus d'une occasoin le seul moyen de salut sous l'empire d'un homme qui, à la moindre résistance, aurait détruit les Frères comme au moindre soupçon il détruisit les Pères de la Foi » 3 . Lamennais, enfin, avouait que les « écoles ecclésiastiques avaient résisté au choc [le décret de 18H] qui devait infailliblement les abattre, telle était la terreur qu'inspiraient les lycées et certains collèges»*. Avec tous ces témoignages, qui confirment les indications . données par les documents \ et que rien ne

1 Guizot, ouv. cité, p. 109.

* L'article 109 était ainsi conçu : « Les frères des écoles chrétiennes seront brevetés et encouragés par le grand-maître qui visera leurs statuts intérieurs, les admettra au serment, leur prescrira un habit particulier et fera surveiller leurs écoles. Les supérieurs de ces congrégations pourront être membres de l'Université. » L'article n'était pas assez précis; on pouvait, à la rigueur, y voir la prescription d'un brevet global. Dans son histoire des Frères des écoles chrétiennes, M. A. Chevalier déclare, lui aussi (p. 266). que Fontanes dispensa les frères du serment; mais il semble qu'il n'ait pas d'autre source que Rendu sur ce point.

' Rendu, ouv. cité, III, 306 et suiv.

* Lamennais (F. de), Œuvres complètes, 1844, V, 367.

■ Le latiniste N.-E. Lemaire se plaignait du grand-mattre, « inabordable, invisible, ennuyé de sa besogne et de sa position; toujours à la campagne il ne se mêle en rien de l'administration à laquelle il se proclame lui-même étranger. 11 laisse tout à faire à deux jeunes inspecteurs jansénistes, Cuéneau et Rendu..., c'est de toutes les factions religieuses la plus opposée à l'empereur. » Lemaire ajoutait que M. de Bonald, conseiller de l'Université, avait les principes de Chateaubriand ; que M. Lefèvre-Gineau inspecteur général, était un adversaire de l'empire ; que les chefs des institutions particulières se moquaient des lois générales et refusaient d'envoyer leurs élèves dans

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permet de mettre en doute, on peut juger l'Université impériale.

Dans les biographies consacrées à Fontanes par ceux qui Pavaient connu, dans les notices qu'il écrivit lui-même et où il eut l'occasion de se défendre contre certaines attaques, c'est le môme hommage rendu à sa tolérance, la même glorification de sa résistance aux ordres de Napoléon. Sainte-Beuve écrit : « M. de Fontanes, en vue des générations survenantes, tendait à faire entrer dans l'Université l'esprit moral, religieux, conservateur, et la plupart de ses choix furent en ce sens » 1 ; « dans le discours qu'il prononça, lors de la distribution des prix de 1814, il disait de l'Université : « en rétablissant l'antiquité des doctrines littéraires elle a fait assez voir, non sans quelque péril pour elle-même, sa prédilection pour l'antiquité des doctrines politiques,.. ; elle s'honore même des ménagements nécessaires qu'elle a dû garder pour l'intérêt de la génération naissante» 2 .

Dans le camp royaliste, on oubliait les « ménagements » de Fontanes et le « péril» qu'il avait pu courir en, résistant à Napoléon ; dans les brochures qui attaquaient l'Université, on ne lui tenait aucun compte de « ses efforts constamment religieux et même monarchiques». A l'ingratitude des royalistes qui voulaient sa place, s'ajoutaient les attaques des libéraux. Ils lui reprochaient «d'avoir préféré aux oratoriens et aux doctrinaires si propres à donner à la jeu-

les lycées. (AFiv, 1050, sans date.) Rendu écrivait en 1815: «Dans cette œuvre capitale il faut assurer à tout prix l'alliance de l'Église et des pouvoirs publics. » E. Rendu, ouv. cité.

4 Sainte-Beuve énumére de Bonald, Émery, le V. Ballan. de Sèze, nommés par Fontanes; c'est lui aussi qui, après l'interdiction des conférences de Saint-Sulpice, fit nommer Frayssinous, inspecteur de V Académie de Paris.

* Sainte-Beuve. M. de Fontanes, dans Portraits littéraires (décembre 1838), H, 205, 302 : éd. de 1845.

nesse une éducation libérale et religieuse, des hommes imbus des doctrines ultramontaines, et affiliés aux corporations jésuitiques ». Pour toute défense, il prétendait — ou ses amis prétendaient — que ces choix lui avaient été imposés par ordre supérieur mais il rappelait que grâce à lui, « respectueux de l'autorité paternelle, les pensionnats que Napoléon avait voulu fermer, étaient restés ouverts » l .

Les textes de loi étaient rigoureux et précis; ceux qui furent chargés de les appliquer, en atténuèrent la sévérité et ainsi, à côté, en marge des décrets et des principes napoléoniens, il faut voir leur quotidienne déformation ; cette déformation, qui ressort des documents contemporains, on V avoua, on la proclama, en s'en fit gloire, après 1814.

LES ORDONNANCES, RENDUES EN 1814, METTENT FIN AU « BLOCUS UNIVERSITAIRE ». LOUIS XVIII FÉLICITE FONTANES D AVOIR « LUTTÉ CONTRE LE BUT MÊME DES INSTITUTIONS QU IL ÉTAIT APPELÉ A METTRE EN OEUVRE )).

Si peu gênés qu'ils fussent, en beaucoup d'endroits, par le décret de 1811, les ecclésiastiques en demandèrent l'abrogation, dès le retour de Louis XVIII. Au mois de juillet 1814, levôquc de Poitiers écrivait au ministre de l'Intérieur pour en obtenir, « l'un des plus grands avantages de la situation politique nouvelle », la liberté absolue

* Article « Fontanes », dans le Dict. des contemporains, de Rabbe. — De môme, dans l'article <« Fontanes », de la Biographie des hommes vivants il. III, Paris, 1817 , visiblement inspiré sinon écrit par luimême, on rappelle les efforts faits par le grand-maître pour sauver l'Université; on y cite, en particulier, le discours qu'il fit a Louis XVIII en mai 1814 et où il rendait à l'Université ce témoignage qu'elle avait « empêché quelque mal ».

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