CHAPITRE XI
L E L l È V R E Le lièvre rôti.
o Ce lièvre ne nous garantirait pas de la mort et des misères qui nous en détournent, niais lu chasse nous en garantit. »
Pascal, Pensées.
Autrefois les chasseurs de Belley se réunissaient à l’occasion de l’ouverture de la chasse ; c’était au milieu du mois d’août. La veille de la fête cynégétique célébrée dans la forêt de Rothonne, on décantait les vieux vins de Manicle, de Culoz, de Machuraz, de Massignieu, et on emballait les bouteilles dans de profonds paniers. On rôtissait des longes de veau, des filets de bœuf, des gigots de mouton, île jeunes poulets et des dindonneaux; on cuisait des jambons à la chair rose appétissante, et ces longs et larges pâtés dont la croûte couleur d’or est percée de quatre trous garnis d’une touffe de bandelettes de papier blanc finement découpé.
Une heure avant le point du jour, le son de la trompe île chasse troublait le calme de la cité et le sommeil des habitants.
LE LIÈVRE
G est le signal du départ. Les portes des maisons roulent en grinçant sur leurs vieux gonds rouillés. Les chasseurs se rassemblent dans la rue, appellent les chiens indociles, brûlent des amorces et chargent leurs fusils. La troupe se met en marche, et bientôt les paroles confuses, les rires, les pas et le son clair des grelots se fondent au loin dans le silence.
Devant les grands châtaigniers, portiques de la frrêt, s’étendent des prés; des vaches, le cou penché vers la terre, coupent et mangent les herbes humides de rosée.
On est en chasse.
Les chiens tremblant d'impatience poussent de plaintifs gémissements pendant qu’on les découple. Les voilà libres, ils se secouent, se roulent à terre, sautent de joie jusqu’aux lèvres des chasseurs, s’élancent, reviennent et courent de tous côtés, quêtant dans les sillons des terres voisines des bois. Les uns étudient les fumets, flairent en nasillant et lèvent la tète en hurlant vers le ciel; d’autres, par des coups de voix saccadés, marquent les frais odorants de la piste du lièvre. Le chef des hurleurs a donné le fa dièze, la meute confiante se rassemble, les chasseurs entrent précipitamment dans la forêt et s’éloignent par des chemins divers; les soprani, les ténors et les basses entremêlent leurs voix, la musique grandit et s’enfle comme l’orage, c’est l’ou-
LE LIEVRE
verture de l’opéra de la menée. Tout à coup éclatent à la fois des cris aigus et flûtes, des aboiements pressés, des hurlements terribles, un trait de feu part du Mont-Blanc, le soleil se lève, le Bugey est inondé de lumière. Le lièvre est lancé.
La meute se dirige au raidi, traverse le pré d’argent, et sans faire de défaut, arrive sur le plateau de Montolivet. La chasse s’éloigne, le bruit diminue, renaît encore, s’affaiblit par degrés et s’éteint dans des lointains imaginaires. L’angelus sonne à Belley, un souffle léger fait bruire les feuilles, une abeille passe en bourdonnant, une noix se détache d’un noyer et tombe à terre, les rouges-gorges et les merles rassurés commencent à déjeuner.
Depuis longtemps Rothone ne retentit plus du son de la trompe ni des chants des chasseurs. La génération qui a précédé la mienne avait gardé le souvenir d’une de ces chasses : c’était en 1826, au mois d'août ; on ne tua rien, mais on se mit trois fois à table : à huit heures, à midi et à six heures. M. Alphonse Gilardin, devenu premier président de la Cour d’appel de Paris, alors stagiaire au barreau de Belley, chanta les couplets suivants composés par lui pour la circonstance :
Oui, désormais, chasser est ma folie,
El inon désir est d’être grand chasseur,
LE LIÈVRE
Je vais courir marais, bois et prairies,
A mon fusil je prétends faire honneur.
Le nez au vent, mon chien fidèle aboie Prompt à saisir les traces des gibiers,
Le cœur me bat, il me montre une proie,
Pan ! je l’étends morte devant mes pieds.
Mon chien alors s’élance et la ramasse Sans y laisser la trace de sa dent,
Il me l’apporte et pour part de sa chasse,
Une caresse est tout ce qui l’attend.
Ah! quel plaisir aux chasses de Rolhone Quand du Bugey les enfants généreux,
Mettant pour boire en perce une ou deux tonnes A leurs festins m’invitent avec eux.
L’étranger doit à des hôtes aimables,
Quelques couplets pour l'hospitalité,
Je chanterai puisqu’assis à vos tables,
Je trouve joie, abondance et gaieté.
Chasseurs amis que Rothone rassemble, Apprenez donc quels principes je suis,
Et si nos chiens peuvent chasser ensemble.
Je vous dirai comment je me conduis.
J’aime le vin, j’aime la bonne chère,
J’aime à chasser la soif et l’appétit,
Le meilleur vin emplit toujours mon verre.
Des meilleurs mets mon assiette s’emplit.
LE LIE VUE
D’un caractère et commode et facile.
Laissant chacun penser à sa façon,
Je fuis surtout tout préjugé servile,
En me damnant, je crois avoir raison.
Dans la famille où m’a mis ma naissance, Avec le sang l’honneur nous fut transmis El conservant celte vertu de France, Nous avons tous chassé de père en fils.
Heureux Bugey, sur les coteaux s’élève Un soleil pur qui dore tes raisins,
Et je crois voir des hauteurs de Genève La liberté sourire a ses voisins.
Ton ciel me plaît, ta terre m'est chérie, Oui, parmi vous, je voudrais me fixer,
Mon cœur me dit : c’est déjà ta patrie,
Pour m’en sortir, il faudrait m'en chasser.
Si l’ennemi franchissant la frontière,
Tout fier encor de ses nouveaux succès, Osait tenter les destins de la guerre Et de nouveau se commettre aux Français,
Contre ses coups, nos armes seront prêtes, A ces fusils à présent dans nos mains,
11 suffirait de quelques bayonnettes,
Pour l’en chasser et purger nos chemins.
A m’écouler votre soif s’est aigrie,
Que le Seyssel chasse en l’air le bouchon, Et pour finir dignement la partie,
Qu'il chasse enfin jusqu’à notre raison.
LK LIKVRE
A ma chanson, messieurs, vous ferez grâce, Elle n’est peut-être pas de votre goût,
Mais à la chasse on fait comme à la chasse, Et le chasseur se contente de tout.
IMPROMPTU I)E M. BRILEAT-SAVARIN
Voici les deux premiers couplets d’une chanson improvisée par M. Brillat-Savarin dans une ouverture de chasse à Rothone sous la Restauration ; il la chanta sur l’air de la retraite :
Grand saint Hubert,
Chasseur expert,
Je vous invoque Pour vos plus zélés imitateurs.
(Refrain) Protégez-nous,
Conduisez-nous,
Que comme vous,
Nous ne manquions jamais notre coup.
D’un broc de vin Haut, large et plein, Tout d'une haleine,
On dit que vous voyez la fin.
Protégez-nous, etc.
Lli LIKVHIi
Chaque année, le 26 juin, jour de sa fête, M. Brillat-Savarin invitait à dîner les jeunes gens du Bugey se trouvant à Paris; à l’une de ces réunions, voulant faire à ses convives une agréable surprise en leur servant un produit de leur pays, il fit venir un tonneau de son vin de Côte-Grêle. Sa vieille jument Babet le lui amena; elle était conduite par le fermier Angelot, coiffé d’un chapeau noir, île forme basse, à larges bords, et vêtu d’un manteau fait de longues tiges réunies d’herbe verte appelée Hache dans le Bugey.